IL Y A QUELQUE CHOSE DE POURRI
Les sociétés, a dit un grand criminaliste, n'ont que les criminels qu'elles méritent. On peut dire de même: la France n'a que la Presse qu'elle mérite, les institutions dont elle est digne, le Parlement qu'elle a voulu. Ce serait une grande erreur de croire qu'une nation vaut mieux que ses représentacts, les mandataires qu'elle a librement choisis. Le contraire serait plutôt vrai. Ne nous faisons donc pas illusion. La Chambre actuelle est
184 VIOLENCE ET RAIÔON
l'exact reflet du peuple dont elle émaoe, de son état d'esprit, de ses aspirations vagues, de ses discordes.
Ce n'est point dans nos gouvernants qu'est le mal : ils ne font qu'obéir, inconsciemment parfois, aux suggestions ambiantes. C'est dans le pays lui-même. Et c'est pourquoi je suis pessimiste.
Non, ce n'est pas la faute de nos députés, si l'heure présente est triste, si la justice souffre, si la vérité agonise ; nos députés, comme on l'a dit, ne sont que les valets de' l'opinion — sans quoi ils ne seraient pas députés. Non, la faute est à la nation tout entière qui a perdu sa foi, le sentiment du bien et du mal, du juste et de l'injuste, qui est pourrie — disons anémiée, si l'autre mot vous paraît trop dur.
Nous accusons la Presse de pervertir l'opinion, fin réalité, c'est l'opinion qui per-
verlit la Presse. L'attitude des journaux, dans l'affaire Dreyfus, s'explique simplement par ce fait qu'ils tiennent à conserver leurs lecteurs et leurs abonnés. C'est pour nous une question de vie ou de mort, déclarait M. Périvier, excusant ainsi la lâcheté du Figaro,
Pourquoi en voudrions-naus à M. Peytral de la stupéfiante déclaration que voici : « Je ne vois rien, dans tout ce qui a été dit ou écrit sur l'affaire Dreyfus qui me fasse concevoir la revision du procès. »
M. Peytral, tenant à prendre le gouvernement, ne pouvait tenir un autre langage, dans les circonstances actuelles. Pour réussir, il devait accepter M. Cavaignac et trahir sa conscience, car il est aussi convaincu que moi et tous ceux qui raisonnent de l'innocence de Dreyfus et de la culpabilité d'Esterhazy.
La tourbe immonde des natioîia lis tes jugea
que c'étaient encore là des garanties insuffisantes. La combinaison Peytral échoua. Pour former un ministère et lui assurer quelques chances de vie, il ne faudrait pas moins peutêtre do toute la bassesse d'âme, de la profonde scélératesse du politicien qui, par deux fois, ces jours-ci, affirmait avec un extravagant cynisme : « Dreyfus a été légalement et régulièrement condamné. Je le maintiens encore, je le maintiendrai toujours. » Vous avez nommé M. Dupuy.
Il pourrait être demain l'homme de la si- , tuation. Il serait président du conseil. La Chambre le suivrait, le pays serait satisfait, le crime national pèserait un peu plus sur la conscience des vrais patriotes, le prestige moral de la France sombrerait définitivement.
Dans ces conditions, et si l'on considère à quel degré de misère intellectuelle et morale
sont tombés tes représentants du pays, on ne saurait s'étonner qu'il ne s'élève pas un seul honnètehommeàla Chambre pour tenirdevant ses collègues ce simple langage du bon sens :
« Messieurs, je n'ai pas l'intention de vous entretenir do l'affaire Dreyfus. Rassurez-vous; Chacun sur cette affaire a son opinion, et l'état des esprits n'est pas tel qu'on puisse, quant à présent, la discuter en cette enceinte avec le calme et l'indépendance qui conviendraient.
» Mais il existe une autre affaire qui intéresse d'une façon plus urgente le bon renom de la France à l'étranger et l'honneur d^ l'armée, dont vous avez souci plus que personne au monde.
» C'est l'affaire Esterhazy, qu'on ne saurait plus longtemps différer, parce qu'elle est une grande inquiétude pour tous les patriotes.
» Je ne veux pas pénétrer au fond même du
débat ni discuter les faits. Je me borne à les constater.
» Voici, messieurs, un officier supérieur, décoré de la Légion d'honneur, M, le commandant Esterhazy, que toute une presse accuse quotidiennement, depuis six mois, d'espionnage et de trahison et qu'on ne cesse d'accabler des plus sanglants outrages dont puisse souffrir un officier français qui, au jour du danger, conduirait nos fils à la frontière.
» Et, il faut bien le dire, on ne se borne pas à l'accuser et à l'insulter. On prétend apporter des preuves, des témoignages surgissent, sont publiés par tous les journaux.
Sans parler du fameux bordereau — vous pourriez m'opposer sur ce point le respect de la chose jugée — sans parler même des lettres que vous connaissez tous et dont M. Esterhazy est aujourd'hui l'indéniable auteur, il existe d'autres charges qui valent d'ar-
rêter, un instant, votre attention et celle du gouvernement. Cfe sont, d'abord, les affirmations, de M. Casella, qui n*ont pas reçu de démenti. C'est ensuite une certaine lettre signée de M. Frédérik Cornwallis ConybQare, que vous n'ignorez pas non plus et dont je Vais vous donner lecture...
» Or, je m'étonne qu'en présence de tels faits, le gouvernement demeure inactif, ne juge pas à propos d'ordonner une enquête.
Un officier français est accusé publiquement de trahison ; il ne répond pas, et ceux mêmes qui ont ici le devoir de faire respecter l'uniforme français paraissent ne point s'en soucier. M. le commandant Esterhazy, décoré de la Légion d'honneur, se promène dans Paris, reçoit le salut de nos troupiers, peut être demain appela à commander un bataillon en face de l'ennemi, tandis que pèsent
sur lui les accusations les plus infamantes.
Quelle autorité un tel chef aurait-il sur nos soldats, quelle confiance pourrait-il leur inspirer ?
)i> J'estime qu'une telle situation ne saurait se prolonger davantage. Je demande au gouvernement ce qu'il compte faire. »
Il ne faudrait pas un grand courage pour prononcer ce petit discours, poser cette simple question -k 4a tribune de la Chambre.
Gomment cette inspiration n'est-elle pas déjà venue à un jôune député ? Qu'aurait-il à, redouter ? On ne comprend pas, on s'interroge avec angoisse. Quoi, pas un homme, pas une conscience dans cette Chambre tout récemment élue?
Esterhazy, traître avéré, continuera donc à nous narguer, sous la protection des, pouvoirs publics, tandis qu'un innocent, là-bas, dans une épouvantable torture, expie son crime ? Et les pavés ne se soulèvent pas.
et la France subit cet affront sans frémir!
Où sommes-nous? Est-ce que je rêve ? Non, nous ne rêvons pas. C'est vrai, la France en est là. Rien ne bouge, on accepte toutes ces bontés.
Voyez-vous, il y a quelque chose de pourri... dans le royaume de Félix.
t5 ]ufù 4898.