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LES CRIMES DE LA JUSTICE

Chacun, à l'heure qu'il est, cherche à pénétrer les intentions secrètes du nouveau ministère, au sujet de l'affaire Dreyfus. Nous serons sans doute éclairés à cet égard, jeudi prochain, après l'interpellation de M, André Castelin.

Mais quoi qu'il en résulte et en admettant même — et nous nous refusons à le croire — que le gouvernement se déclare nettement adversaire de la revision, nous ne devrions

pas désespérer de la justice. Fatalement, au poiQt où en sont les choses et par la seule force du temps, elle triomphera.

Ils ignorent l'histoire des erreurs judiciaires, ceux qui, en ces circonstances, frémissant d'une généreuse impatience, voudraient voir la vérité répandre soudain une éblouissante lumière.

A vrai dire, nous devons être agréablement surpris des progrès qu'elle a faits en l'espace de six mois. D'ordinaire, elle procède avec plus de lenteur. J'en parle un peu en connaissance de cause, ayant eu jadis la fantaisie de dresser le bilan de la justice criminelle à travers les âges. J'ai sous les yeux quelques bribes de ce travail où je contais les plus fameuses erreurs judiciaires, quelques centaines environ, en France, en moins de trois siècles.

J'en divisais les victimes en quatre caté-

gories : 1" ceux qui furent exécutés ; 2® ceux qui, coadamoésà mort, furent sauvés par une circonstance providentielle ; 3® ceux qui subirent différentes peines; 4® ceux enfin au sujet desquels un doute pourrait subsister et dont la mémoire n'a pas été réhabilitée.

Mais, dans ce tragique défilé, rien n'est émouvant comme les efforts tentés» les héroïsmes de patience et de vertu civique qui, tout autant que dans l'affaire Dreyfus, se dressèrent pour réparer ces monstrueuses aberrations de la justice humaine.

On ne persuade pas aisément aux hommes qu'ils se sont trompés. De tout temps, les juges civils ou militaires défendirent leurs erreurs avec une sauvage opiniâtreté, accumulant dans cette intention les mensonges et les iniquités, hypnotises aussi très souvent par une idée fixe contre laquelle se brisèrent tous les raisonnements.

Les persécutions qui s'exercent, à cette heure, contre les généreux défenseurs de la légalité, sont la commune histoire. Une erreur judiciaire reconnue ne tendant à rien moins qu'à diminuer le prestige de Thémis, il est naturel que tous les pouvoirs sociaux s'unissent pour l'empêcher d'éclater.

Presque toujours, ce sont de simples citoyens qui découvrent l'erreur judiciaire et en poursuivent la réparation, parmi quels obstacles et quels tourments! La justice ne se rend devant l'évidence qu'à la dernière extrémité, et jusqu'à ces dernières années, les victimes de ses égarements n'avaient droit à aucune indemnité. La charité publique seule intervenait, lorsqu'elle était sollicitée.

Il fallut plus de trois ans à Voltaire pour obtenir la réhabilitation de Calas. Et l'on sait pourtant de quelle influence et de quelle autorité jouissait, parmi ses contemporains, le

patriarche de Ferney, Il faut lire sa correspondance sur cette affaire pour se rendre compte des difficultés qu'il eUt à vaincre, des effroyables haines qu'il souleva.

Elie de Beaumont, vers la même époque, rencontra de semblables résistances pour prouver l'innocence des époux Sirven, accusés du même crime que Calas et condamnés à être pendus. Leurs deux filles, déclarées complices, devaient assister à l'exécution.

Au commencement du règne de Louis XVI, trois hommes condamnés à la roue, après avoir été traînés pendant trois ans dans cinq prisons et devant cinq tribunaux, allaient subir leur peine, lorsque le président Dupaty, convaincu de leur innocence, se décida, après maints efforts inutiles, à adresser au roi un mémoire qui justifiait ces malheureux. Le parlement de Bordeaux, furieux contre cet héroïque magistrat, condamna le mémoire à

être brûlé. Néanmoins, la vérité triompha, les innocents furent délivrés.

En 1848, Lesnier fils, sur la déposition du vrai coupable, fut condamné aux travaux forcés. Il fallut sept ans à ses défenseurs pour l'arracher au bagne.

Je pourrais multiplier les exemples, citer Jacques Lebrun, roué vif, réhabilité au bout de cinq ans ; le sieur de Beaupré qui subit, avant la mort, des tortures inimaginables; Lerouge, Lesurques, dont la famille réclama en vain la réhabilitation ; les époux d'Anglade, Wilfrid Regnault, les frères Verse, Michel Ferrie, Ghatin, Pierre Berthe, Briou, Pierre Courraud, Pierre Dufouilloux, Marie Gaillard, Gillen, etc., etc., tous condamnés à mort et la plupart exécutés. Et encore Philippi, Louarn, Buffet, Mallett, Renansi, la femme Rosalie Doize, Borras et, ces temps-ci, Cauvin, la veuve Druaux et Pierre Vaux.

Toutes ces dernières yiclimes, à partir de Wiirrid Regaault, appartiennent à notre siècle. Plus nous approchons de notre époque, plus les erreurs judiciaires s'accumulent.

Dès 1817, elles deviennent si fréquentes qu'on renonce à les compter. Est-ce à dire que la justice, de nos jours, soit plus faillible qu'autrefois? Non, certes. Il convient simplement d'observer que la liberté de la presse, l'enquête moderne permettent de découvrir plus aisément les aberrations de dame Thémis.

Voici, pour terminer, la plus terrible et la moins connue des erreurs que signalent les annales judiciaires. L'imagination a peine à sonder un pareil ablrae d'iniquités. J'abrège rai. Ceux qui seront curieux de connaître tous les détails de ce scandale judiciaire inouï pourront s'en rapporter à l'ouvrage de Louis Jourdan.

En 1831, quelque temps après la conquête

de l'Algérie, une famille alsacienne s*étaitétablie près de Kouba, aux environs d'Alger.

Elle avait pour voisine une famille indigène très riche et très honorable, la famille Ben- Kaddour.

Les petits enfants de Ben-Kaddour jouaient volontiers avec les petits Alsaciens. Un jour, crime horrible! Un de ces derniers est trouvé assassiné. La voix publique accuse un des enfants indigènes, le jeune Soliman Ben-Kaddour, âgé de neuf ans.

La fréquence des attentats commis contre les Français, à cette époque, rendait nécessaire une éclatante répression. Le malheureux enfant est arrêté, jugé par un conseil militaire qui le Condamne aux travaux forcés à perpétuité. Il est enchaîné, conduit en France, enfermé dans un bagne, au milieu d'individus pervers qui lui font subir les derniers outrages.

A la suite de ce malheur, le père devient fou, toute la famille Ben-Kaddour se disperse.

Ce forçat de neuf ans passe dix-sept ans au bagne, jusqu'en 1848. Enfin, il se trouve un ministre de la justice qui se décide à examiner le dossier de cette affaire. L'innocence de Soliman éclate à ses yeux. Le martyr est mis en liberté.

Après ces nombreux exemples, l'affaire Dreyfus cesse de nous surprendre. Et nous ne devons pas nous étonner davantage des mauvaises volontés, de l'entêtement, de la perfidie, des injures. Voilà à peine un an que Ton s'occupe activement de cette affaire. Les hommes de ce temps sont pressés ; il faut leur conseiller la patience s*unissant à la ténacité. N'ayez crainte, la vérité fait son chemin, sans même que nous nous en apercevions.

L'heure de la justice définitive sonnera. .11 suffit de savoir l'attendre.

4 juillet 1898.

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