LE MENSONGE OFFICIEL
S'il était permis de concevoir des doutes sur l'innocence de Dreyfus, avant le discours de M. Cavaignac — car on pouvait penser que le dossier secret enfermait une pièce décisive, prouvant la culpabilité de Tex-capitaine — il parait évident aujourd'hui à tout homme de réflexion et de bonne foi qu'une épouvantable erreur judiciaire a été commise et que la France a été dupe d'une abominable parodie de justice.
On m'objectera que, contre une telle affirmation, se dresse le vote unanime de la Chambre. C'est fort regrettable assurément, mais ce vote unanime de la Chambre ne saurait, quoi qu'on fasse, prévaloir contre la toute-puissance des faits, contre la raison, ni contre la conviction profonde et désintéressée d'un simple honnête homme.
Ce n'est pas notre faute si, à l'heure actuelle, la politique et l'honnêteté semblent inconciliables, si l'ambition est mère de toutes les lâchetés, si Drumont gouverne en France en terrorisant, si enfin il n'existe pas un seul citoyen indépendant et courageux parmi les élus du suffrage universel.
Il n'en reste pas moins une chose supérieure à la politique, à l'ambition de M. Cavaignac, aux intérêts individuels, aux combinaisons et aux compromissions des partis :
c'est la Vérité, ce sont les.droits de la raison et ceux de rhumanité.
Le discours de M. Cavaignac, qui est un monument d'hypocrisie avec toutes les apparences de la franchise et de la loyauté, impressionnera évidemment le pays, parce que, en France, le mensonge, de même que le talent, est accepté, lorsqu'il est officiel. Mais je ne connais pas de plus grand crime civique que d'abuser ainsi de la crédulité d'une nation, en faisant le jeu des imposteurs de profession et en jetant le discrédit sur les citoyens vertueux qui s'efforcent, malgré tous les périls, à sauver Thonneur de la France et le droit écrasé sous la boite des soudards. Je vous le dé mande, que valent des politiciens rusés auprès d'hommes tels que Zola, Anatole France, Duclaux, Clemenceau, Jaurès, tant
d'autres, savants et penseurs, qui représentent
la gloire intellectaelle et morale de ce pays, devant le monde civilisé?
Je sais bien qu*il ressort du discours de M. Cavaignac que Dreyfus fut illégalement jugé, qu'Esterhazy n'était pas un espion français et que le bordereau est bien son œuvre, mais le peuple simpliste, dépourvu de sens critique, ne sachant lire entre les phrases, ne verra point cela et subira seulement l'effet des affirmations vibrantes qui viennent d'en haut. Voilà le danger.
Cependant, si nous examinons ce discours, qu'y trouvons-nous? Deux ordres de preuves qui s'écroulent à la première analyse et sur lesquelles il est impossible de fonder la moindre conviction.
Ce sont, d'abord, les prétendus aveux de Dreyfus, aveux cent fois démentis par l'altitude de l'ex-capitaine et par celui-là même qui les transmit — aveux invraisemblables^
car — et voici un argument nouveau — en admettant même que Dreyfus fût coupable, il n'eût pas eu la naïveté d'avouer, sachant qu'il avait été condamné sur des pièces fausses, sur un bordereau qui n'était pas de lui et qui constituait, à son su, l'unique preuve.
Certes, coupable, il eût pu avouer dès son arrestation, supposant dans le trouble de la première heure qu'on possédait des preuves irrécusables de sa trahison, mais, ayant commencé par nier énergiqiiement, il ne pouvait se dédire, après le verdict du conseil de guerre qui reposait, à ses yeux du moins, sur une erreur matérielle, puisqu'il ignorait ce qui s'était passé dans la salle des délibérations.
Le second ordre de preuves étalé par M.
Cavaignac ne signifie pas davantage, et c'est ici surtout qu'apparait la sinistre comédie de cette affaire.
Quoi, on vient lire aujourd'hui, à la tribune de la Chambre, et l'on va publier dans toutes les communes de France des pièces que, sous prétexte de raison d*Etat, on crut devoir soustraire à la connaissance de l'accusé et de son défenseur, malgré le huis-clos I Deux de ces pièces sont antérieures au procès. Pourquoi ne les a-t-on pas soumises au capitaine Dreyfus? Pourquoi cette illégalité que rien n'explique, que rien ne justifie? Prenez garde, j'ai bien peur qu'il ne s'agisse ici non pas d'une erreur, mais d'un crime judiciaire voulu, prémédité.
Et ^^oilà le monument d'infamie dont la Chambre a voté l'affichage, à l'unanimité !
Voilà le forfait dont elle s'est rendue complice! Et pas un seul député ne s'est levé pour protester I misère, ô lâcheté humaine!
Et ils ont osé crier : Vive la France !
La France où règne Drunîont, la France
OÙ Esterhazy fut porté en triomphe! Eh bien, non, car une telle France est au-dessous des Turcs. Nous n'avons pas encore, il est vrai, massacré les -Arméniens, mais cela pourrait venir, ef, en attendant, nous massacrons le Droit, la Liberté, la République, toute l'œuvre de la Révolution.
La vérité est que la vraie France n'est point là, mais qu'elle est où nous sommes, nous et ceux qui s'inspirent de ses traditions, et qu'elle sera partout où nous serons, en prison même, si on nous y condamne, pour avoir réclamé au nom de la Loi violée, de la Morale outragée, de la Justice vaincue.
^2 juillet ^898.
LE MAUVAIS tiEi\IE
On fait remarquer avec raison qu'il est nécessaire que le traître Esterhazy ait eu un complice à l'Etat-Major pour la fabrication des faux qui ont motivé son arrestation.
En effet J'Etat-Major qui interceptait les lettres adresséjBS au lieutenant-colonel Picquart, en Tunisie, était seul à connaître ce nom de Demi-Dieu qui se retrouve dans la dépêche signée Speranza qu'envoya Esterhazy au colonel, dans l'intention évidente de le perdre
en le déucnçant comme affilié au prétendu Syndicat.
Certes, à tout considérer, non seulement l'Etat-Major entier, mais le gouvernement luimême, le ministère Méline et le ministère Brisson, les deux Chambres, tous nos adversaires, en un mot, qui se disent patriotes, furent complices du traître Esterhazy en le protégeant avec l'ardeur que Ton sait.
Mais, le gredin qui livra 162 documents à l'Allemagne eut un complice, disons un protecteur, plus particulièrement direct: c'est le lieutenant-colonel du Paty de Clam.
Parmi les événements qui se précipitent, on semble oublier un peu trop ce singulier personnage qui est l'âme môme de toute l'affaire, qui l'organisa et la conduisit avec la diplomatie des Jésuites dont il incarne l'esprit.
Toute la partie mystérieuse de ce drame est son œuvre. A chaque détour, on reconnaît
sa trace, on devine son intervention secrète. Comme récrivait Emile Zola, dans sa lettre au président de la République, on ne connaîtra entièrement cette affaire que lorsqu'une enquête loyale aura établi nettement les actes, les manœuvres occultes, les responsabilités de cet homme. Ce jour-là, tout s'éclai- ^ rera d'une lumière soudaine.
Ce n'est point là un inconscient, mais un Machiavel, un hypocrite redoutable. Son habileté, son tour de force, fut d'engager, de compromettre l'Elat-Major tout entier dans son œuvre de mensonge et de perfidie.
L'armée, par esprit de corps, se solidarisa, entraînant le gouvernement et les Chambres, et toute la nation, abusée, suivit. Voilà Thistoire.
L'auteur de tout ce désordre, le malfaiteur suprême, c'est du Paty de Clam. Il ne faut pas qu'on l'oublie. Si nous pouvions espérer
quelque justice, à l'heure où nous vivons, nous demanderions qu'on Tarrêtât et qu'on fit une enquête sérieuse sur ses agissements. Nous aurions alors la clefde l'énigme, car il n'est point douteux qu'il fut, en même temps que l'agent principal de l'erreur judiciaire et celui qui en empêcha la réparation, l'inspirateur constant et dévoué d'Esterhazy.
Suivons- le pas à pas, depuis l'origine de l'affaire.
C'est lui, d'abord, qui terrorise madame Dreyfus, pendantqu'on instruit contre son mari, afin qu'elle n'apporte aucun obstacle à la machination infâme, par des démarches opportunes.
Les détails de cette terrorisation, racontés dans la première brochure de Bernard Lazare, sont effrayants. L'homme qui s'est comporté de la sorte vis-à-vis d'une femme est au-dessous du mépris public.
C'est lui qui, pour forcer la main au gêné-
rai Mercier hésitant, communique à la Libre Paroleldi nouvelle qu'un officier juif, de l'Etat- Major, est prévenu de haute trahison. Une campagne de presse s'engage. Le général Mercier, impopulaire déjà, est soupçonné, parce qu'il n'agit pas assez promptement. S'il ne poursuit pas Dreyfus, s'il n'obtient pas sa condamnation, on l'accusera d'être vendu aux Juifs.
C'est lui, du Paty de Clam, qui, faute de preuves suffisantes, redoutant un acquittement, imagine la scène mélodramatique et scélérate de la dictée du bordereau au capitaine Dreyfus; lui qui, quelques jours après, cherche à arracher des demi-aveux, des aveux d'imprudence au malheureux et qui, parmi les protestations indignées de celui-ci, relève quelques mots dont l'interprétation mensongère servira plus tard à la fable de Lebrun-Renault.
A dater de la condamnation, M. du Paty de Clam s'eflface, mais il travaillera dorénavant dans Tombre et dans la coulisse pour défendre son œuvre criminelle, chaque fois qu'il Ja croira menacée.
. En 1896, le lieutenant-colonel Picquart, chef du service des renseignements aux bureaux de la guerre, découvre que le bordereau n'est pas de Dreyfus, mais d'Esterhazy. Il communique ses impressions à ses supérieurs qui l'encouragent à poursuivre son enquête, qui partagent, d'abord, son opinion, en lui recommandant seulement la prudence. L'erreur est sur le poinfd'éclater, et c'est TEtat-Major luimême qui va prenlre l'initiative de la réparation.
C'est alors que parait dans VEclair ce fameux article, émanant, non comme on l'a dit, de l'Etat-Major — car nous venons de voir quelles étaient les dispositions de ce dernier
à ce moment-là — mais très probablement de du Paty de Clam tout seul. Cet article, prétendant établir les preuves irrécusables de la culpabilité de Dreyfus et poussantrimpudence, afin de mieux égarer Popinion, jusqu'à imprimer en toutes lettres le nom de Dreyfus là où il n'y avait que l'initiale D., provoque une nouvelle campagne de presse. Déjà, on flétrit les manœuvres du Syndicat. M. Castelin annonce son interpellation. L'Etat-Major change soudain de dispositions. On se débarrasse de Picquart en l'envoyant en mission. Du Paty de Clam triomphe encore. Sa manœuvre abominable a pleinement réussi.
Quelques mois s'écoulent, M. Scheurer- Kestner entre en scène; M. Mathieu Dreyfus dénonce Esterhazy. Que va faire du Paty de .
Clam? Il faut sauver Esterhazy, car s'il est déirfontré que ce dernier est l'auteur véritable du bordereau, Dreyfus est disculpé, la
revision de son procès devient inévitable.
Le coup a été prévu. Avant même la dénonciation de M. Mathieu Dreyfus, une dame voilée, qui n'est autre que du Paty de Clam, a remis à Ësterhazy la fameuse pièce secrète qui prétend absoudre le commandant en prouvant la culpabilité de Dreyfus.
Mais il importe aussi de disqualifier le lieu* tenant-colonel Picquart qui pourrait être un témoin gênant. On lui adresse la dépêche ainsi conçue; « Arrêtez Demi-Dieu. Tout est découvert. Affaire très grave. -^ Speranza. » Et d'autres télégrammes et lettres destinés à le compromettre.
Or, ce nom' de Demi-Dieu était le surnom donné dans Pintimité de la famille de Commingcs, dont M. Picquart était l'ami, à un certaincapitaineLallement, reçu dans la même maison.
Ce surnom, M. du Paty de Clam le connaissait, puisqu'il avait été en relations avec la famille de Comminges. Mais il était ignoré d*Esterhazy. Celui-ci ne peut l'avoir appris que de du Paty de Clam, lequel fut assurément son complice et lui suggéra de commettre les faux en question.
Tel fut le rôle de M. du Paty de Clam. Je demande s'il restera impuni. Il est, dans toute cette affaire, le principal coupable, l'homme néfaste qui a tout mené. On a arrêté Esterhazy; pourquoi n'arrête-t-on pas son complice? On poursuit le lieutenant-colonel Picquart sous l'ioculpation d*avoir communiqué des pièces secrètes;- pourquoi ne poursuit-on pas du Paty de Clam pour le même motif?
Nous savons bien qu'il y a deux justices:
Tune implacable aux défenseurs de la Vérité ;
Taulre qui récompense les artisans du mensonge. Mais le ?candale ici est trop grand. Il dépasse tout ce qu'on a jamais vu.
1 8 juillet i 898.