‹ L'affaire Dreyfus. Violence & raisonChapitre 40 sur 44 · LEUR CASUISTIQUE · texte numérisé non relu

LEUR CASUISTIQUE

Les Jésuites doivent être satisfaits. Leur méthode de raisonnement a fait de grands progrès chez nous. La casuistique triomphe.

Il faut reconnaître que la plupart de nos adversaires en usent admirablement. Je ne suis pas inquiet à leur sujet. Vous verrez qu'ils s'en tireront toujours. Quand la vérité les aura frappés en plein visage, quand ils ne pourront plus nier l'évidence, nous les entendrons justifier leurs mensonges par les mobiles les

plus généreux : intérêt supérieur de la patrie, nécessité de sauvegarder le respect des grands chefs, laconfiance dans lehautcommandement, qui sont la force des armées... On devine le reste. Ce n'est pas d'aujourd'hui, hélas I qu'on s'efforce d'élever le mensonge à la hauteur d'une institution sociale.

Voici donc un Etat-Major qui apparaît manifestement comme une forêt de Bondy, une usine de faux, un arsenal de trahison, un repaire de cafards, d'où s'échappent continuellement des dossiers secrets qui vont se promener dans les bureaux de rédaction. On y viole les correspondances, on y protège les bandits avérés, on y condamne les innocents; et il n'est au surplus ignoré de personne que, depuis la condamnation de Dreyfus, la fuite des documents intéressant la défensenationale, continue. Même, elle aurait augmenté, ce qui laisse supposer que Dreyfus, pauvre honnête

homme égaré daus cette jésuicière, aurait été remplacé par un véritable traître, un traître de plus, — Qu, plutôt, que Tex-capitaîne exerçait une surveillance patriotique sur son entourage et qu'on s'en serait débarrassé pour ce motif.

Etant donné un tel état de choses, la seule solution raisonnable serait d'envoyer tous ces complices d'Esterhazy à l'Ile du Diable et de les remplacer par d'honnêtes gens en qui le pays pourrait mettre sa confiance. Mais les Jésuites ne l'entendent pas ainsi, parce que l'Etat-Major actuel est tout entier entre leurs mains et constitue une puissance de réaction contre la société civile et la France républicaine. Ranc a eu raison de le dire : là est le secret de l'affaire Dreyfus. Il importait de dégoûter les jeunes gens de race juive d'entrer dans l'armée et surtout à l'Etat-Major.

Seule, aujourd'hui, la protection des Pères

ouvre aux officiers les portes des bureaux de la guerre. Il faut avoir passé par la Rue des Postes. Dreyfus fut une exception. Le malheureux l'a payé cher.

Mais voilà qu'à cette heure, tout éclate au grand jour. Le voile qui cachait ces misérables intrigues se. déchire. L'infamie apparaît. Que vont faire les Jésuites pour sauver l'Etat-Major?

D'abord, la tactique fut simple. Elle consista

à traiter de vendu quiconque n'acceptait pas la culpabilité de Dreyfus comme un dogme sacré. Pourtant, comme on ne persuade pas éternellement le monde que ceux qui bravent les persécutions, en récJamant contre une iniquité, obéissent aux plus méprisables mobiles, et comme, d'autre part, la vérité fait chaque jour son chemin, il convient de trouver un autre. système d'argumentation. La casuistique a des ressources infinies.

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Et voilà, maintenant, des gens qui viennent nous dire : « Qu'importe, après tout, Tinnocence ou la culpabilité d'un individu, quand il s'agit de l'honneur de l'armée ! 11 existe bien d'autres injustices, d'autres innocents qui gémissent au bagne ou dans les prisons, d'autres erreurs judiciaires. Pourquoi vous acharner après celle-ci? Vous arrêtez les affaires, vous troublez le pays. »

C'est l'objection qu'on nous fait et c'est évidemment là le raisonnement que s'imposent tous les misérables qui capitulent avec leur conscience. Le jésuite Briisson et ses collègues, cherchant une excuse à leurs propres yeux, doivent se répéter cela, tous les jours, quand ils sont seuls, dans le silence de leur cabinet. Périsse un individu, lorsque la sécurité de l'Etat est en jeu I

Eh bien, il faut le proclamer bien haut, je

ne sais point de raisonnement plus sot, plus

hypocrite et plus scélérat. Si le pays est troublé, c'est justement parce qu'on s'obstine dans une iniquité. Et il continuera à l'être jusqu'au jour où la justice aura reçu sa suprême satisfaction. Les intérêts supérieurs de la patrie n'ordonnent point qu'on sacrifie un innocent pour assurer l'impunité à des coupables. Nos gouvernants apprendront tôt ou tard à leurs dépens qu'on ne viole pas impunément les principes éternels de la morale. Il se prépare de terribles représailles.

N'existe-t-il pas dans l'armée active dix mille officiers qui remplaceraient avantageusement les Gonse, les de Pellieux, les Pautfin de Saint-Morel, les du Paty de Clam, les Henry et les Mouton de Boisdeffre? N'est-ce point faire injure à l'armée que de la solidariser avec ces gens-là?

Sans doute, des erreurs judiciaires il s'en commet tous les jours, mais, comme l'écrivait

M. Roland de Mares, celle-ci est vraiment trop belle, touche à trop d'ignobles préjugés, à la Justice, à l'Armée, à la Religion, à toute la monstrueuse hypocrisie des gens qui se disent les piliers de la société. Et c'est ici une occasion unique de siffler les pitres et les canailles qui sont les souteneurs naturels de T Autorité.

26 juillet 1898.

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