CE N'EST PAS UNE ERREUR
Je m'étoDDe de robstination que metteDt certains de nos amiç à considérer l'affaire Dreyfus comme une erreur judiciaire. C'est méconnaître absolument la signiQcation des faits. Erreur suppose bonne foi, et il est de toute évidence aujourd'hui, pour (quiconque a réfléchi, que si le conseil de guerre de 1894 fut abusé, on ne saurait accorder cette circonstance atténuante aux principaux auteurs de la condamnation de Dreyfus, h ceux qui
supporteront devant l'histoire la responsabilité entière de cette infamie.
Ni le lieutenant-colonel du Pat y de Clam, ni le général Mercier n'ont cru à la culpabilité de Tex-capitaine. Il est temps de le démontrer, de faire la lumière complète. Nous nous trouvons ici en présence non d'une erreur, mais d'un crime prémédité, le crime de l'antisémitisme et du cléricalisme. Il s'agissait d'expulser un juif de l'Etat-Major et de l'armée, d'en faire un traître et de donner ainsi un argument décisif à l'antisémitisme.
M. du Paty de Clam et le général Mercier furent les deux instruments de cette politique, le premier par fanatisme,- le second par lâcheté.
Nous allons le prouver. Et vous comprendrez enfin pourquoi la re vision du procès de 1894, revision qui s'impose, soulève des résistances acharnées. S'il n'y avait,, à la base
de cette affaire, qu'une erreur, nous ne rencontrerions pas tant d'obstacles, car une erreur n'est point déshonorante. Mais, il y a crime. La revision le démontrerait, et l'Etat- Major en frémit d'épouvante.
Il est indispensable de remonter à l'origine de l'affaire. Le commandant du Paty de Clam, chargé d'une enquête par le général de Boisdeffre, n'a qu'une seule pièce, le fameux bordereau, dont l'écriture, à la vérité, ne ressemble pas plus à celle de Dreyfus qu'à celle de n'importe quel officier d'Etat-Major. En tout cas, du Paty de Clam n'en sait rien; il est incompétent en la matière. Mais, pour la circonstance, il se déclare compétent ; il dénonce le capitaine Dreyfus, le juif détesté, la victime marquée d'avance.
Il s'agit de décider le général Mercier, ministre de la guerre, à s'engager dans cette voie. S'il hésite, s'il refuse, on saura l'y con-
traiûdre. En effet, le général Mercier hésite. Les présomptions ne lui semblent pas suffisantes. M. Gobert, expert à la Banque der France, le premier consulté, a répondu que récriture du bordereau pouvait ne pas être celle de la personne soupçonnée.
Il faut trouver d'autres experts. On en trouve toujours. On disqualifiera, au besoin, le premier qui s'est permis de ne pas conclure dans le sens désiré.
M. du Paty de Clam court prévenir Drumont. Il faut, par une campagne de presse, exercer une pression terrible sur le général Mercier. On l'insultera, on l'accusera des plus basses compromissions jusqu'à ce qu'il se décide à déférer Dreyfus en conseil de guerre.
Le ministre cède enfin. On l'en récompense en le couvrant de fleurs. Général impopulaire, hier, il devient tout à coup le grand soldat patriote qui n'a pas craint de braver la
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haute banque juive, protectrice du traître.
Il importait d'abord de bien préciser ces faits qui sont, d'ailleurs, connus. Telle est donc exactement la situation, au moment où Dreyfus va comparaître devant ses juges. Il n'existe contre lui qu'un seul chef d'accusation : le bordereau.
Mais voici où éclate la mauvaise foi des accusateurs, voici où apparaît manifestement le crime. Le bordereau, seule charge contre Dreyfus, c'est Tacquittement certain. Les experts sont divisés. Comment donc emporter la condamnation? On a bien fini par découvrir une autre pièce, la pièce « ce canaille de D... », mais elle ne signifie rien. Si on la livre à la discussion, la défense n'aura pas de peine à en établir l'inanité. C'est encore l'acquittement. La pièce est vraiment si peu sérieuse qu'on n'a pas osé la mentionner dans l'acte d'accusation. Mercier, lui-même, n'y
croit pas, et la meilleure preuve qu'il n'y croit pas, c'est qu'il n'en a pas parlé à ses collègues du ministère; il ne les a entretenus que du bordereau, sur lequel se fonde sa prétendue conviction. Nous avons, sur ce point, une déclaration formelle de M. Guérin, ministre de la justice, à l'époque.
Cependant, de la rue, s'élèvent, de plus en plus furieuses, les mômes clameurs scélérates que Ponce-Pilate entendit autrefois contre cet autre juif qui, depuis, fut proclamé Dieu. Les preuves de la culpabilité étant nulles, il n'y a qu'un moyen pour obtenir la condamnation : c'est de violer cyniquement la loi et les garanties de l'accusé, c'est de commettre un crime juridique sans précédent, en communiquant aux juges une pièce secrète, à Tinsu de la défense. On abusera de leur naïveté, on leur fera croire que D. désigne Dreyfus, qu'on en a la certitude. La parole du
ministre suffit. Comment des inférieurs en douteraient-ils?
Encore une fois, si le général Mercier avait été de bonne foi, s'il avait cru à cette pièce secrète, aurait-il commis cette illégalité monstrueuse que rien ne justifiait, que rien n'excusait, puisque Dreyfus était jugé à huis-clos, puisque aucune indiscrétion n'était à redouter? Quel danger y avait-il à soumettre à l'accusé un document qu'il connaissait déjà, s'il était coupable, et qu'on ne craint pas d'afficher aujourd'hui dans toutes les communos de France? Il reste donc démontré que cette illégalité n'avait qu'un but : faire condamner un homme qu'on savait innocent.
Et l'on avait ordonné le huis-clos, parce que ^e verdict de culpabilité eût frappé le monde entier de stupeur, si les débats avaient été publics.
Comprenez- vous, maintenant ? Etes-vous
convaincus qu'il y a eu crime et non erreur?
Voulez- vous d'autres preuves? En voici :
Si Ton eût cru à la culpabilité de Dreyfus, si des preuves réelles avaient existé, pourquoi cette torture morale infligée au malheureux, pourquoi cette scène mélodramatique de la dictée du bordereau, pourquoi les visites nocturnes de du Paty de Clam? Pourquoi intercepte-t-on, contre l'usage, les lettres du prévenu, pourquoi le met-on au secret le plus rigoureux, et pourquoi enfin le général Saussier lui-même, gouverneur de Paris, n'est-il pas informé de l'arrestation, quand la règle exige qu'il le soit? Parce qu'il faut que le forfait s'accomplisse et que rien ne déjoue la combinaison des criminels.
Ce n'est point la haine de la trahison qui les enrage de la sorte, c'est la haine du juif qui a eu l'impudence de pénétrer dans cette jésuitière qu'est l'Etat-Major.
Quant au traître, ou lui en voudrait peu, s'il n'était pas juif. La camaraderie et l'esprit de corps le protégeraient même. Il bénéficierait de Tindulgence que l'on accorde à Esterhazy. Le général de Pellieux et les autres officiers continueraient à lui serrer la main et à lui donner du « cher camarade ».
L'horreur du traître n'existe nullement à l'Etat-Major, et pour cause. Les loups ne se mangent pas entre eux.
Ces gens-là veulent à toute force que le coupable soit l'innocent et que l'innocent soit le coupable, parce que le premier n'est pas juif et que le second Test.
Il y a une autre raison plus grave : c'est que la re vision, au grand jour, du procès de 1894 démontrerait jusqu'à l'évidence comme je viens de le faire, que la condamnation de Dreyfus n'est pas une erreur judiciaire, mais un crinâe dans toute l'acception tejrible du
terme. On avoue bien une erreur, mais on n'avoue pas un crime.
Voilà pourquoi on ne veut pas de la lumière, voilà pourquoi la lutte restera . implacable jusqu'à la fin. La revision, serait, en effet, Teffondrement de TEtat-Major.
2 août i898.