L'ACTE NECESSAIRE
Quelques partisans de la revision du procès Dreyfus, tout en rendant hommage à la vaillance d'Emile Zola, déclarent qu'ils regrettent l'intervention violente et révolutionnaire du grand écrivain. Ils estiment qu'elle fut fâcheuse et de nature à retarder la réparation de l'iniquité commise en 1894, car le fameux J'accuse^ en découvrant toutes les responsabilités, les erreurs et les crimes, exaspéra les résistances, transporta l'af-
faire du domaine juridique, d'où elle n'eût pas dû sortir, dans le domaine de la politique où luttent mille intérêts et passions contraires.
Il eût été préférable, pensent-ils, d'agir avec prudence et modération, d'amener l'Etat-Major lui même à vouloir et à faire la revision, sans que personne en souffrit. Telle fut la tactique du sage Scheurer-Kestner qui s'efforça de convaincre le gouvernement, en évitant toute indiscrétion, tout scandale.
Ainsi raisonnent quelques-uns, et je me hâte de dire qu'à aucun point de vue je ne partage leur avis. L'acte de Zola, au moment où il s'est produit, était un acte nécessaire, un acte aussi sage qu'héroïque. Zola fut révolutionnaire parce que, déjà, le gouvernement, TEtat-Major, toutes les puissances coalisées avaient manifesté leur ferme résolution de s'opposer à toute vérité et à toute justice.
Il ne restait plus qu'à eu appeler à ropinion publique, à la conscience des honnêtes gens, et qu'à monter bravement, ouvertement,' avec toutes nos armes, à l'assaut du mensonge, formidable forteresse où se tenaient toutes les forces de la réaction.
Il ne s'agissait plus seulement de réparer une erreur judiciaire, d'arracher un innocent au bagne, mais de défendre la République, l'œuvre de la Révolution. La cause de Dreyfus se trouvait intimement liée à celle de la liberté. On ne pouvait plus les séparer. Dreyfusard devenait synonyme de républicain.
Ce que sentit admirablement Emile Zola.
Il élargit le débat, comme il convenait. Le premier, il pénétra la situation, découvrit les causes profondes du mal et les dénonça.
Grâce à lui, l'affaire Dreyfus, banale à première vue, n'offrant aux esprits superficiels
que la gravité d'une erreur juridique ordi -
naire, apparut soudain comme l'ulcère qui révèle la décomposition du sang dans tout l'organisme. Loin de nuire à la revision du procès de 1894, Tintervenlion violente du grand écrivain la rendit inévitable. C'est ce que je prétends démontrer.
Reportons- nous, d*abord, à l'heure d'angoisse où parut la lettre au président de la République. Tout, un instant avant, semblait fini. Esterhazy venait d'être acquitté, à l'unanimité, par un conseil de guerre. Les défenseurs de Dreyfus, appelés à fournir leurs preuves devant ce conseil, n'avaient apporté que des affirmations timides, mêlées de réticences. Leur attitude avait produit une impression fâcheuse. Esterhazy était acclamé par la foule. L'iniquité triomphait insolemment. La vérité, refoulée au fond du puits, semblait ne plus devoir reparaître. Les plus braves désesgéraient, les plus convaincus sen-
taient leur foi chaDceler, et les imposteurs pouvaient croire à leur victoire définitive.
Jamais peut-être, à aucune époque de l'histoire, l'erreur n'avait été favorisée par un tel concours de circonstances. Nos adversaires occupaient des positions inexpugnables. Un moment, on put craindre que l'idéal de justice ne fût pour toujours obscurci.
Aussi quel soulagement, quelle renaissance soudaine à la foi, à l'espérance quand, au lendemain même de l'acquittement d'Esterhazy, éclata comme un coup de foudre, comme une explosion de lumière, le terrible J'accuse! LdL vénié, repoussée, un instant, au fond du gouffre, surgissait de nouveau, plus rayonnante et' plus menaçante, reprenait son élan invincible au travers des obstacles. L'idéal de justice remontait des ténèbres.
Aussitôt, ce fut un réveil parmi l'élite intellectuelle de la France entière. De toutes parts.
les signatures affluèrent ; des listes de protestation emplirent les colonnes des journaux.
L'honneur de la nation était sauvé, parce qu'un homme, un seul homme avait osé se dresser contre l'imposture triomphante, jetant au monde éperdu Théroïque et formidable cri de sa conscience. Et voilà l'acte sublime et de haute sagesse à la fois que quelques-uns qualifient de regrettable pour le succès de notre cause!
C'est n'avoir rien saisi dans cette monstrueuse affaire, c'est méconnaître les faits. Une telle opinion, si elle est sincère, dénote une étroitesse d'esprit, une incompréhension surprenante des événements qui se précipitent depuis huit mois et de leur signification réelle. Si Zola n'était intervenu, comme il l'a fait, au moment opportun, au lendemain même de l'acquittement d'Esterhazy, l'affaire Dreyfus serait aujourd'hui enterrée. Nul n'o-
serait plus réclamer cette revision qui est devenue inévitable et qui apparaît, à l'heure présente, comme la seule solution possible.
Il ne suffisait point d'affirmer et de prouver rillégalité, il était nécessaire de proclamer, comme le fit Zola, Tinnocence de Dreyfus qui n'est pas moins certaine que la violation du droit dont il fut victime. L'illégalité est assurément fort regrettable; mais, s'il n'y avait que cela, si Dreyfus n'en était pas moins coupable, il serait fâcheux de troubler le pays pour obtenir une revision qui aboutirait à une nouvelle condamnation. Ce qui seul est digne de nous émouvoir et de nous passionner, ce qui seul justifie notre campagne, c'est la certitude qu'il y à là-bas, sur un rocher de rOcéan, un malheureux qui expie un crime qu'un autre a commis. L'illégalité n'est effroyable que parce qu'elle est cause
d'une erreur judiciaire et parce qu'elle dis-
simule probablement, comme je le démontrais ces jours-ci, un crime voulu, prémédité, le crime de l'antisémitisme et du cléricalisme.
Il serait inutile de' vouloir aujourd'hui enfermer cette affaire dans le domaine purement judiciaire qu'elle a débordé. Il faut lui laisser toute son importance. Ce n'est pas seulement Dreyfus, c'est la liberté elle-même qui «st en jeu. Ou celle-ci périra, ou le procès de 1894 sera revisé. Voilà toute la question.
L'acte de Zola était donc l'acte nécessaire.
A lui revient le mérite d'avoir nettement et franchement posé la question. Il fut violent et révolutionnaire, parce que les circonstances lui commandaient de l'être, et il ne le fut qu'à la dernière extrémité, après avoir attendu autant qu'il le pouvait, après avoir laissé à la justice de son pays toute latitude
pour agir, après avoir longtemps supplié les pouvoirs publics en leur dénonçant le péril.
Il n'est intervenu que le jour où la justice officielle fit faillite.
Voilà la vérité. Et qu'importent maintenant les reproches de quelques dreyfusards qui se croient habiles en barbotant dans l'hypocrisie.
9 août i898.