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La dernière pièce du Collier, p. -26, note

XXXYI

L'ARRÊT 1

Le 22 mai, le Parlement commença de siéger pour l'audition des pièces de l'affaire. La Grand'Chambre et la Tournelle assemblées comptèrent soixante-quatre juges, les conseillers honoraires et les maîtres des requêtes, qui se trouvaient en droit de siéger, s'y étant rendus. Mais les princes du sang et les pairs s'étaient récusés.

Le Premier Président du Parlement était le marquis Etienne-François d'Aligre, à la tète de la compagnie depuis 1768. « Il était connu, dit cette mauvaise langue d'abbé Georgel, par son opulence, son

1. Les faits de ce chapitre d'après une relation officielle en date du 31 mai 1786, conservée en manuscrit aux Archives nationales, et une autre de même date conservée aux Arch. des Aff. étrang. ; — les « résumés » et réquisitions contenus dans le ms. Joly de Fleury 2089 de la Bibl. nat.; — les notes mss du dossier Target, Bibl. v. de Paris, réserve ; — le Compte rendu de ce qui s'est passé au Parlement relativement à l'affaire de M. le cardinal de Rohan, Paris, 1786, petit in-8 de 157 et 31 p. ; — la relation de Mercier de Saint-Léger, dans Souvenirs et Mémoires, sept. 1898, p. 193-201 ; — les notes envoyées au prince de Kaunitz par le comte de Mercy-Argenteau qui les tenait du Premier Président d'Aligre, dans le recueil Arneth- Flammermont; — les Correspondances des agents diplomatiques étrangers en France avant la Révolution, publ. par J. Flammermont (Paris, 1896); — les Lettres de Mme de Sabran, les Mémoires de Mme Campan, le Journal de Hardy, la Gazette de Legde et le Bachau.mont.

avarice et un talent tout particulier de faire valoir rapidement son argent au taux le plus avantageux. » « Il n'avait aucune des qualités qui fondent les grands magistrats, dit Beugnot, il avait plutôt les défauts opposés; mais il était d'une singulière dextérité à mafnier sa compagnie et s'était jusqu'alors montré favorable à la Cour; mais depuis quelque temps celle-ci l'avait indisposé, en sorte que, tout en ne la combattant pas, il laissa l'opposition se former. »

Le marquis d'Aligre était très lié avec Mercy-Argenteau et lui fournit au cours des débats les notes les plus curieuses sur la disposition des esprits. Voici quelle était l'opinion générale, à la veille du jour où les accusés parurent devant le Parlement :

« Dans le cours de l'instruction, et tant qu'il n'y a eu d'accusés que le cardinal de Rohan et la dame de la Motte, son mari contumace, la demoiselle d'Oliva et le sieur Cagliostro, on a pu et on a dû croire que M. le cardinal serait condamné à une peine afflictive et infamante. L'auteur du faux était incertain : le marché, revêtu d'approuvés et de signatures faux, est écrit de la main du cardinal ; il l'avait exhibé aux joailliers et, sur la foi que le marché était revêtu d'approuvés et de signatures vrais, le Collier lui avait été livré; enfin le cardinal se trouvait saisi du corps du délit. La déposition de Bassenge établissait que le cardinal avait toujours parlé et écrit comme ayant une mission directe de la reine. On avait au procès un billet dicté par le cardinal, duquel il résulte qu'au moment où il n'a pu se dissimuler la fausseté des approuvés et de la signature, et que les payements ne s'effectuaient pas, il avait conçu le projet de substituer le sieur de Sainte-James aux joailliers et de le déterminer à se charger du payement du

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Collier en se flattant d'obtenir la protection de la reine. Cet écrit et les conséquences qui en résultent s'accordent parfaitement avec la déposition du sieur Sainte-James.

« Tant que le procès est resté en cet état, la défense de M. le cardinal ne pouvait l'excuser. Inutilement alléguait-il l'erreur et la séduction. On lui répondait : l'erreur est invraisemblable, d'ailleurs elle n'est pas prouvée; la dame de la Motte vous dément; la scène de la terrasse {lisez du Bosquet) est fabuleuse; elle est attestée par la demoiselle Oliva, mais son témoignage est aussi suspect que le vôtre. Mais, depuis que le sieur Villette est arrêté, il est constant : 1° qu'il est l'auteur du faux; — 2° que la scène de la demoiselle d'Oliva est vraie; — 3° que, pour séduire le cardinal, il a écrit, sous la dictée de la dame La Motte, différentes lettres qu'elle a envoyées au cardinal comme écrites par la reine.

« Dès ce moment, la séduction alléguée par le cardinal peut paraître établie. S'il a été séduit, son délit n'est plus un faux, c'est une offense, un manque de respect aux personnes sacrées du roi et de la reine, un abus monstrueux du nom de la reine et d'une signature fausse qu'il a attestée véritable.

« Ces considérations font penser qu'il est impossible d'aller jusqu'au blâme, et encore moins au bannissement à perpétuité, qui emporte mort civile et entraînerait la vacance des bénéfices consistoriaux dont le cardinal est pourvu1. »

1. Voir plus loin le « résumé » du Président d'Aligre, publ. d'après les mss Joly de Fleury 20S0--2089 (Bibl. ncct.). Ces mss contiennent d'autres « résumés » encore, entre autre ceux du substitut Laurencel ; ils ont la la valeur d'opinions personnelles. Ceux de Laurencel ne sont pas d'une impartialité absolue, à cause de son entier dévouement à Marie-Antoinette.

Pour comprendre le jugement qui va être rendu, il faut se rappeler qu'il y avait en ce temps une nuance dans l'acquittement. La « décharge d'accusation » proclamait la complète innocence de l'accusé, c'était la pleine réhabilitation après les griefs qui avaient été formulés. Le « hors de Cour » au contraire, proclamait qu'il n'y avait pas eu assez de preuves pour asseoir une accusation. Cette solution conservait quelque chose de fâcheux pour l'accusé et faisait considérer que son honneur n'était plus intact.

La lecture des pièces ayant été terminée le 29 mai, le Parlement s'assembla le 30 pour l'audition des accusés. Dans la nuit du 29 au 30 ceux-ci avaient été transférés de la Bastille à la Conciergerie. Les fonctions de procureur général étaient remplies par Joly de Fleury. Il donna lecture de ses conclusions.

Joly de Fleury demanda que la pièce signée « Marie-Antoinette de France » fût déclarée frauduleusement falsifiée; il réclama contre le comte de la Motte, contumace, et contre Villette, la peine des galères à perpétuité; contre la comtesse de la Motte la peine du fouet, la marque au fer brûlant sur les épaules et la détention perpétuelle à la Salpêtrière; quant au cardinal, l'organe du ministère public conclut que, dans le délai de huit jours, il se rendît à la Grand'Chambre pour y déclarer à haute voix que, témérairement, il avait ajouté foi au rendez-vous du ÎBosquet, qu'il avait contribué à induire en erreur les marchands en leur laissant croire que la reine avait connaissance du marché, déclarât qu'il s'en repentait et demandait pardon au roi et à la reine; qu'il

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fût en outre condamné à se démettre de ses charges, à faire aumône aux pauvres, à se tenir toute sa vie éloigné des résidences royales, enfin à garder prison jusqu'à l'exécution de l'arrêt.

Le procureur disait dans son réquisitoire 1 :

« Le cardinal allègue ce qui s'est passé dans le jardin de Versailles comme pouvant favoriser son illusion. Mais pouvait-il se permettre de croire à un rendez-vous nocturne faux et supposé sur la terrasse de Versailles, pouvait-il se permettre de s'y rendre et, en s'y rendant, n'a-t-il pas commis envers la reine une offense la plus punissable?

« Le cardinal, à l'insu de la reine et sans s'être assuré par lui-même des intentions du roi et de la reine, a entamé et suivi une négociation et a consommé avec les dits joailliers le marché pour le collier de brillant.

« Or, peut-on voir sans une juste indignation qu'un des premiers officiers du roi, également distingué par sa naissance comme par ses dignités, ait osé emprunter un nom aussi auguste que celui de la reine et porté la témérité jusqu'à violer à la fois le respect dû à la Majesté royale et aux personnes sacrées du roi et de la reine?

« Cette témérité d'oser ainsi manquer de respect aux personnes sacrées du roi et de la reine n'est-elle pas un crime qui exige les réparations les plus authentiques et les plus solennelles; mais il faut en même temps que ces réparations soient dignes de la majesté royale.

« Et n'est-ce pas un des premiers devoirs du procureur général du roi de les requérir pour une offense

1. Bibl. nat., ms. Joly de Fleury, 2089. f0s 28-34. Reproduit ci-dessous par extraits.

aussi criminelle, et surtout quand elle a été commise par un sujet plus élevé par sa naissance et par sa dignité et plus encore quand il a l'honneur d'être attaché au service du roi dans une des premières places près de sa personne? »

Joly de Fleury avait rédigé ses conclusions contrairement à Pavis de l'avocat général Séguier auquel l'usage lui avait commandé de les soumettre. A peine eut-il terminé que Séguier se leva. Ce fut une scène dont la violence fit voir dès l'abord où les passions étaient montées. Séguier émit l'opinion d'acquitter purement et simplement le cardinal. Et s'adressant à Joly de Fleury :

« Prêt à descendre au tombeau, vous voulez couvrir vos cendres d'ignominie et la faire partager aux magistrats!

— Votre colère, monsieur, ne me surprend point, répond le procureur général. Un homme voué au libertinage comme vous, devait nécessairement défendre la cause du cardinal.

— Je vois quelques fois des filles, réplique Séguier. Je laisse même mon carrosse à leurs portes. C'est affaire privée. Mais on ne m'a jamais vu vendre bassement mon opinion à la fortune. » Séguier faisait entendre que Fleury s'était vendu à la Cour.

Le procureur général était interloqué et demeura bouche bée.

Rétaux de Villette ouvrit la série des interrogatoires. Il parut vêtu en habit de soie noire. Très franchement, il fit l'aveu de la part qu'il avait prise aux intrigues de Mme de la Motte. C'est lui qui avait tracé les mots « Marie-Antoinette de France » au bas du fameux contrat. Mais il argua de sa bonne foi. En écrivant ces mots, dit-il, il ne croyait pas contrefaire

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la signature de la reine qui, en effet, ne signait pas ainsi. « Cet homme, qui est très vif, prévenait même les questions avant qu'elles fussent achevées avec l'air et le ton de la plus grande exactitude. »

A Rétaux de Villette succéda la comtesse de la Motte. Elle avait un chapeau noir, garni de « blondes » noires et de rubans à nœud; une robe et un jupon de satin gris bleuâtre, bordés de velours noir; une ceinture de velours noir garnie de perles d'acier, et, sur les épaules, un mantelet de mousseline brodée, chevillée de malines. Elle regarda l'assemblée d'un œil hautain. Ses lèvres avaient un sourire dur. Quand elle aperçut la sellette, siège d'ignominie, où les sergents lui dirent qu'elle devait s'asseoir, elle- eut un mouvement de recul et la rougeur lui monta au front; mais bientôt elle s'y fut arrangée avec tant de grâce, ordonnant les plis de sa robe, qu'il semblait qu'elle fût dans un salon agréablement assise en une bergère. Elle parla d'une voix nette, sèche, précise : les phrases semblaient découpées au couteau. Elle commença par déclarer qu'elle allait confondre un grand fripon. Il s'agissait du cardinal. Elle étonna par sa présence d'esprit. Interrogée par un conseiller clerc qu'elle avait appris , ne lui être pas favorable, elle déclara : « Voilà une demande bien insidieuse. Je vous connais, monsieur l'abbé. Je m'attendais que vous me la feriez. Je vais y répondre ». « La femme La Motte, note l'un des assistants, a paru avec un ton d'assurance et d'intrépidité, avec l'œil et la contenance d'une méchante femme que rien n'étonne ; mais elle s'est fait écouter parce qu'elle parle sans l'air d'embarras. Elle s'attachait plus aux probabilités qu'aux faits et surtout à l'impossibilité qui est au procès de montrer des lettres, des écrits et toutes les preuves

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matérielles qu'on désirerait y voir. Je ne crois pas que cette femme, qui a de la tournure, des grâces et de l'élévation, ait pu intéresser personne, parce que son procès est trop clair. » Subitement Jeanne changea de manière : à une question relative à une prétendue lettre de la reine au cardinal, elle répondit qu'elle garderait le silence pour ne pas offenser la reine.

« On ne peut offenser Leurs Majestés, objecta le président, et vous devez toute la vérité à la justice. »

Alors elle dit que la lettre en question commençait par ces mots : « Je t'envoie », ajoutant que le cardinal lui en avait montré plus de deux cents à lui écrites par la reine, où elle le tutoyait, et dont plusieurs donnaient des rendez-vous où, à la plupart des guets, la reine et Rohan se seraient effectivement rencontrés.

Ce fut, à ces mots, parmi les magistrats, presque une clameur. Quoique la plupart des juges fussent « de l'opposition », de tels propos révoltaient leur conscience d'hommes et de citoyens. Et c'est à peine s'ils purent retenirleur indignation quand la comtesse leur fit en se retirant une succession de révérences, avec des sourires provocants et railleurs.

A peine fut-elle sortie qu'on enleva la sellette. Le cardinal fut introduit. Il était vêtu d'une longue robe violette, le deuil des cardinaux : calotte rouge sur les cheveux gris, bas et talons rouges, et un petit manteau de drap violet doublé de satin rouge; la moire bleue du cordon du Saint-Esprit et la croix épiscopale à une chaîne d'or. Il était très pâle, très fatigué, très ému; ses paupières pesaient lourdement sur les yeux d'un bleu éteint. Ses jambes fléchissaient et des larmes mouillaient ses joues. Plusieurs conseillers « voyant son extérieur souffrant et altéré » proposé-

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rent : « M. le cardinal paraît se trouver mal, il faut le faire asseoir ». Et le Premier Président le fit asseoir à l'une des extrémités du banc où se plaçaient messieurs des Enquêtes quand ils venaient siéger. Son interrogatoire dura plus de deux heures. « Il parla, dit Mercier de Saint-Léger, avec beaucoup de grâce et de force. » Il imposait par sa physionomie et son ton de noblesse, il intéressait « par son air de candeur » et son « courage modeste ». En se retirant, il salua la Cour. Son expression était indéfinissable de lassitude et de tristesse. Tous les magistrats lui rendirent son salut. « Le grand banc même se leva, ce qui est une distinction marquée. »

Les juges étaient encore tout impressionnés de cette comparution émouvante, quand fut appelée Nicole d'Oliva. Mais l'huissier revint seul : l'accusée donnait le sein à son nouveau-né. Elle priait humblement Nos Seigneurs du Parlement de vouloir bien patienter quelques minutes, que son fils eût terminé son repas. « La loi se tut devant la nature », disent les procès-verbaux. Les Grand'Chambre et Tournelle s'empressèrent de répondre qu'elles accordaient à la jeune mère tout le temps qu'elle jugerait nécessaire. Enfin elle entra. Le désordre de sa parure toute simple, ses longs cheveux châtains s'échappant d'un petit bonnet rond, et ses larmes, son trouble, son abandon, rehaussaient sa grâce et sa beauté. M. de Bertignières, qui avait une galerie de tableaux, pensait à la Cruche cassée, de Greuze, exposée à l'un des derniers Salons, et l'abbé Sabatier, son voisin, à qui il en fit la remarque, fut aussitôt de son avis. Aussi, à peine la belle enfant sembla-t-elle devoir se trouver mal, que déjà la plupart des membres de l'austère tribunal étaient debout pour la recevoir. Il lui fut,

d'ailleurs, impossible de prononcer une seule parole en réponse aux questions qui lui furent posées : les sanglots s'étouffaient dans sa gorge. Il y en avait là plus qu'il n'en fallait pour convaincre surabondamment les magistrats de son innocence. Elle se leva pour se retirer « et fut accompagnée, dit Mercier de Saint-Léger, des marques de l'intérêt le plus vif ».

Enfin paraît Cagliostro. Avec lui la scène change. Il est fier et triomphant dans son habit de taffetas vert brodé d'or. Il secoue gaiement les tresses de ses cheveux qui lui tombent en petites queues sur les épaules. A la première question :

« Qui êtes-vous, d'où venez-vous?

— Un noble voyageur », répond-il d'une voix de clairon.

Et, parmi les éclats de rire, tous les fronts se dérident.

Il n'attend pas une question nouvelle, mais déjà s'est lancé dans une tonitruante improvisation, racontant l'histoire de sa vie avec des traits abracadabrants, dans un jargon où toutes les langues s'entre-croisent, le latin, l'italien, le grec, l'arabe, et d'autres langues encore qui n'ont jamais existé. Son air, ses gestes, sa vivacité — véritable charlatan de foire développant son boniment au nez des badauds béats — amusent le Parlement autant que ses boutades. Quand le président lève la séance, il est sur le point de lui adresser des félicitations sur son esprit et sa bonne humeur.

Vers six heures, les accusés quittent le greffe pour retourner à la Bastille. On est obligé de faire passer les voitures qui les conduisent par la cour de Lamoignon. Les noms du cardinal et de Cagliostro emplissent les airs avec des acclamations enthousiastes et

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des vœux pour leur liberté. Le cardinal en est presque un peu effrayé et salue d'un air de contrainte. Cagliostro, lui, est à son affaire. 11 s'agite, lève les bras, jette son chapeau que mille mains se disputent, amuse prodigieusement la foule par toutes sortes de contorsions.

Le mercredi, 31 mai, est la séance de l'arrêt. Elle doit s'ouvrir à six heures du matin. Dès cinq heures, toutes les salles du Palais, les rues avoisinantes, sont bondées de monde; mais bien avant cette heure les accusés avaient déjà été amenés de la Conciergerie dans des voitures séparées. La foule, compacte, est agitée de remous. Les clameurs arrivent par masses successives comme des vagues sonores. Le guet à pied et à cheval de la garde de Paris circule dans le pourtour du Palais, depuis le Pont Neuf jusqu'à la rue de la Barillerie. Spectacle que nous connaissons. Dès cinq heures du matin, les membres des familles Rohan-Soubise et Lorraine, hommes et femmes, au nombre de dix-neuf personnes, Mme de Marsan, Mme de Brionne, le prince Ferdinand archevêque de Cambrai, le prince de Montbazon, se sont placés, à la porte de la Grand'Chambre, vêtus de deuil. Mme la comtesse de Rochefort-Breteuil n'était pas venue; mais elle « avait fait dire qu'elle avait colique. » Mme de Brionne « avait pris son grand air ». Elle sortait de chez le Premier Président auquel elle avait fait une scène terrible, lui disant que l'on savait bien qu'il était vendu à la Cour. Bientôt les magistrats paraissent. Les Rohan-Soubise et Lorraine leur font la révérence, à mesure qu'ils

passent devant eux. « Ils n'ont employé d'autres sollicitations que celles d'un silence morne où l'on voyait leur désespoir. Cette manière de solliciter, si noble et si douce à la fois, de deux maisons aussi illustres, a fait plus d'impression sur les juges que celle que l'éloquence aurait pu dicter. » La séance est ouverte à six heures. Les « gens du roi » entrèrent et laissèrent leurs conclusions sur le bureau. On allait les ouvrir, lorsqu'un des conseillers, Saint-Vincent, se leva pour protester énergiquement contre la garde militaire qui continuait d'entourer le cardinal. « Dans le sanctuaire de la prison, s'écria-t-il, les lois sont violées. L'un des accusés, M. le cardinal de Rohan, est obsédé par une garde militaire : elle repousse le sieur de Bonnières, son avocat. Je vous demande d'après cela, Messieurs, ce qu'il faut penser du sort qui attend M. le Cardinal? Je vois bien que si les autres accusés sont innocents les portes leur seront ouvertes; mais M. le cardinal que deviendra-t-il? »

Le Premier Président répondit qu'il y avait des ordres. A ces mots il y eut une rumeur. Enfin on autorisa Bonnières à s'approcher du cardinal.

Chaque conseiller se prononça à haute voix en motivant son jugement.

Le Parlement commença par déclarer le mot « approuvé », répété six fois en regard de chacune des clauses du contrat passé avec les joailliers, et la signature « Marie-Antoinette de France », faussement écrits et faussement attribués à la reine. Puis, par ce tribunal, où déjà les passions politiques étaient entrées et divisaient les conseillers en partis hostiles, à l'unanimité des soixante-quatre magistrats présents la comtesse de Valois fut déclarée coupable. Quand

l'arrêt.

il s'agit de prononcer la peine, deux des magistrats, Robert de Saint-Vincent et Dionys du Séjour — d'autres disent MM. Delpech et Amelot, — opinèrent pour la peine de mort. C'était une manœuvre des amis du cardinal : car la peine était inapplicable; mais les conclusions obligeaient les conseillers clercs à se retirer, le caractère ecclésiastique ne leur permettant pas de siéger dans une affaire où était proposée la peine capitale. Or, parmi les treize conseillers clercs, seuls les abbés Sabatier et Terray étaient favorables à Rohan. Les juges se mirent d'accord sur la condamnation ad omnia titra mortem, c'est-à-dire sur la pénalité la plus forte en deçà de la peine de mort. Jeanne de Valois de Saint-Remy, comtesse de Ja Motte et de la Pénicière fut condamnée, à l'unanimité des voix, à être fouettée nue par le bourreau, marquée sur les épaules delà lettre V (voleuse), enfermée à la Salpêtrière pour le reste de ses jours et à voir tous ses biens confisqués. « Le sort de Mme de la Motte n'a point été balancé1. » Sa culpabilité ne faisait doute pour personne. Le comte de la Motte fut condamné aux galères perpétuelles, Rétaux à l'exil hors du royaume. Nicole d'Oliva fut mise hors de Cour : c'était, ainsi, qu'il a été dit, l'acquittement avec une nuance de blâme, « attendu, notent les procès-verbaux, que quoique innocente dans le fond, il a été regardé comme juste qu'il lui fût imprimé cette tache pour le crime purement matériel qu'elle avait commis en se substituant à la personnalité de la reine dans une scène d'escroquerie ». Gagliostro fut déchargé de toute accusation2.

1. Arch. des Aff. étrang., Mém. et docum.. France 1400, f° 220.

2. L'arrêt qui acquittait Gagliostro fut rendu à l'unanimité. Il n'y a pas dans le procès le moindre fait tendant à sa culpabilité. Dans les Mé-

La bataille entre les deux partis fut livrée au sujet du cardinal. Les conseillers rapporteurs, Titon de Villotran et Du Puis de Marcé, se rangèrent aux conclusions du procureur du roi. Boula de Montgodefroy, consulté le premier comme doyen de l'assemblée, se prononça au contraire pour l'acquittement pur et simple et la décharge de toute accusation. Il avait apporté son avis tout rédigé. On disait que son neveu , trésorier de la Grande Écurie, avait été menacé de se voir enlever quatre chevaux si son oncle opinait contre le cardinal. Robert de Saint- Vincent, violent ennemi de la Cour, ami personnel de Target — honnête homme au demeurant — parla également pour la décharge pleine et entière; il parla avec force, avec éloquence, « très longtemps et très bien », ses paroles firent sensation. « Il eût été à désirer, dit-il, pour tout le corps de la magistrature, que les conclusions de M. le procureur du roi n'eussent jamais été prononcées. Je n'aurais pas à discuter tous les défauts qui les dégradent. » Puis, élevant la voix : « Depuis quand des conclusions ministérielles sont-elles admises par des magistrats? » Et comme ces paroles, qui retentissaient pour la première fois

moires des Magistrats instructeurs, où le pour et le contre est indiqué au sujet de chacun des accusés, la pensée, môme lointaine, la supposition la plus hypothétique, d'imputer le faux à Cagliostro n'est jamais admise. Dans les deux articles que le Temps a publiés les 1er et 24 avril 1902, M. de Soudak s'efforce de faire de Cagliostro le faussaire de la signature « Marie- Antoinette de France ». Il ne lui est pas possible, et il lui sera toujours impossible, d'apporter le moindre indice en ce sens. Il y a mieux, Rétaux de Villette, l'auteur du faux, et qui aurait eu le plus grand intérêt à faire croire à la culpabilité de Cagliostro, déclare dans son interrogatoire du 5 mai 1786 « qu'il croyait Cagliostro absolument innocent dans toute l'affaire du Collier » ; et Mme de la Motte, qui avait commencé par soutenir cette culpabilité, se voit réduite à déclarer le 1-2 mai 1786 « qu'elle n'avait jamais inculpé Cagliostro dans l'affaire du Collier, qu'elle ne lui avait jamais reproché autre chose, si ce n'est d'avoir conseillé au cardinal de la poursuivre pour le Collier ». Bibl. «a/., ms. Joly de Fleury, 2089, f° 89.

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dans l'enceinte de la justice en France, soulevaient une légère rumeur : « Oui, messieurs, je dis « ministérielles ». Jamais elles n'ont été rédigées au parquet. Ce ne sont pas là des conclusions faites par un magistrat, elles sont trop opposées aux lois, au bon ordre, et jamais le Parlement n'en a entendu qui fussent aussi peu conformes à ses principes! » Et l'orateur combattit avec vivacité la pensée de prononcer la moindre peine infamante contre le prince de Rohan ; il avait été dupe, cruellement dupe, et la magistrature ne pouvait punir quand la bonne foi était reconnue entière.

« L'opinion de Fréteau a été belle et noble, d'une éloquence froide mais sentimentale; celle de d'Outremont a été circonstanciée, suivie, raisonnée, si vive et si touchante qu'il a tiré des larmes des yeux de ceux qui étaient d'avis contraire à lui. « C'est l'inno- « cence que je défends, messieurs, et comme homme « et comme juge, et j'en suis si pénétré que je me « ferais hacher pour la soutenir. » L'excellente réputation dont d'Outremont jouit au Palais a contribué encore à faire valoir sa cause. Bertignières a parlé avec sagesse, mais avec infiniment d'ordre1. »

Le Premier Président d'Aligre se rangea à l'avis du procureur, mais il en atténua un peu la rigueur. S'il eût pris la parole pour motiver son jugement, ainsi que le firent la plupart des membres de l'assemblée, il eût vraisemblablement amené plusieurs des magistrats à sa manière de voir, mais récemment la Cour l'avait indisposé et, tout en lui étant favorable, il ne crut pas devoir mettre , son influence à son service.

1. Notes quotidiennes pour les avocats du cardinal de Rohan, doss. ms. Target. Bibl. v. de Paris, réserve.

Nous avons son « résumé » *. Il est d'un jugement très droit et d'une parfaite impartialité. « Par le résumé de tout ce qui existe et est prouvé sur le faux et l'escroquerie, écrit d'Aligre, il est impossible de l'impliquer (le cardinal) comme complice et comme ayant eu connaissance que les choses auxquelles il s'est prêté mèneraient à cette infamie.

« On ne peut rien faire valoir pour établir cette complicité et cette connaissance.

« On serait réduit à convenir, dans la discussion et débat du pour et du contre, qu'il ne peut être question, vis-à-vis de lui, de l'un ou l'autre de ces deux délits.

« S'il y avait même des commencements de preuves 2, des juges ne pourraient se porter qu'à un plus amplement informé de six mois ou un an, à l'expiration duquel, ne survenant point de preuves, on déchargerait de l'accusation suivant les principes actuels.

« Il est plus dans l'ordre raisonnable de se porter, dès à présent, à la décharge des accusations à cet égard, que de perpétuer, par une disposition indéfinie, un procès de cette nature.

« Cette idée adoptée, il ne reste que Y offense.

« La « déclaration » 3 est la vraie réparation.

« Ce que l'on proposerait d'y ajouter est très important à peser parce qu'il faut :

« 1° Ne rien faire ajouter qui puisse faire rejeter la déclaration, soit abstention de la Cour, ou toute autre disposition équivalente;

« 2° Ne pas ordonner sèchement une démission;

« 3° Peut-être supprimer 1' « aumône ».

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