L'EXÉCUTION
Nous avons laissé Mme de la Motte à la Conciergerie, ignorante de son arrêt. Elle y était bien soignée par les concierges, les époux Hubert, de braves gens. En apprenant l'acquittement du cardinal, elle entra dans un tel accès de fureur qu'elle saisit son pot de chambre et se le brisa sur la figure. Ses membres frissonnaient. Le sang lui coulait du visage. De ce jour, on fit coucher deux femmes auprès d'elle.
Les magistrats avaient annoncé l'exécution de Parrêt pour le 13, mais elle n'eut pas lieu. Et les nouvellistes de répéter que la comtesse serait graciée par le roi; que la Cour avait décidément honte de l'iniquité commise, que la reine rougissait de laisser flétrir une innocente — sa victime. Le vent est à pré-
1. Relation du libraire Nicolas Ruault, témoin oculaire, ms. de la collection Alf. Bégis. — Journal de Hardy, 21 juin 1786. — Correspondance de Mme de Sabran, 21 juin 1786. — Relation de l'exécution de l'arrêt rendu contre Mme de la Motte et autres condamnés dans l'affaire du Collier, s. L, 1786, petit in-8 de 8 p. (C'est la réimpression d'une correspondance de Paris en date du 21 juin, parue dans la Gazette de Leyde du 28 juin 1786.) — Gazette a" Utrecht, 22 juin 1786. — Le Bachaumont, 22 juin 1786. — Gazette d'Amsterdam, 30 juin 1786. — Mercier de Saint-Léger, loc. cit., p. 200-1. — Vie de Jeanne de Saint-Iïémy, t. II.
sent fixé dans sa direction. Quoi que la reine fasse ou ne fasse pas, quoi qu'il advienne, le vent soufflera contre elle.
Le 19, on apprit que le procureur du roi avait décidé l'exécution. Le lendemain une foule immense se pressait dans les cours du Palais et aux abords. Les croisées des maisons voisines étaient louées un prix exorbitant, des échafaudages étaient dressés. Mais la journée passa sans que les portes de la Conciergerie s'ouvrissent devant Jeanne de Valois, et les badauds, qui avaient fait le pied de grue durant des heures, durent s'en retourner déçus. Le lieutenant général de police craignait Faffluence de la populace.
Les magistrats, les avocats des accusés, étaient accablés de sollicitations : chacun voulait connaître l'heure exacte du supplice; chacun voulait y assister. « Je m'adresse à vous, écrit le duc de Crillon à Me Target, comme je m'y adresserais dans la plus importante occasion de ma vie, quoique ce ne soit qu'une envie de femme grosse. Le fait est d'en voir fouetter une autre avec les verges que vous lui avez préparées1. »
Le mercredi 21 juin, à cinq heures du matin, Jeanne de Valois fut réveillée par le concierge. Elle refusa de se lever, croyant qu'on la rappelait devant la Cour: elle ne voulait plus répondre à ses juges. Après bien des instances, cependant, elle consentit à passer un cotillon, un casaquin et à mettre ses bas. Dès qu'elle fut arrivée au seuil de la cour du Mai, quatre bourreaux, des colosses, assistés de deux valets,
]. Pitbl. dans Un avocat du À" IV II" siècle, contenant le discours do MR Boullochc sur Target, Paris, 1893.
l'exécution.
la saisirent, lui lièrent les mains et la portèrent jusqu'au pied du grand escalier. Me Breton, greffier du Parlement1, lui dit de se mettre à genoux pour entendre son arrêt. Elle change de couleur. Un flot d'injures coule de ses lèvres. Elle mord ceux qui l'approchent, déchire ses vêtements, s'arrache les cheveux. Les bourreaux sont obligés de la faire agenouiller de force, en lui mettant les mains sur les épaules et l'un d'eux lui ayant donné un grand coup sur les jarrets. Ils parviennent à la maintenir, tant bien que mal, dans cette posture durant la lecture de l'arrêt. Quand le greffier vint au passage où il était dit qu'elle serait fouettée et marquée, sa fureur éclata : « C'est le sang des Valois que vous traitez ainsi! » Et, s'adressant frémissante aux passants que la cérémonie avait retenus : « Soufïrirez-vous que l'on traite ainsi le sang de vos rois? arrachez-moi à mes bourreaux î » « Elle jetait des cris si terribles qu'on les entendait dans tout le Palais. » — « Elle vomissait des injures contre tout le Parlement, le cardinal et encore quelqu'un de plus sacré. » Elle voulait avoir la tête tranchée. Puis elle tomba dans une sorte de prostration dont elle sortit en entendant que ses biens étaient confisqués.
Les exécutions se faisaient généralement vers midi. Nul dans Paris n'avait prévu cette heure matinale. Les échafauds étaient vides et les croisées fermées. Mais deux ou trois cents personnes, attirées du voisinage, étaient là qui regardaient Jeanne, avec un mélange d'horreur et de pitié. D'autres, plus loin, se pressaient aux portes de la grande grille qu'on venait
I. Me Fremyn avait fait l'office de greffier durant la première partie du procès du Collier; Me Breton, son beau-frère, lui avait ensuite succédé.-
de fermer. Deux gamins étaient grimpés le long des barreaux et se tenaient accrochés aux écussons fleurdelisés. Jeanne refusa de se dévêtir. « Elle se défendait comme un lion, des pieds, des mains, des dents, et de telle façon qu'ils ont été obligés de couper ses vêtements et jusqu'à sa chemise, ce qui a été de la plus grande indécence pour tous les spectateurs. » On lui mit la corde au cou. Quelques coups de verge furent appliqués sur ses épaules qui se marbrèrent de lignes rouges. Dans ce moment elle échappa aux mains de fer qui la tenaient et se roula sur le sol dans d'affreuses convulsions. « Le bourreau devait la suivre par terre en proportion de ce qu'elle roulait. » Quand on s'apprêta à lui imprimer sur les épaules la lettre V, elle était couchée sur les dalles de la cour, au pied du grand escalier, à plat ventre, son jupon retroussé. « Elle découvrait tout son corps qui était superbe et avait les plus belles formes », note le libraire Ruault, ravi de voir tout ça. Et devant l'éclat de ces cuisses blanches, dans l'épouvante silencieuse, un loustic lance une obscénité. La chair délicate fume sous le fer rouge. Une légère vapeur bleuâtre se mêle aux cheveux dénoués. Les yeux injectés de sang semblaient sortir de la tête, les lèvres grimaçaient atrocement. Tout le corps dans ce moment eut une telle convulsion que la lettre V fut appliquée la seconde fois, non sur l'épaule, mais sur le sein, « sur son beau sein », dit le libraire Ruault. Jeanne eut un dernier soubresaut. Elle tomba sur l'épaule de l'un des bourreaux et trouva encore la force de le mordre, à travers la veste, jusqu'au sang. Puis elle s'évanouit.
Une voiture de place, où montèrent avec elle un clerc d'huissier et deux archers de robe courte, la