L'EXÉCUTION
transporta à la Salpêtrière. En route, elle chercha à se précipiter par la portière.
Après avoir baigné d'eau de Cologne son visage, où le sable collait aux meurtrissures, et réuni doucement ses cheveux dans un petit bonnet rond, la sœur offîcière fait panser ses plaies. Elle la revêt d'une chemise de coton, très usée, douce à la peau, et la ranime d'un bouillon chaud trempé de quelques mouillettes. Ses boucles d'oreille en or, dites « demirza », lui sont retirées. Oirles pèse, et le sieur Louis, secrétaire de l'Académie de chirurgie, qui se trouvait par hasard à l'Hôpital, en offre douze livres. A ce moment, Jeanne reprend ses esprits :
« Douze livres , mais c'est à peine le poids de l'or! »
Marché est conclu à dix-huit livres que le sieur Louis tire de sa poche.
Et Jeanne est conduite en prison. On lui donne une des trente-six petites loges particulières de six pieds carrés : faveur dont elle est redevable à la prisonnière qui a bien voulu, pour elle, quitter sa cellule et aller au dortoir commun où les détenues couchaient à six dans un même lit. « Il faut savoir que les malheureuses couchent pour la plupart sur une même paillasse et qu'elles ne parviennent à en avoir une pour elles seules que par rang d'ancienneté, ce qui demande un temps considérable. Ainsi la pauvre fille faisait le plus grand sacrifice. »
Avant midi, un détachement de robe courte s'en fut place de Grève clouer, au poteau qui avait été planté à cet effet, le placard où les passants purent lire la condamnation aux galères perpétuelles encourue par le comte de la Motte. Le 4 septembre, le Domaine fit vendre, à Bar-sur-Aube, rue Saint-Michel, les meu-
bles, effets, argenterie et bijoux des deux époux. Le commissaire Dupuy avait contraint Mme de la Tour à révéler les cachettes l. Ce fut la fin du supplément aux Mille et une Nuits.
1. Arck. des Aff. étmng., Mém. et docum., France 1400, fos 223-224,
LA CRÉANCE DU COLLIER
Le premier soin du cardinal, quand il put appliquer son esprit au règlement de ses affaires, fut de trouver les moyens d'indemniser les joai'liers Bôhmer et Bassenge du tort qu'ils avaient subi.
Ces deux négociants s'étaient fort mal conduits à son égard durant le procès. Us avaient vu que, le Collier élant dispersé et les époux La Motte sans ressources, leur créance ne conservait de valeur que si elle était endossée au cardinal , hypothéquant ses immenses revenus. Aussi, dans leurs dépositions, s'efforcèrent-ils d'inculper le prince Louis autant qu'ils le purent, l'accusant de s'être présenté à eux comme chargé directement par la reine d'acheter le bijou. « Ils me font parler comme agissant directement, écrit le cardinal à Me Target, ils me font dire que j'écrivais à la reine; tandis que j'ai prouvé qu'ils ont toujours cru à un intermédiaire. » — « Il faudra récuser Bassenge, note Target. Il devrait être plaignant, non témoin. Sa vérité est trop suspecte, l'intérêt étant la mesure des actions des hommes. Cet axiome, qui n'est pas sans exception, s'applique ici, surtout à des marchands. La conduite de cet homme
est démontrée. On voit comme il cherche à flatter M. le cardinal dans sa déposition et comme il cherche à le faire trouver coupable. Il faut dépecer cette déposition pour la faire tomber. »
Interrogés séparément, Bôhmer et Bassenge, mentant tous deux, en venaient à se contredire. Bôhmer, averti, déclara alors que sa mémoire était très faible, qu'il ne répondrait plus et s'en rapportait à ce que dirait son associé l.
Vergennes ayant demandé aux joailliers leur procuration pour revendiquer à Londres les diamants provenant du collier, Bôhmer avait répondu le 4 octobre 1785 :
Monseigneur,
Il ne m'a pas été possible de satisfaire à la demande, qui m'a été faite de votre part de donner, ma procuration pour réclamer ou revendiquer à Londres des diamants qui doivent provenir du grand collier que j'ai livré à Mgr le cardinal de Rohan comme chargé de la part de la reine d'en faire l'acquisition. Ni moi ni mon associé n'ayant jamais traité pour cette vente avec les sieur et dame de la Motte, nous ne pouvons pqur cette raison rien réclamer d'eux et nous n'avons aucun titre qui nous autorise de le faire. Ce serait, d'après l'avis de notre conseil, à Mgr le cardinal de Rohan à donner cette procuration, puisque c'est lui qui doit avoir délivré le collier à la dame de la Motte-
Je suis, etc.
Signé : Bôhmer 2.
Jouaillier de la Couronne et de la Reine.
Les joailliers étaient soutenus par Sainte-James, de qui l'intérêt se trouvait identique au leur, puisqu'il avait à rentrer dans les 800 000 livres avancées par lui
1. Dossiers Bôhmer et Target, Bibl. v. de Paris, mss de la réserve.
2. Oritjinal aux Arch. des Xjf. rfranrj., Mém. et docum., France 1399,
LA CRÉANCE DU COLLIER
pour l'achat des diamants; mais, à la confrontation, mis en présence du cardinal, le financier eut honte et se rétracta.
Sans attendre la sentence du Parlement, qui devait le dégager vis-à-vis des Bôhmer en proclamant son innocence et en le déclarant victime d'une escroquerie, le prince Louis, avec son caractère généreux et sa noblesse d'esprit, avait tenu à indemniser les bijoutiers du tort qu'ils avaient subi. Son abbaye de Saint- Vaast lui donnait un revenu de 300 000 livres. Il les offrit aux bijoutiers jusqu'à extinction delà créance et, par surcroît, toute sa fortune en caution. Bohmer et Bassenge estimèrent que ce n'était pas assez.
Dès le premier moment la reine avait fait dire aux Bôhmer qu'elle les prenait sous sa protection. « Sa Majesté la reine, écrivent-ils à Breteuil, n'écoutant que les mouvements de son âme généreuse et sensible, a porté la bonté au point de nous dire elle-même que nous serions satisfaits, que notre collier nous serait payé ou rendu i. »
Les bijoutiers profitent de cette disposition pour faire savoir à Breteuil qu'ils ne peuvent accepter les propositions du cardinal : 1° parce que celui-ci veut réduire la créance de 1600000 livres à 1400000 — on a vu que cette réduction avait été acceptée par eux antérieurement; — 2° parce que, en cas de mort du cardinal avant l'extinction de la dette, l'abbaye de Saint- Vaast recevant un autre titulaire qui en toucherait les revenus, ils perdraient ce qui resterait à payer. D'ailleurs les biens du prince Louis ne sont-ils pas grevés au point que la vente n'en suffirait pas à satisfaire les créanciers hypothécaires? Les Bôhmer
î. Bibl. v. de Paris, mss de la réserve, doss. Bohmer.