Gazette d'Utrecht, 2 août
homme de vingt-cinq ans et que mon asthme et mon rhumatisme goutteux disparaîtront. Je suis sûr que vous n'aurez plus de douleur et que vos jambes vous permettront de courir les montagnes. Mme Augeard, jeune et très jolie femme de Paris, que je connais beaucoup, très riche par les emplois de son mari, fermier général, attaquée d'une maladie incurable, a été le trouver. Elle a reçu en présent un élixir qui a fait disparaître tous ses maux. Et je tiens de son frère qu'elle jouit de la plus brillante santé. »
« Des guérisons subites, dit l'abbé Georgel qui ne l'aimait pas, de maladies jugées mortelles et incurables, opérées en Suisse et à Strasbourg, portaient le nom de Cagliostro de bouche en bouche et le faisaient passer pour un médecin véritablement miraculeux. Ses attentions pour les pauvres et ses dédains pour les grands donnaient à son caractère une teinte de supériorité et d'intérêt qui excitait l'enthousiasme. Ceux qu'il voulut bien honorer de sa familiarité ne sortaient d'auprès de lui qu'en publiant avec délices ses éminentes qualités. » Aussi, à Strasbourg, cinq ou six cents personnes assié- 'geaient-elles certains jours la maison de la servante du chanoine de Saint-Pierre-le-Vieux, qui le logeait, se bousculant pour y entrer.
Cagliostro paraissait, en 1781, âgé d'une quarantaine d'années. Il était petit, trapu, d'une taille épaisse. Il avait le cou gros et court, le teint brun, le front chauve. De gros yeux à fleur de tête, très vifs et brillants, dont le regard bigle « perçait comme une vrille », le nez ouvert et retroussé, une large bouche et de fortes mâchoires, un rire sarcastique et bruyant, une voix sonore et cuivrée marquaient sa physionomie de hardiesse, d'effronterie et de bonne
humeur. Il semblait moulé, dit Beugnot, tout exprès pour jouer le rôle du signor Tulipano dans la comédie italienne. Casanova lui trouve en somme, avec « sa hardiesse, son effronterie, ses sarcasmes et sa friponnerie », une figure fort « revenante ». La plupart de ceux qui le voyaient — et ceux même qui ne l'aimaient pas ' — le déclaraient très imposant. « J'avais de la peine, écrit Mme d'Oberkirch, à m'arracher à une fascination que je comprends difficilement aujourd'hui, bien que je ne puisse la nier1. »
Il s'énonçait couramment en italien. Le français dont il se servait était un baragouin inimaginable. Mais, dans sa bouche, avec sa vivacité, son énergie d'expression, sa flamme, ce charabia ne laissait pas de produire une assez grande impression. Un de ses ennemis a apprécié ainsi sa manière de parler : « Si le galimatias peut être sublime, personne n'est plus sublime que Cagliostro. Il fait entendre de grands mots dans des phrases inintelligibles et excite chez ses auditeurs d'autant plus d'admiration qu'ils l'entendent moins. Ils le prennent pour un oracle, parce qu'il en a l'obscurité. Son art est de ne rien dire à la raison, l'imagination des auditeurs interprète. La raison est claire et n'a de puissance que sur les sages. L'imposture se rend inintelligible et exerce son empire sur la multitude ». Pour guérir, il avait trois grands remèdes : des bains où dominait l'extrait de Saturne, une tisane dont la recette n'était confiée qu'à un apothicaire de son choix, enfin des gouttes
1. Outre le buste de Houdon et les gravures du temps, on a de Cagliostro les portraits en écriture laissés par Beugnot ; par Casanova, qui le rencontra à Aix-en-Provence ; par Mme d'Oberkirch, qui le vit à Strasbourg en 1780 (Mémoires, 135;; par un nommé Bernard, qui envoya un mémoire, le 2 nov. 1786, de Palerme, au commissaire Fontaine, et par le Courrier de l'Europe, 3 avril et 15 juin 1787.
de sa composition dont les effets miraculeux et souverains faisaient en tous lieux éclater sa renommée. A tous ceux qui le pressaient de questions pour savoir qui il était, il répondait d'une voix grave, en ramenant ses sourcils et en levant son index vers le ciel : « Je suis celui qui est » ; et comme il était difficile de prétendre qu'il était celui qui n'était pas, on ne pouvait que s'incliner avec un air de profonde déférence.
Il possédait la science des anciens prêtres de l'Égypte. Sa conversation roulait d'ordinaire sur trois points : 1° la médecine universelle dont il connaissait les secrets; 2° la maçonnerie égyptienne, qu'il voulait restaurer et dont il venait d'établir la loge mère à Lyon, car la maçonnerie écossaise, alors prédominante en France, n'était à ses yeux qu'une mauvaise dégénérescence; 3° la pierre philosophale dont il allait donner la formule par la fixation du mercure et qui devait assurer la transmutation de tous les métaux imparfaits en or fin.
Il apportait ainsi à l'humanité, par sa médecine universelle, la santé du corps; par la maçonnerie égyptienne, la santé de l'âme ; et par la pierre philosophale, des richesses infinies. C'étaient ses grands secrets, car il en avait d'autres, très intéressants également, bien que de moindre importance : celui de prédire les numéros gagnants aux loteries, celui de donner au coton le lustre et la finesse de la soie, de faire avec le chanvre le plus commun du fil aussi beau que celui de Malines, d'amollir le marbre et de lui rendre ensuite sa dureté première, — ce qui devait être, comme on imagine, d'une grande commodité aux sculpteurs, qui pourraient dorénavant modeler leurs statues directement dans le marbre au lieu de la terre
glaise ou de la cire. Il avait le secret de faire enfler les rubis, les émeraudes, les diamants, en les enterrant sous terre, et de leur conserver ensuite leur nouvelle grosseur; le secret d'imiter à s'y méprendre toutes les écritures, et enfin celui d'engraisser un cochon avec de l'arsenic de manière à en transformer la graisse en un poison foudroyant. Cagliostro proposa même un jour à un journaliste français établi à Londres, Morand, qui l'attaquait dans le Courrier de l'Europe, un duel au cochon arseniqué — car il était lui, naturellement, au-dessus de toute atteinte. Mais le journaliste manqua de cœur et la rencontre n'eut pas lieu.
Cagliostro parlait de Dieu avec respect et ne manquait jamais d'en faire le plus grand éloge. Quant à la doctrine laissée aux hommes par le Créateur, elle n'avait pas dépassé, dans son intégrité, l'ère des patriarches, Adam, Seth, Enoch, Noé, Abraham, Isaac et Jacob. Ces patriarches avaient encore été dépositaires de la vérité, laquelle s'était altérée dans la bouche des prophètes, et plus encore dans celle des apôtres et des Pères de l'Église. Sa tâche à lui, Cagliostro, était de rendre aux idées de Dieu leur pureté. Les délégués des loges françaises, qui l'entendirent, déclarèrent dans leur rapport « avoir entrevu en lui une annonce de vérité qu'aucun des grandsmaîtres n'a aussi complètement développée, et cependant parfaitement analogue à la maçonnerie bleue dont elle paraît une interprétation sensible et sublime ».
Cagliostro avait une femme qui, par ses charmes, produisait une émotion aussi grande que lui-même. Elle était toute jeune, déjà femme et encore enfant, On l'aurait crue Italienne à son accent, aux traits fins et précis de son visage, une Italienne blonde, qui avait de grands yeux bleux, profonds et doux,
ombragés de longs cils; des yeux dont Maeterlinck eût dit qu'ils étaient un lac frais et tranquille pour y baigner son âme. Le nez était petit, finement aquilin, Les lèvres, arquées à l'antique, d'un carmin vif dans la blancheur du teint, étaient toujours immobiles, semblant ne devoir s'éveiller qu'aux caresses de l'amour.
« Elle affichait la noblesse, dit Casanova, la modestie, la naïveté, la douceur et cette pudeur timide qui donne tant de charmes à une jeune femme. » Aussi, quand elle passait sur Djérid, sa cavale noire, la taille cambrée, la gorge saillante, les hommes la suivaient-ils du regard. On était amoureux d'elle à distance, sans l'avoir vue. « Ses plus chauds partisans, dit un historien, ses enthousiastes les plus exaltés étaient précisément ceux qui n'avaient jamais aperçu son visage. Il y eut des duels à son sujet, des duels engagés à propos de la couleur de ses yeux que ni l'un ni l'autre des adversaires n'avaient jamais contemplés, à propos d'une fossette à sa joue droite ou à sa joue gauche. » Quand, dans la suite, elle fut mêlée à l'affaire du Collier et mise à la Bastille, un avocat du barreau de Paris, Me Polverit, présenta sa défense au Parlement : « On ne sait pas mieux, dit-il, d'où elle vient que d'où vient son mari. C'est un ange sous des formes humaines qui a été envoyé sur la terre pour partager et adoucir les jours de l'homme des merveilles. Belle d'une beauté qui n'appartint jamais à une femme, elle n'est pas un modèle de tendresse, de douceur, de résignation ; non, car elle ne soupçonne même pas les défauts contraires; sa nature nous offre, à nous autres pauvres humains, l'idéal d'une perfection que nous pouvons adorer mais que nous ne saurions comprendre. Cepen-
dant cet ange, à qui il n'est pas donné de pécher, est sous les verrous. C'est un contresens cruel qu'on ne peut faire cesser trop tôt. Qu'y a-t-il de commun entre un être de cette nature et un procès criminel? » Cette argumentation parut au Parlement de Paris juste et concluante et il fît mettre en liberté Mme de Cagliostro.
Le prince cardinal de Rohan, qui n'avait cessé de prendre un vif intérêt à la botanique et à la chimie, ne se laissa pas décourager par son premier échec. Il revint à la charge, se fit humble et petit, tant et si bien que, finalement, il fut admis dans le sanctuaire d'Esculape. En sortant, il confia ses impressions à son secrétaire intime, l'abbé Georgel, qui nous les a rapportées : « Je vis sur la physionomie de cet homme si peu communicatif, dit Rohan, une dignité si imposante que je me sentis pénétré d'un religieux saisissement et que le respect commanda mes premières paroles. Cet entretien, qui fut assez court, excita en moi plus vivement que jamais le désir d'une connaissance plus particulière. » Et la joie du cardinal n'eut plus de bornes quand, un jour, Cagliostro lui dit" : « Votre âme est digne de la mienne et vous méritez d'être le confident de tous mes secrets ». De ce jour la liaison devint étroite et publique. Cagliostro s'installa au château de Saverne, dont les larges cheminées se noircirent à la fumée de ses fours alchimiques. Sur la terrasse du château, à la clarté des étoiles, les entretiens de l'alchimiste avec le prince Louis se prolongeaient fort avant dans la nuit. Rohan écoutait, le front penché, les bras aux appuis de son fauteuil, tandis que la blanche lumière des astres caressait de ses chatoiements d'opale les longs plis de la moire cardinalice.
La baronne d'Oberkirch vit en 1780 Cagliostro chez l'évêque de Strasbourg. A son entrée, l'huissier ouvrait la porte à deux battants et annonçait : « Son Excellence monsieur le comte de Cagliostro ! » Comme la baronne exprimait au prince de Rohan sa surprise de tant d'égards :
« En vérité, madame, vous êtes trop difficile à con- « vaincre. »
« Et il me montrait un gros solitaire qu'il portait au petit doigt et sur lequel étaient gravées les armes de la maison de Rohan.
« C'est une belle pierre, monseigneur, et je l'avais « déjà admirée.
« — Eh bien, c'est lui qui l'a faite, entendez-vous? « Il l'a créée avec rien. Je l'ai vu, j'étais là, les yeux « fixés sur le creuset, et j'ai assisté à l'opération « Qu'en pensez-vous, madame la baronne ? On ne dira « pas qu'il me leurre, qu'il m'exploite! Le joaillier et « le graveur ont estimé le brillant à vingt-cinq mille « livres. Vous conviendrez au moins que c'est un « étrange filou, celui qui fait de pareils cadeaux. »
« Je restai stupéfaite. M. de Rohan s'en aperçut, et continua :
« Ce n'est pas tout, il fait de l'or. 11 m'en a composé « devant moi 'pour cinq à six mille livres, là-haut, « clans les combles de mon palais. Il me rendra le « prince le plus riche de l'Europe. Ce ne sont point « des rêves, madame, ce sont des preuves. Et toutes « ses prophéties réalisées, et toutes les guérisons opé- « rées, et tout le bien qu'il fait! Je vous dis que c'est « l'homme le plus extraordinaire, le plus sublime, et « dont le savoir n'a d'égal que sa bonté. »
Rohan plaça le buste de l'alchimiste dans son palais après avoir fait graver sur le socle en lettres d'or :
« Le divin Cagliostro. » Quand le prince revint à Paris, dit Georgel, il laissa en Alsace un de ses gentilshommes, le confident de ses pensées, le baron de Planta, pour procurer à Cagliostro tout ce qu'il désirait.
Quand notre alchimiste eut plongé les populations alsaciennes dans une stupéfaction suffisante, il crut devoir élargir la scène de son théâtre et, à son tour, venir à Paris. Il prit congé des nombreux amis qu'il s'était faits à Strasbourg, du maréchal de Conlades, du marquis de la Salle1, et se mit en route à grand bruit, avec une suite considérable, des courriers, des laquais, des jacquets, des gardes armés de hallebardes et des hérauts drapés de brocart qui soufflaient dans des clairons. En le voyant partir, de vieilles bonnes femmes pleuraient en disant que c'était le bon Dieu qui s'en allait.
L'époque semble faite pour Cagliostro. « Il nous fallait des distractions à tout prix, dit Beugnot, et on voyait un vertige général s'emparer des esprits. On courait à ce baquet de Mesmer, autour duquel des gens bien portants se tenaient pour malades et des gens mourants s'obstinaient à se croire guéris! » Marat faisait-il le procès du soleil et lui disputait-il d'être le père de la lumière, c'étaient des cris d'admiration. Un paysan dauphinois, Bliton, apercevait des sources à cent pieds sous terre et les faisait jaillir à sa volonté. Il avait des disciples et des écrivains qui célébraient son génie. La Cour et la ville étaient blasées, lassées : il fallait du neuf et du piquant. La scène française était délaissée pour les tréteaux et les
1. fnterr. de Mme de Cagliostro, 24 août n85, Arch. nat., F7, 4450.
CAGLTOSTRO.
bouis-bouis où de sales et vulgaires niaiseries soulevaient les applaudissements. « L'ennui conduisait à l'extravagance . » Les esprits étaient agités en sens contraires, les liens sociaux rompus. L'opinion était préparée aux aventures.
« Nos pères, écrit l'auteur du pamphlet si remarquable, Dernière pièce du fameux Collier1, se passionnèrent pour les saltimbanques de Saint-Médard. Après avoir dansé sur les cendres d'un idiot imbécile 2 que leur fanatisme canonisa, on les vit courir en foule dans des réduits obscurs où des énergumènes leur montraient des jeunes filles, d'une complexion faible, soulagées par des coups d'épée ou par des coups de bûches; des hommes crucifiés, cloués réellement par les mains et les pieds en l'honneur du Rédempteur. » La Bastille et les douches froides ayant eu raison des convulsionnaires, ceux-ci furent remplacés par les somnambules et les magnétiseurs. L'hystérie était cultivée en formules scientifiques. Les découvertes véritables de Mesmer avaient peu à peu donné lieu à ces scènes que Ton voit encore aujourd'hui, mais qui, dans leur nouveauté, faisaient fureur : cris, convulsions et invocations. La sorcellerie n'était plus sanglante, comme à la fin du siècle précédent, mais plus dangereuse pour les nerfs. Les Illuminés, les Martinistes, les Théosophes, les Philalèthes débitaient des histoires étonnantes. « Il serait difficile, disent les rédacteurs du Bachaumont, de rendre compte du fond de la doctrine de ces enthousiastes, qui est un grand galimatias, à en juger par les livres qu'ils publient. » Nombre de ces « enthousiastes » vont
1. S. 1. n. d. (Paris, nS6), in-8 de 45 p. •2. Le diacre Paris.
jouer un rôle considérable dans les événements les plus importants1.
Depuis la grande crise de l'Affaire des Poisons, les alchimistes avaient été poursuivis rigoureusement; mais, avec la tolérance du nouveau règne, les lettres de cachet tombant hors d'usage, ils avaient repris leur industrie. Un contemporain a tracé d'eux une peinture pittoresque. « C'est dans le faubourg Saint-Marceau que se retirent les alchimistes inconnus. Les uns font de l'or, les autres fixent le mercure (on sait que c'était le problème de la pierre philosophale), ceux-ci soufflent et doublent la grosseur des diamants ; ceux-là composent des élixirs. Les uns fabriquent des poudres, les autres distillent des eaux, tous possèdent des trésors et tous meurent de faim. Leur langage est inintelligible, leur extérieur celui de la misère, leur habitation est sale et obscure et, lorsque la curiosité vous attire un moment dans un de ces tristes réduits, vous apercevez dans un certain coin une malhonnête créature qui a l'air d'une sorcière et qui garde le laboratoire. — Quant aux adeptes connus, ils ont de superbes laboratoires garnis d'instruments coûteux et de vases bien étiquetés. Deux ou trois garçons ont l'air de travailler et, lorsque le grand seigneur arrive, le directeur fait briller à ses yeux l'espoir de réaliser les plus beaux secrets; il lui montre les plus heureux commencements, il lui promet qu'à la troisième lune on verra, « Voir » est le grand mot des alchimistes 2. »
Cagliostro loua à Paris l'hôtel de la marquise d'Orvillers. « Il existe encore aujourd'hui, dit
1. Voir Bcugnot, I, 65; — le Bachaumont, à la date du 2-1 mars 1786; — Hardy, Bibl. nat., ms. franc. 6685, p. 106.
2. Mémoires aut h. pour servir à Vhist. de Cagliostro^ II, 47.