ANCIEN HOTEL D?ORVILLERS COUR INTÉRIEURE ET ESCALIER PRINCIPAL
Aujourd'hui i, rue Saint-Claude, à Paris, habite' par Cagliostro.
M. G. Lenôtre, et Ton s'imagine sans grand effort l'effet que la maison devait faire dans la nuit, avec ses pavillons d'angle, alors dissimulés par de vieux arbres, ses cours profondes, ses larges terrasses, quand les lueurs — les lueurs vives des creusets de l'alchimiste — filtraient des hautes persiennes. La porte charretière s'ouvre rue Saint-Claude à l'angle du boulevard Beaumarchais. La cour paraît aujourd'hui, quand on y pénètre, sombre et sévère, toute solennelle avec ses cordons de larges pierres que le temps a noircies. Dans le fond, sous un porche dallé, monte l'escalier de pierre dont les pas ont peu à peu creusé les marches vers le milieu, que le temps a tassé, encore fier de sa rampe de fer forgé, vestige du temps. » Du jour au lendemain Cagliostro l'anima d'un bruit joyeux, d'un entrain éclatant. C'était, du matin au soir, le va-et-vient bariolé des gens de toute livrée : la cour pleine de carrosses laqués, les chevaux s'ébrouant, les cochers criant et les petites femmes élégantes montant et descendant l'escalier de pierre, salissant leurs gants à la rampe de fer forgé, le nez en l'air, le regard vif, émues, effarées, craintives l,
A Paris, Cagliostro se montra tel qu'il avait été à Strasbourg, digne et réservé. 11 refusa avec hauteur les invitations à dîner que lui firent parvenir le comte d'Artois, frère du roi, et le duc de Chartres, prince du sang. Il se proclamait chef des Rose-Croix, qui eux-mêmes se regardaient comme des êtres élus, placés au-dessus du reste des mortels. Il donnait d'ailleurs à ses adeptes les plus rares satisfactions.
1. Mémoire pour Mme de la Motte, dans la Collection Bette iVÉtienville, I, 39-40. .
a Ceux-ci, lisons-nous dans la correspondance parisienne de la Gazette de Leyde, soupaient avec Voltaire, Henri IV, Montesquieu; ils voyaient à côté d'eux, dans une maison du Marais, des femmes qui étaient en Ecosse, à Vienne, etc. Un homme d'un grand sens fut voir une de ses amies il y a environ un mois. On se met à table. Surpris de voir quatre couverts de plus et des chaises auprès, il demande quelles sont les personnes que l'on attend. On lui dit que ces places sont remplies, qu'il a le bonheur de dîner avec des intelligences, avec des êtres bien supérieurs à la faible humanité. Jamais son amie ne fut d'ailleurs plus aimable, jamais elle ne mit autant d'esprit et d'affabilité pour bien traiter ses convives et pour que les intelligences invisibles fussent contentes de son dîner. Au sortir du repas on passe au jardin : autre enchantement. Chaque arbre a une hamadryade, chaque plante est cultivée par un génie. Il n'est pas jusqu'au bassin qui ne soit la retraite d'une nymphe. L'homme prudent ne voulut pas se brouiller avec la maîtresse du logis et la quitta sans vouloir détruire une illusion qui fait* le charme de sa vie. » Cagliostro ne tarda pas à avoir dans tous les coins de Paris des adeptes de cette sorte. A ceux qui ne voyaient pas se réaliser les merveilles prédites, il répondait durement en accusant leurs péchés, leurs murmures, leur incrédulité.
Il entreprit de réformer la franc-maçonnerie sur le rite égyptien, d'après les détails qu'il avait trouvés à Londres, dans le manuscrit d'un nommé Georges Coston. 11 avait des caisses remplies de statuettes représentant des Isis, des chameaux et des bœufs Apis, couverts de signes hiéroglyphiques, qu'il distribuait à ses disciples. Les francs-maçons furent d'ailleurs
émerveillés de sa personne et voulurent traiter avec lui. Mais, avec eux aussi, il le prit de très haut, exigeant qu'avant toute conversation ils brûlassent leurs archives qui n'étaient, disait-il, qu'un ramas de niaiseries. Il comprit le parti qu'il pourrait tirer de l'indifférence des francs maçons pour les femmes. Celles-ci n'étaient admises parmi eux qu'aux fêtes. Dans ses loges de style égyptien, les femmes avaient un rôle actif. Le succès en fut prodigieux, et dans les premières classes de la société. La loge d'Isis, dont Mme de Cagliostro était grande-maîtresse, comptait en 1784, parmi ses adeptes : les comtesses de Brienne, Dessalles, de Polignac, de Brassac, de Choiseul, d'Espinehal, Mmes de Boursenne, de Trevières, de la Blache, de Montchenu, d'Ailly, d'Auvet, d'Évrcux, d'Erlach, de la Fare, la marquise d'Avrincourt, Mmes de Monteil, de Bréhant, de Bercy, de Baussan de Loménie, de Genlis, d'autres encore. Le fanatisme fut poussé au point que le portrait de Cagliostro se voyait partout; les femmes le portaient à leurs éventails et à leurs bagues, les hommes, sur leurs tabatières. En 1781, le grand homme retourne pour quelques jours en Alsace. « Jamais, dit Mme d'Oberkirch, on ne se fera une idée de la fureur, de la passion avec laquelle tout le monde se le jetait à la tête. » Une douzaine de femmes de qualité et deux comédiennes l'avaient suivi de Paris pour ne pas interrompre leur cure. La guérison surprenante d'un officier de dragons venait d'achever de le diviniser.
L'illustre Houdon fit son buste l. Le portrait était publié avec ces vers :
1. C'est celui qui est reproduit ici. L'original a fait partie de la collection "Wallace, il n'est cependant pas aujourd'hui à Hertford-house où est déposée la plus grande partie de la collection. Nous reproduisons le
De l'ami des humains reconnaissez les traits :
Tous ses jours sont marqués par de nouveaux bienfaits,
Il prolonge la vie, il secourt Vindigence.
Le plaisir d'être utile est seul sa récompense.
Le cardinal de Rohan ne pouvait plus se passer de lui. Il l'avait incessamment dans son palais et plusieurs fois la semaine passait avec lui ses soirées. Sous les auspices du cardinal, le comte de Cagliostro et Mme de la Motte firent connaissance. Nous devons à cette circonstance une page charmante de Beugnot, qui obtint de son amie, Mme de la Motte, de dîner chez elle avec l'illustre alchimiste. « Cagliostro, dit Beugnot, portait ce jour-là un habit à la française gris de fer, galonné en or, une veste écarlate brodée en larges points d'Espagne, une culotte rouge, l'épée engagée dans les basques de l'habit et un chapeau brodé avec une plume blanche. Cette dernière parure était encore obligée pour les marchands d'orviétan, les arracheurs de dents etles autres artistes médicaux qui pérorent et débitent leurs drogues en plein vent. Mais Cagliostro relevait ce costume par des manchettes de dentelles, plusieurs bagues de prix et des boucles de soulier, à la vérité d'un vieux dessin, mais assez brillantes pour qu'on les crût d'or fin. 11 n'y avait au souper que des personnes de la famille, car on ne tenait pas pour étranger un chevalier de Montbruel, vétéran de coulisses, mais encore beau parleur, affirmatif, qui se trouvait par hasard partout où se trouvait Cagliostro, témoignait des merveilles qu'il avait opérées et s'en offrait lui-même en preuve comme guéri miraculeusement de je ne sais combien de maladies dont le nom seul portait l'épouvante. Je ne
moulage qui fut donné par Cagliostro à son avocat, Me Thilorier, aujourd'hui propriété de M. Storelli, à Blois.
regardais Cagliostro qu'à la dérobée et ne savais encore qu'en penser. Cette figure, cette coiffure, l'ensemble de l'homme m'imposaient malgré moi. Je l'attendais au discours. Il parlait je ne sais quel baragouin mi-partie italien et français, et faisait force citations qui passaient pour de l'arabe, mais qu'il ne se donnait pas la peine de traduire. Il parlait seul et eut le temps de parcourir vingt sujets parce qu'il n'y donnait que l'étendue de développement qui lui convenait. Il ne manquait pas de demander à chaque instant s'il était compris. Et on s'inclinait à la ronde pour l'en assurer. Lorsqu'il entamait un sujet, il semblait transporté et le prenait de haut du geste et de la voix. Mais, tout à coup, il en descendait pour faire à la maîtresse du logis des compliments fort tendres et des gentillesses comiques. Le même manège dura pendant tout le souper. Je n'en recueillis autre chose sinon que le héros avait parlé du ciel, des astres, du grand arcane, de Memphis, de l'hiérophante, de la chimie transcendante, de géants, d'animaux immenses, d'une ville dans l'intérieur de l'Afrique dix fois plus grande que Paris, où il avait des correspondants; de l'ignorance où nous étions de toutes ces belles choses qu'il savait sur le bout des doigts, et qu'il avait entremêlé le discours de fadeurs comiques à Mme de la Motte, qu'il appelait sa biche, sa gazelle, sa cygne, sa colombe, empruntant ainsi ce qu'il y avait de plus aimable dans le règne animal. Au sortir du souper il daigna m'adresser des questions coup sur coup. Je répondis à toutes par l'aveu de mon ignorance, et je sus depuis de Mme de la Motte qu'il avait conçu l'idée la plus avantageuse de ma personne et de mon savoir. »
Sous le chapeau rouge du cardinal, Cagliostro et Mme de la Motte étaient faits pour lier partie étroitement, ou, au contraire, pour entrer en rivalité violente. C'est la seconde des deux alternatives qui se réalisa. « Mme de la Motte, écrit l'abbé Georgel, ne trouvait pas assez considérables les bienfaits qu'elle tirait du cardinal de Rohan, elle présumait qu'ils eussent été plus abondants encore si Cagliostro, qui possédait la confiance du prince et dirigeait pour ainsi dire toutes ses actions, ne lui avait conseillé de mettre des bornes à ses largesses vis-à-vis d'elle. Ce n'était qu'un simple soupçon de la part de la comtesse; il suffit néanmoins pour lui faire concevoir l'antipathie la plus forte contre Cagliostro. Elle fit l'impossible pour le perdre dans l'esprit du cardinal; mais voyant qu'elle n'y pouvait réussir, elle renferma et nourrit dans son cœur des projets de haine et de vengeance en cherchant toujours l'occasion de les faire éclater. »
Le comte et la comtesse de la Motte n'avaient pu se résoudre à la vie de garnison qu'ils étaient appelés à mener dans le petit trou de province qu'était Lunéville. L'accueil du cardinal de Rohan à Saverne avait stimulé l'ambition qui dévorait Jeanne de Valois. On alla jusqu'à faire fi de la charge de capitaine dans les dragons de Monsieur, dont on ne conserva que le titre. On emprunta mille francs à M. Beugnot, notaire à Bar-sur-Aube, et l'on partit pour Paris. Nous sommes sur la fin de 1781.
Nos jeunes époux s'installent rue de la Verrerie, à la Ville de Reims, un hôtel de mince apparence et médiocrement fréquenté l. « Il était d'aussi bon renom, dit Beugnot, que la Tête Rouge de Bar-sur-Aube. » Jeanne et son mari n'y ont que deux petites pièces, à demi meublées. Et de ce jour commence la plus extraordinaire xie d'agitations et d'intrigues qu'il soit
1. Cet hôtel, situé rue de la Verrerie, n° 83, avait appartenu, au siècle précédent, à Bossuet, fermier des gabelles du Lyonnais et du Languedoc, le père de l'évêque de Meaux. Voir Lefeuve, les Anciennes maisons de Paris, IV, 320. La maison, très pittoresque avec ses fenêtres ciDtrées s'est conservée jusqu'à nos jours presque intacte.
possible d'imaginer. Outre le logement a Paris, la comtesse en prend un à Versailles, afin de pouvoir plus facilement faire ses démarches auprès des ministres et des personnes influentes à la Cour. Elle s'installe à Versailles place Dauphine, où elle loue deux chambres dans un garni tenu par les époux Gobert. La place octogonale — avec ses maisons à deux étages dont la plupart sont ornées au faîte de balustres bordant la toiture, en imitation du château — est toujours encombrée de carrioles qui portent les paniers d'œufs et les herbes potagères débordant sous les lourdes bâches. C'est le centre du quartier où descendent les petites gens qui ont affaire dans les bureaux des ministres et les en tours du roi. Non loin du garni Gobert, et toujours place Dauphine, l'auberge de la Belle Image. Elle ne vaut guère mieux que la Tête Rouge ou la Ville de Reims l. Dans le fond de la cour, trois remises, à droite et à gauche les écuries où piaffent les chevaux. On loge à pied et à cheval. Là grouille tout un monde de « solliciteurs de placets », de gazetiers, d'officiers de fortune et de gardes du corps, mêlés à des colporteurs et à des maquignons. Jeanne ira prendre à la Belle Image une partie de ses repas 2.
Le comte de la Motte aime le luxe et les divertissements, le vin et la bonne chère. Il s'habille avec mauvais goût, mais avec faste, se couvre de bijoux. Il se flatte de se faire bien venir auprès des femmes, et la sienne, qui se considère comme fort au-dessus de son mari, ne daigne y faire attention. La comtesse
1. L'ancienne place Dauphine à Versailles est aujourd'hui la place Hoche. La Belle Image se trouvait au numéro 8 actuel. Jehan, la Ville de Versailles, ses monuments, ses rues, Paris, 1900.
2. Confrontation de Nicole Leguay à Madeleine Briffault. 91 mars 1785. Pièces de procédure.
s'habille, elle aussi, avec une élégance voyante, tapageuse, très coûteuse. Aussi les quartiers de la pension qui lui est attribuée sont-ils dépensés bien avant que d'êtres perçus. Elle a momentanément pris auprès d'elle son frère Jacques et sa sœur Marie-Anne; car elle veut pousser, d'un coup, aux honneurs et à la fortune, tous les Valois. « Sa vie est alors obscure, dira plus tard l'avocat Target. On y remarque tout l'étrange assortiment d'une existence précaire, incertaine, faite de faste et de misère : un laquais, un jocquey, des femmes de chambre, un carrosse de remise ; mais des meubles de louage, des querelles avec l'hôtesse, une batterie, 1 500 livres de dettes pour la nourriture, et la mendicité. »
La marquise de Boulainvilliers venait de mourir1. Jeanne avait perdu en elle un précieux appui; mais elle comptait sur le cardinal, sur le grand aumônier à qui la marquise l'avait confiée. Elle vint lui dire sa misère, de sa voix douce, insinuante, avec ses grands yeux bleus. A dater de mai 1782 Rohanlui fit remettre de temps à autre, sur les fonds de la grande aumônerie, des secours de trois, quatre et cinq louis : une seule fois vingt-cinq louis sur ses propres fonds, dans un moment de détresse extrême 2. Dans la suite, elle nia qu'elle eût accepté semblables aumônes. Elle, fille des Valois, n'était pas, disait-elle, femme à recevoir quatre ou cinq louis. Or nous voyons que, dans une lettre du 1er mars 1783, elle envoie au contrôleur général Lefèvre d'Ormesson des reconnaissances d'objets déposés par elle au Mont-de-Piété et demande humblement assistance; nous avons d'elle un reçu,