MAISON HABITÉE PAR LA COMTESSE DE LA MOTTE
Rue Neuve-Saint-Gilles, aujourdhui rue Saint-Gilles, n° 10.
un salon boisé à deux croisées en face l'une de l'autre. Une espèce de console ou table ronde à dessus de marbre, les meubles d'étoffe mêlée, une très belle harpe; au bout du salon un boudoir »
La maison a été conservée '2. On gravit aujourd'hui encore l'escalier de pierre à la rampe luisante soutenue d'une ferronnerie à hautes fleurs de lis, que d'un pied nerveux et rapide, Jeanne de Vajois monta si souvent.
L'appartement de la rue Neuve-Saint-Gilles, loué en septembre 1782, ne put être occupé, les époux La Motte n'ayant pas de quoi le garnir. Le G octobre, Jeanne écrit à la baronne de Grussol d'Uzès, belle-fille de la marquise de Boulainvilliers : « La majeure partie
1. Mme de la Motte reconnut à la confrontation que « la description de son appartement se trouve conforme ». Pièces de procédure.
2. Aujourd'hui le numéro 10 (précédemment G) de la rue Saint-Gilles. Le 5 sept. 1182, Rose-Louise Vanmine, veuve de Louis de Cour<loum?r, maréchal des camps, héritière de la demoiselle de Baudelot, donnait l'immeuble en location aux époux La Motte (Arch. mit., X, -2 B/l-117). Voici comment on a pu l'identifier. Une description indique que la maison était située rue Neuve-Saint-Gillcs, vis-à-vis de la petite porte des Minimes (Arch. nat., F, 7/4444 B), ce qui limitait la recherche aux numéros 8-18 de la rue Saint-Gilles actuelle. Les numéros 12-14 actuels formaient au xvne siècle la « Cour de Venise », résidence de l'ambassadeur, au siècle suivant, hôtel de Péreuse. Un texte cité par Lcfeuvc (Ane. maisons de Paris, IV, 208-11), concernant une maison donnant rue Saint-Gilles et rue des Tournelles. tenant aux hoirs Baudelot, écarte les numéros 16 et 18 actuels, car les hoirs Baudelot représentent la maison de Mme de la Motte. On ne pouvait donc plus hésiter qu'entre les numéros 8 et 10.
Or, parmi les titres de propriété du numéro 10, qu'on a pu consulter dans les études de Me Fleury, notaire, faubourg St-Honoré, et de Mc Robineau, notaire, quai de la Mégisserie, se trouve un inventaire après décès, en date du 11 mars 1783, des biens de Mlle Marg.-Cath. de Baudelot, fille majeure, dressé par Me Lormeau (aujourd'hui Me Leroy, successeur, rue St-Denis), où est décrite la « maison sise rue Neuve-St-Gilles au Marais, près les Minimes, louée 2 200 lb. par an : savoir, un appartement au s. Chapuzeau de A'iefvillers, parfait sous seing privé du 7 oct. 1781, à raison de 1000 lb. par an. et le surplus de ladite maison, y compris l'écurie et la remise, à M. le comte de la Motte et à la dame son épouse, par bail, aussi sous seing privé, du 5 sept, dernier, pour en jouir à partir du Lcr oct.. moyennant 1 200 lb. par an. » L'immeuble fut vendu le 9 mai 1821, par Alexandrine-Victoire de Courdoumer.. à M. Honoré. Depuis cette date il n'a subi aucune modification.
de mes effets sont au Mont-de-Piété. Le peu qui me reste et mes petits meubles sont saisis et si, jeudi, je ne trouve pas six cents livres, je serai réduite à coucher sur la paille1. Les La Motte avaient dû quitter la Ville de Reims, ayant reçu congé parce qu'ils n'y payaient pas leurs dettes. Ils vinrent demeurer Hôtel (T Artois, où Jeanne fut nourrie par la mère de sa femme de chambre, une dame Briffault, tandis que le comte de la Motte, menacé d'arrestation par ses créanciers, s'enfuyait de Paris jusqu'à Brie-Comte- Robert et s'y cachait chez un nommé Poncet, aubergiste à Y Espérance2. Le 10 février 1783, plusieurs commerçants, créanciers des La Motte, leur font interdire par huissier de vendre ou de sortir ce qui pouvait leur rester de mobilier. Et Jeanne retourne chez le cardinal de Rohan. Celui-ci consent à se rendre caution pour elle d'une somme de 5 000 livres, prêtée par un usurier de Nancy, lsaac Beer. Un autre juif, brocanteur, la cautionne pour des meubles. Elle avait fait revenir son mari et, vers Pâques 178i, elle peut enfin prendre possession de la maison louée rue Neuve- Saint- Gilles.
Mme de la Motte était soutenue par le dévouement de ses serviteurs : admirables dévouements, natures simples et aimantes dont l'essence est l'attachement; serviteurs comme on en vit tant sous l'Ancien Régime, restant soumis à leurs maîtres, sans gages, les assistant de leurs propres deniers dans les moments de gêne extrême, se sacrifiant à eux jusquesety compris ja mort. Rosalie, femme de chambre de Jeanne de Valois, et son valet de chambre Deschamps, furent
1. Lettre faisant partie de la collection Duplessis, publ. dans Y Amateur d'autographes, 1er mars 1866.
2. En novembre 1782, dossier Target, Bibl. v. de Paris, ms. de la réserve.
1 il
dans cette période de sa vie ses plus fermes appuis1.
« L'aisance apparente de la rue Neuve-Saint-Gilles, poursuit Mc Target, n'est qu'un accroissement de misère réelle. Le mari et la femme n'y ont vécu que d'emprunts; tantôt à demi meublés, tantôt démeublés, selon que la détresse éloignait le mobilier ou qu'un événement imprévu le rappelait. Des couverts d'étain, et, les jours de représentation, six couverts d'argent empruntés 2 ; une pension de 800 livres, portée à 1 500, puis vendue à perte par l'indigence3; des domestiques mal payés, des affaires en marchandises qu'on envoyait au Mont-de-Piété; et cependant toujours des voyages, toujours des sollicitations, à Versailles, à Fontainebleau, quelques présents aussitôt dévorés que reçus, des dettes et de l'intrigue. »
A la fin de chaque semaine Jeanne, assistée de Rosalie, lavait les deux robes de mousseline et les deux jupes de linon, les seules qu'elle n'eût pas mises en gage, et les repassait sur la table de la salle à manger. Quant au comte, il n'osait plus sortir, parce qu'il n'était pas vêtu. Le cuisinier, sur ses deniers, faisait les avances chez le boucher et le boulanger. La bourse du serviteur s'épuisa. Il fallut jeûner.
« Allons nous coucher, disait Rosalie, on n'a pas faim pendant que l'on dort. »
De temps à autre, Jeanne se procurait des res-
1. Ces faits d'après les notes de Target, Bibl. v. de Paris, ms. de la réserve.