‹ L'affaire du collier, d'après de nouveaux documentsChapitre 46 sur 120 · Brevet du 18 janv · texte numérisé non relu

Brevet du 18 janv

« la Motte. L'accident qui lui est arrivé est bien « fâcheux. Ce sont des jeunes gens, et je les plains « de tout mon cœur. » L'intérêt que j'avais inspiré à la reine ne pouvait manquer d'exciter l'envie des personnes qui cherchaient à se réserver exclusivement ses bonnes grâces. »

La seule personne de la Cour dont Jeanne parvint à faire la connaissance, parmi tant de démarches et de sollicitations, était un nommé Desclaux, musicien du roi et garçon de la chambre de la reine, avec lequel elle dîna plusieurs fois dans le courant de l'année 1782, chez la femme d'un chirurgien-accoucheur de Versailles; encore, à partir de cette date, cessa-t-elle d'être reçue dans cette maison et perditelle Desclaux de vue.

Elle le remplaça par l'un des fils de l'hôtesse qui servait à l'hôtel de Jouy. Celui-ci était un beau garçon d'allure élégante. Mme de la Motte paraissait à son bras dans les appartements du château, aux promenades de Versailles. On les voyait dîner à de petites tables, en tête à tête. Et à ceux qui demandaient quel était ce jeune homme :

— Un officier de la chambre de la reine, disait Jeanne de Valois.

Cependant, à Versailles, à Paris, dans la société qui la fréquentait rue Neuve-Saint-Gilles, Jeanne répandait qu'elle devenait influente à la Cour, où elle n'était plus appelée, disait-elle, que la « comtesse de Valois » : elle mangeait chez Madame et chez la comtesse d'Artois, elle était favorisée des bontés de la reine et avait même un pied dans ses appartements. Aussi les voyages à Versailles devinrent-ils de plus en plus fréquents. Ces réceptions à la Cour se bornaient hélas! à se renfermer chez le teneur de garnis Gobert,

où Jeanne vivait de sa table, régalée pour tout dîner d'un plat de choux, de lentilles ou de haricots, et payant son repas douze sols. Mais à Gobert aussi elle disait qu'elle était reçue à la Cour, et, certains jours, les jours où elle y dînait, Jeanne allait prendre place à la table d'hôte de l'hôtel de Jouy. Elle rentrait tard et ne tarissait plus sur les bonnes grâces de Madame, sur l'affabilité de la comtesse d'Artois et sur la bonté de la reine qui daignait l'honorer de sa sympathie.

M. delà Fresnaye, qui avait de l'amitié pour Jeanne, apprit la rumeur, qui devenait de plus en plus forte. Il lui en donna avis, assez rudement :

« Petite mère, j'ai entendu pendant mon séjour à Versailles ce que l'on dit de vous. Vous vous vantez, dit-on, de voir la reine, d'approcher de Sa Majesté, de lui parler. Léonard, coiffeur de la reine, qui était présent, a dit qu'il n'aurait qu'un mot à dire à la reine et que vous seriez renfermée pour le reste de vos jours; qu'il était sûr que vous n'approchez point de la reine. Si vous vous vantez de cela et que cela ne soit pas, vous êtes une femme perdue. »

Jeanne, au premier moment, déconcertée, balbutia :

« Je ne me vante point de parler à la reine. »

Mais, aussitôt, se ressaisissant :

« Je vois Sa Majesté et n'en parle jamais ! »

Jeanne avait son plan. Elle préparait et étudiait le rôle de ce qu'on appelait à la lieutenance de police « une faiseuse d'affaires dans les bureaux des ministres et à la Cour ». Dans les dossiers des archives de la Bastille on rencontre par centaines les noms de ces intrigants qui usaient d'un crédit réel ou imaginaire pour se faire livrer, de droite et de gauche, des sommes d'argent, sous promesse de faire réussir tel

projet, de faire donner une place ou une décoration. Industrie naturellement florissante à cette époque où la volonté d'un ministre, d'une favorite, de la souveraine, pouvait entraîner, sans contrôle, les décisions les plus importantes. Jeanne comprit que le jour où chacun serait persuadé qu'elle avait de l'influence auprès de Madame et auprès delà reine, elle verrait la fin de sa misère. Son nom, Jeanne de Valois, qu'elle faisait sonner très haut et faisait passer, comme elle dit, sur celui de son mari, signant « comtesse de Valois-La Motte », lui était d'un grand secours. Dès les premiers temps de son séjour à Paris, quand elle demeurait encore en garni, rue de la Verrerie, elle était parvenue à faire prendre son influence au sérieux : des personnes venaient la solliciter pour avoir des places dans les bureaux1. Elle avait d'ailleurs obtenu déjà des résultats appréciables. Elle avait extorqué mille écus à M. de Ganges, en lui promettant son crédit auprès de la reine pour faire obtenir une place de 80000 livres à M. de Blainville, frère de l'abbé de Lattaignant, conseiller au Parlement2; elle s'était fait envoyer par MM. Perrin, négociants à Lyon, « qui désiraient faire passer un projet utile au gouvernement », lisez : « à leur industrie », une caisse remplie d'étoffes superbes, cadeau estimé, par les connaisseurs qui le virent, à 40000 livres pour le moins

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