‹ L'affaire du collier, d'après de nouveaux documentsChapitre 47 sur 120 · Bibl. nat., ms. Joly de Fleury 2 088, f · texte numérisé non relu

Bibl. nat., ms. Joly de Fleury 2 088, f

2. Lettre, s. 1. n. d. s., à Me Target, Bibl. v. de Paris, ms. de la réserve.

LA MAISON DE LA COMTESSE

La réputation, mieux assise de jour en jour, de cette influence active auprès de la reine et à la Cour, et les charmes, la grâce enjouée et séduisante de Jeanne de Valois, et les grosses bouteilles de bourgogne que le comte montait de la cave, groupaient rue Neuve- Saint-Gilles un cercle de familiers. C'était une curieuse assemblée : quelques financiers d'un âge mûr, manœuvrant autour de la jeune femme de qui ils flairaient l'indigence sous le luxe d'apparat; de jolis abbés parfumés ; quelques avocats, Me Laporte, gendre du substitut du procureur général aux Requêtes; le jeune Me Albert Beugnot, qui n'y venait, dit-il, qu'en habit noir et en cheveux longs pour marquer son respect; des comtesses et des marquises de qui, peutêtre, il n'eût pas été discret d'épousseter le blason; puis des militaires, le comte d'Olomieu, officier des gardes *, œil vif, figure martiale, parlant haut, retroussant ses moustaches et grand trousseur de cotillons, qui venait journellement faire avec Jeanne sa parlie

1. Le scandale du procès du Collier l'obligea dans la suite à démissionner.

de trictrac. Le plus intime était un certain Marc- Antoine Rétaux de Villette, ancien gendarme, camarade du comte de la Motte, lequel l'avait présenté à sa femme. Les maris n'en font jamais d'autres! Rétaux était fils du directeur général des octrois de Lyon, son frère était président en l'élection de Barsur-Aube. Il avait quitté sa mère, qui demeurait dans cette dernière ville, et était venu demeurer à Paris dans l'automne de 1784. Il s'était logé rue du Petit-Carreau, au coin de la rue Bourbon-Villeneuve; mais, dès le mois de décembre, il était venu demeurer rue Saint- Louis au Marais, pour se rapprocher de la comtesse1.

Le chevalier de Villette, comme il se faisait appeler, était un beau jeune gars, d'une trentaine d'années, la taille bien faite, les cheveux blonds, où, malgré la jeunesse, brillaient déjà des fils d'argent, et des yeux bleus, un teint frais et coloré2. Il était séduisant, faisait des vers, imitait à faire mourir de rire Mlle Contât de la Comédie Française, et, tandis que La Motte pinçait de la harpe, chantait agréablement des mélodies de Rameau ou de Francœur.

Avec son écriture qu'il savait rendre très fine, une écriture de femme, Rétaux servait de secrétaire à Mme de la Motte, et nous avons des raisons de croire qu'auprès d'elle ses fonctions allaient plus loin. L'inspecteur Ouidor, qui était chargé de la police des filles, procéda dans la suite à l'arrestation de Rétaux à Genève. Très expert en ces matières, il note les rapports dujeune secrétaire avec la dame qui l'employait, d'une expression pittoresque et vigoureuse qu'on ne peut reproduire ici.

1. Arcli. des aff. étrang., Mém. et docum., France 1400, f° 71 v°.

2. Confrontation du cardinal de Rohan à Rosalie, 21 mars 1786, Arck nat„ X2, B/1417. ,

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On reconnaîtra d'ailleurs, à la louange de Jeanne, que, dans la suite, quand elle aura fait, comme on le verra, une affaire importante, elle ne laissera manquer de rien un jeune homme qui lui était si précieux. « Mme de la Motte m'a dit, écrira à Rétaux son frère le Président en l'élection de Bar-sur-Aube, qu'elle t'a fait avoir 20000 livres que tu toucheras à la fin du mois. La Motte m'avait dit , quelques jours auparavant , qu'elle t'avait fait avoir une pension de 1 200 livres l. »

Mme de la Motte avait, en outre, un secrétaire adjoint, un minime de la Place Royale, exerçant les fonctions dé procureur de cette maison, le Père Loth. Une porte bâtarde du couvent donnait dans la rue Neuve-Saint- Gilles, en face du numéro 13, où Jeanne demeurait. Le minime disait tous les matins la messe pour la comtesse, car elle entendait la messe tous les jours. Il la faisait entrer par la petite porte dans la chapelle où l'attendait un prie-Dieu de velours. Il lui servait en outre de majordome, engageait et faisait agréer les domestiques, surveillait l'office et la cuisine, morigénait la femme de chambre Rosalie, la soubrette classique : dix-huit ans, taille fine, des yeux noirs et un petit nez retroussé 2. Il réglait les fournisseurs et gardait les clefs de la maison quand le comte et la comtesse allaient à la campagne3. Le Père Loth était au demeurant bon compagnon. On l'avait vu au bal en habit de cavalier, trouvant un égal plaisir aux contredanses et aux menuets. Il reconduisait sa danseuse

1. Arch. des aff. étrang., Mém. et docum., France 1400, f° 69-74; cf. ibid., ms. 1399, f» 187.

2. Confrontation de Nicole Leguay, dite d'Oliva, à Madeleine Brilfault, dite Rosalie, 21 mars 1785, Arch. nat., X% B/1417.

3. Déposition du P. Loth devant les commissaires du Parlement, Arch. nat., X-, B/1417; — Vie de Jeanne de Saint-Rémy, IL 318; — Mém. du comte de la Motte, p. 383 et suiv.

jusqu'à sa chaise, en tenant son chapeau sous le bras, mettant ses pas en cadence avec un soin extrême, et finalement baisant la main de la dame, avec un beau salut de cour, de l'air le plus galant. Il était recherché dans les petites fêtes que donnaient les maisons bourgeoises aux environs du couvent et y paraissait en costume d'abbé : ce joli costume à manchettes de dentelles, la jabotière en point de Tulle, orné par derrière du large pli en soie moirée, qui tombe de la nuque aux talons et semble décroché d'un tableau de Watteau. Tel il venait souper chez Mme de la Motte U

L'office du secrétaire, Rétaux de Villette, et celui du majordome, le Père Loth, étaient complétés par un intendant. Ces fonctions étaient remplies par un avocat, lieutenant en l'élection de Bar-sur-Aube, nommé Filleux. Mme de la Motte le consultait sur les affaires importantes, les questions d'argent. C'était en ces questions un homme très avisé, d'un dévouement éprouvé : la comtesse le logeait chez elle -.

On avait également vu dans le salon de la comtesse un personnage arrivé de Troyes en Champagne et qui se nommait lui aussi de Valois. Jeanne l'appelait « mon cher cousin » et le faisait dîner avec des chevaliers de Saint-Louis. Il était venu pour se faire reconnaître à l'instar de sa cousine, en ayant grand besoin, car il avait six enfants. Mais il eut la maladresse de dire à table qu'il était savetier de son état, ce qui fit que Jeanne le mit à la porte et lui interdit de reparaître à l'avenir3.

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