‹ L'affaire du collier, d'après de nouveaux documentsChapitre 50 sur 120 · Publié par Chaix d'Est-Ange, p · texte numérisé non relu

Publié par Chaix d'Est-Ange, p

Arrivant de son ambassade de Vienne, le prince Louis de Rohan était porteur de deux lettres, écrites par Marie-Thérèse, l'une pour Louis XVI, l'autre pour Marie-Antoinette. L'accueil du roi fut des plus réservés. Il l'écouta quelques minutes et lui dit brusquement : « Je vous ferai bientôt savoir mes volontés ». Quant à la reine, Rohan ne put même pas obtenir d'elle une audience. Elle lui envoya demander la lettre que l'impératrice lui avait confiée. Le jeune prélat en éprouva une peine profonde, encore plus qu'il n'en fut irrité. Et il prit la résolution de faire tout au monde pour adoucir peu à peu la rigueur de sa souveraine.

L'enfant qu'il avait saluée et bénie à Strasbourg était devenue une femme d'une grâce délicieuse, que la majesté du trône rehaussait de son éclat. Rohan cherchait à gagner l'amitié de ceux qui avaient occasion d'approcher la reine et pourraient effacer dans son esprit les mauvaises impressions que le courrier de Vienne ne cessait d'y faire pénétrer. « Les inquiétudes que Votre Majesté me témoigne dans sa très

gracieuse lettre sur les intrigues du prince de Rohan, écrit Mercy-Argenteau à Marie-Thérèse, en date du 16 juillet 1776, n'étaient pas sans fondement. Ce coadjuteur, étant parfaitement raccommodé avec la princesse de Guéméné, en obtint que celle-ci se chargerait de remettre une lettre à la reine, dans laquelle le coadjuteur la suppliait de lui accorder une audience. Heureusement la lettre, sous un vernis de respect, avait un coin de morgue et de reproche qui choqua. L'abbé de Vermont et moi fîmes notre possible pour décider Sa Majesté à déclarer nettement qu'elle n'avait pas d'audience à donner au coadjuteur; mais la reine prit un parti moins décisif, et, sur les instances réitérées de la princesse de Guéméné, la reine, sans accorder ni refuser, prétexta tantôt une occupation, tantôt une promenade, de façon qu'enfin le coadjuteur fut obligé de partir pour Strasbourg sans avoir eu d'audience *. »

Quand, en 1777, la grande aumônerie, la première charge en dignité de la cour de France, devint vacante, Rohan, qui avait la promesse de la succession, faillit ne pas être nommé à cause de l'opposition très vive que lui fit Marie-Antoinette stimulée par Mercy-Argenteau. Encore le roi ne donna-t-il son agrément que sous la condition que Rohan signerait un engagement de se démettre de la charge au bout d'une année; mais, comme le fait observer Mercy, les Rohan-Marsan-Soubise étaient d'une action trop puissante pour ne pas arrêter l'échéance d'un pareil billet.

Marie-Antoinette annonce la nouvelle à sa mère : « Je pense bien comme vous, ma chère maman, sur le prince Louis, que je crois de fort mauvais principe

Y, Geffroy et d'Arneth, II, 470-71.

et très dangereux par ses intrigues, et s'il n'avait tenu qu'à moi, il n'aurait pas de place ici. Au reste celle de grand aumônier ne lui donne aucun rapport avec moi et il n'aura pas grande parole du roi qu'il ne verra qu'à son lever et à l'église *. »

« En vain, dit l'abbé Georgel, secrétaire particulier du prince de Rohan, le grand aumônier écrivit-il à la reine jusqu'à trois fois : ces lettres, il le sut à n'en pouvoir douter, ne furent jamais lues. Elles ne furent même pas ouvertes. En vain employa-t-il la médiation des personnes à qui la reine donnait des marques particulières de bonté et d'amitié, en vain eut-il recours à Joseph II, frère de la reine, lors de son voyage en France, pour être autorisé à présenter son apologie, les réponses annoncèrent une volonté bien décidée à ne jamais se porter à aucune voie de rapprochement et de réconciliation 2. »

Peut-être cependant la reine eût-elle laissé ses rancunes s'assoupir, si Mercy, agent de Marie-Thérèse, n'eût été là, aux aguets, actif à les réveiller. « Tel que je connais le coadjuteur de Rohan, lui écrivait l'impératrice d'Autriche, je le crois aussi capable de s'insinuer dans l'esprit de ma fille qu'il a été assez heureux pour se faire ici, à Vienne, de nombreux partisans. »

Triste et révoltant spectacle, que celte mère, Marie- Thérèse, qui ne voit plus clans sa fille qu'un instrument de sa polilique. « Tout en elle désormais, dit M. de Nolhac, sa beauté, sa popularité, sa maternité, devra servir, à l'heure nécessaire, les intérêts de la politique autrichienne. » Elle ose faire dire à sa fille, dauphine de France, que l'Autriche est sa patrie. Et

Page 1