Georgel, II
cette patrie, comment veut-elle qu'elle la serve? En étant gracieuse pour la Du Barry, pour la courtisane qui déshonore la cour, qui heurte en Marie-Antoinette la pudeur de femme et la dignité d'épouse. Marie-Antoinette répond que c'est plus fort qu'elle, qu'elle ne peut; mais l'impératrice insiste, elle veut, elle parle durement! sa fille s'imagine-t-elle avoir à lui donner des leçons de dignité et d'expérience? Mercy vient à la rescousse. Marie-Antoinette, obligée de céder, parle à la favorite avec un sourire, et celleci, dans sa reconnaissance un peu brutale, veut aussitôt lui faire acheter par le roi, en manière de récompense, une parure de diamants.
Marie-Antoinette est devenue reine. Elle aurait le devoir d'entrer en rapport avec le cardinal de Rohan, son grand aumônier; mais l'impératrice veille, avec ses dévoués auxiliaires, le comte de Mercy et l'abbé de Vermond, et fait si bien qu'elle réussit à l'en empêcher.
Rohan en était au désespoir. Marie-Antoinette, gracieuse, vive, le fascinait. Et Rohan était ambitieux. Ses débuts, les progrès rapides de sa carrière, la situation prépondérante de sa famille, les dignités dont il était revêtu, découvraient devant lui les plus vastes espoirs. Les flatteurs, qui butinaient sur sa fortune et ses dignités, le grisaient du souvenir de Richelieu, de Mazarin, de Fleury, les cardinaux qui avaient régné sur la France. « Il avait plus que le droit, il avait le devoir, lui disait-on, de parvenir à la direction de l'État. » Le malheur fît que le prince Louis en arriva à le croire. Il dictait à son secrétaire, le baron de Planta, les projets qu'il devait réaliser quand il serait au ministère. C'étaient des programmes de réformes politiques dont l'exécution ferait le
bonheur des Français1. Mais un obstacle se dressait entre le pouvoir et lui. Et quel obstacle! — la reine.
Et c'est ainsi que, de plus en plus profondément, dans cet esprit où l'imagination tenait une si grande place, dans ce cœur tout féminin où la raison n'avait pas accès, s'enracina une idée fixe, se développa une obsession redoutable : regagner les bonnes grâces de la reine.
« Je me représentais, dit le comte Beugnot, ce malheureux cardinal de Rohan entre Cagliostro et Mme de la Motte 2. » Ceux-ci, l'un et l'autre, avaient dès le premier jour pénétré son caractère bon et crédule, d'une naïveté confiante, un caractère d'enfant, et démêlé aussi l'ambition qui le rongeait et qui, nonobstant tant de richesses et d'honneurs, faisait le tourment de sa vie.
Cagliostro se chargeait de parvenir au but par ses cérémonies.
Le comte de la Motte avait une sœur, qui avait épousé à Bar-sur-Aube un ancien contrôleur du vingtième, Choppin de la Tour, homme d'esprit, mais caustique et brutal. Nous avons vu les jeunes gens trouver asile chez les La Tour quand Mme de Surmont les eut chassés de sa maison. Mme de la Tour, excédée des mauvaises plaisanteries de son mari, l'avait quitté en cette année 1783 et était venue à Paris, avec sa fille Marie-Jeanne, s'installer chez une tante, Mme Clausse, de la famille de M. de Surmont, qui l'avait reçue chez elle, rue du Sentier. Marie- Jeanne était une petite demoiselle de quinze ans
1. Rétaux de Villette déclare devant le Parlement qu'il a vu les mémoires écrits de la main de Planta. Doss. Target, Bibl. ». de Paris, ms. de là réserve.
d'une beauté et d'un blancheur remarquables1. Or, Cagliostro, pour ses opérations, avait besoin d'une voyante, sujet plus difficile à trouver qu'on n'imagine, car il fallait plusieurs conditions : une pureté qui n'eût d'égale que celle des anges, des nerfs délicats, des yeux bleus; il fallait, en outre, que l'ange fût né sous la constellation du Capricorne. Or, il se trouvait que Mlle de la Tour remplissait toutes ces conditions. « La mère, dit Beugnot, faillit en mourir de joie et crut que les trésors de Memphis et de la grande ville de l'intérieur de l'Afrique allaient tomber sur sa famille, laquelle en avait prodigieusement besoin. »
L'illustre magicien crut utile de procéder à des expériences préliminaires. Il reçut la jeune fille dans son laboratoire, installé en l'hôtel de Rohan, rue Vieille-du-Temple. « Mademoiselle, lui dit-il, est-il vrai que vous soyez innocente? » Elle répondit avec assurance : « Oui, monsieur. — Eh bien, ajouta Cagliostro, je vais dans un instant connaître si vous l'êtes. Recommandez-vous à Dieu et, avec votre innocence, mettez-vous derrière ce paravent, fermez les yeux et désirez en vous-même la chose que vous souhaitez voir. Si vous êtes innocente, vous verrez ce que vous désirez voir, si vous ne l'êtes pas, vous ne verrez rien. » Mlle de la Tour se plaça derrière le paravent tandis que Cagliostro et le cardinal — qui se tenait à côté de la cheminée — restaient au dehors.
Cagliostro se mit à faire pendant quelque temps des signes magiques, puis, s'adressant à la jeune fille : « Frappez un coup par terre et dites si vous voyez quelque chose? — Je ne vois rien, répondit