‹ L'affaire du collier, d'après de nouveaux documentsChapitre 55 sur 120 · Souvenirs et Portraits (1813), p · texte numérisé non relu

Souvenirs et Portraits (1813), p

avons présenté Rohan comme un homme d'esprit. Dans son Garde du Corps, Mayer a prévu l'objection, et cite le Barbier de Sëville : « Quand la jolie Suzanne dit à Figaro que les gens d'esprit sont bêtes, elle a bien raison, Suzanne. »

La comtesse de la Motte avait de son côté dressé ses batteries. En avril 1784 elle commença de parler au cardinal, discrètement d'abord, de ses relations avec la reine1. Puis elle donna des détails que Rohan, tenu éloigné de la Cour, ne pouvait contrôler. Elle accumulait les anecdotes avec son imagination précise, vivante, et qui, dans le courant même de la conversation, la servait avec tant d'abondance et de rapidité.

« Quand j'épousai le comte de la Motte, disaitelle, nous n'avions rien : 800 livres de pension qui m'étaient faites sur le Trésor. Et il fallut vaincre l'opposition que faisait au mariage la famille de mon mari, de qui la mère craignait que nous lui tombassions à charge.

« Nous nous rendîmes à Paris où, par les moyens de nos amis, Madame et Mme la comtesse d'Artois eurent la bonté de s'intéresser à nous auprès des ministres du roi. Les besoins de l'État et la multipli-

1. Notes de Rohan pour Me Target, Dibl. v. de Paris, ms. de la réserve.

l'affatre du collier.

cité des affaires firent traîner en longueur nos sollicitations et celles de nos protecteurs, de sorte qu'après avoir épuisé la bonté et la patience de nos amis, sans avoir rien obtenu, on nous conseilla d'essayer les bontés de la reine.

« Après bien des débats entre la crainte et l'espérance je me déterminai à présenter un placet à Sa Majesté; mais l'appareil de la majesté et la hardiesse de l'action manquèrent de me coûter la vie, car je tombai évanouie aux pieds de la reine, qui en fut touchée et, par un mouvement de bonté et d'humanité, ordonna qu'on me portât sur un lit chez une dame de la Cour.

« Quand je fus revenue de mon évanouissement la reine a eu la bonté de me voir, de s'intéresser à mon sort en m'encourageant à lui demander des grâces qui ne seraient pas, disait-elle, dans le cas d'être refusées. »

Le cardinal, très confiant, ne doutait pas, doutait d'autant moins que, peu à peu, elle lui donnait les nouvelles les plus agréables. Elle était reçue dans l'intimité de la reine, disait-elle, qui n'avait plus de secrets pour elle, qui lui confiait ses pensées, à elle, son amie, sa cousine, fille des Valois, pensées dont le fond lui était à présent connu peut-être mieux qu'au roi lui-même1. Et elle pouvait affirmer que la

1. Au point de vue de l'histoire qui fut imaginée par Mme de la Motte, de ses rapports avec Marie-Antoinette, la déposition faite par le Père Mac Dermott, à Londres, le 19 octobre 1785, devant Mc Dubourg, notaire public, est des plus curieuses. (Arch. des Aff. étrang., Mém. et docum. France 1399, fos 251-256). Mac Dermott rapporte ce que lui a confié le comte de la Motte, lequel répétait les propos de sa femme. On y voit que, dès l'origine, dés 1784, toute cette histoire s'était fixée dans l'esprit de Mme de la Motte avec une précision étonnante. Elle n'osa la produire, ni dans ses interrogatoires, ni devant le Parlement assemblé, ni dans les mémoires qu'elle fit rédiger par ses avocats. Le contrôle en était trop facile et, dès la première objection, l'échafaudage ce fût écroulé. Mais plus tard, quand

reine revenait peu à peu de ses impressions premières, des mensonges perfides que lui avait insinués le comte de Mercy, des calomnies que lui apportait le courrier de Vienne. La conduite du cardinal de Rohan, si généreuse vis-à-vis du prince de Guéméné, son neveu, et d'autres traits de sa bienfaisance montrent, disait la reine, que le grand aumônier a le cœur bon1. En mai, Jeanne déclara au prince Louis que, pénétrée de reconnaissance pour tant de bienfaits reçus de lui, elle était résolue de consacrer désormais à lui être utile toute l'influence dont elle disposait à la Cour, et, en mai, le visage radieux, elle lui annonça que, sans doute, le but ne tarderait pas d'être atteint 2.

Elle alla plus loin. Renouvelant le procédé qui avait si bien réussi en 1777 à Mme Cahouet de Villiers avec le fermier général Béranger, elle persuada à Rohan que la reine, en passant, lui ferait un signe de tête où il verrait clairement une marque de son intérêt. Rohan fut aux aguets, et ce signe, « cette nuance », comme il dira lui-même, il crut effectivement l'apercevoir à plusieurs reprises3. Ce point acquis, Mme de la Motte, fit un pas de plus. Elle se hasarda à mettre sous les yeux du prince Louis des lettres sur papier blanc vergé, bordé d'un liséré

clic fut réfugiée à Londres, à l'époque où les calomnies commencèrent à se déverser impunément sur la reine, Jeanne de Valois mit son histoire au jour, dans son Mémoire justificatif, puis dans la Vie de Jeanne de Saint-Eémy. Elle l'écrivit telle qu'elle l'avait conçue dès 1784, telle qu'elle la racontait au cardinal. Er cette longue gestation, où chaque trait en vint à prendre dans son esprit la netteté et le relief de l'idée fixe, explique la marche, l'enchaînement qu'elle parvint à donner aux faits, et qui, dans la suite, ont trompé tant d'historiens.

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