‹ L'affaire du collier, d'après de nouveaux documentsChapitre 56 sur 120 · Mémoires, II · texte numérisé non relu

Mémoires, II

servi avec distinction comme capitaine dans les armées du roi de France et dans celles du roi de Prusse. Le prince Louis l'avait rencontré à Vienne, où Planta lui avait rendu de grands services comme « observateur des choses de la Cour et de la politique ». Carbonnières était un jeune homme très distingué, mais d'une imagination exaltée et qui joua plus tard, comme député de Paris, un rôle marquant à la tribune et dans les comités de l'Assemblée législative. A ce petit conseil fut adjointe Mme de la Motte. On lisait en grand secret, à la lueur des chandelles, les billets à liséré bleu. « Mme de la Motte, remarque Georgel, les jouait tous. » Cagliostro invoquait l'ange de lumière et l'esprit des ténèbres. Il prophétisa que cette heureuse correspondance allait placer le prince au plus haut point de faveur, que son influence dans l'État allait devenir prépondérante et qu'il en userait, pour la propagation des bons principes, la gloire de l'Être suprême et le bonheur des Français. Tant et si bien que Rohan ne douta plus du désir que la reine avait de le recevoir pour lui dire seule à seul ses sentiments d'aflection et d'estime, mais qu'à cause de Breteuil et de sa faction encore si puissante sur l'esprit du roi, ce revirement devait être tenu caché quelque temps encore. La première entrevue aurait lieu secrètement, le soir, au fond d'une allée solitaire du parc de Versailles, à quelque distance du château.

Ce fut pour Rohan une aurore radieuse de lumière et de joie. Dans l'éloignement, la reine était devenue pour lui une créature surnaturelle, rayonnant dans la gloire royale qu'elle rendait plus brillante encore par sa grâce et sa bonté. Et c'était la bonté qui la rapprochait de lui. Elle savait à présent' la cause de ses dettes, de ces dettes tant reprochées, et se reprochait

sans doute à elle-même sa dureté, ce dédain froid et hautain dont elle l'avait si longtemps meurtri. Elle allait lui dire elle-même sa rentrée en faveur et qu'elle savait à présent qui il était. Elle viendrait lui dire ce retour en grâces, seule, dans le silence de la nuit, en attendant le jour où elle le proclamerait devant la France entière.

Rohan était accoudé à l'appui de la fenêtre ouverte sur les jardins de l'hôtel Soubise. Le soir s'obscurcissait. Ses idées devenaient incertaines. Il ne démêlait plus lui-même ses sentiments. Ce n'était plus en lui qu'une émotion de reconnaissance, de reconnaissance pour la souveraine gracieuse et clémente, et pour la jeune femme aussi, Jeanne de Valois, qu'il avait assistée dans sa misère de quelques deniers, comme une pauvresse, et qui, à présent, de ses faibles mains, par un effet de la Providence trop attentive au peu qu'il avait fait, le portait, lui, prince de l'Église, jusqu'auprès du trône royal.

« J'ai toujours remarqué — dira l'an d'après un pamphlétaire, au cours d'un libelle vendu sous le manteau, — dans le génie de M. le Cardinal, une sorte d'élévation, de droiture et de pénétration, qui me l'ont fait regarder comme un homme rare, dont les qualités ne paraissent pas avec tout leur avantage parce qu'il ne s'assujettit pas assez pour les montrer dans un certain jour et pour s'attirer l'estime qu'elles méritent. C'est une pierre précieuse qui, polie selon des lois moins ordinaires, rend un genre d'éclat d'après lequel on n'est pas encore assez habitué d'en juger le prix *. »

1. Lettre à l'occasion de la détention de S. E. M. le cardinal de Rolian à la Bastille (s. 1., 1785), p. 17.

La scène du bas représente la première entrevue de Nicole d'Oliva avec le comte de la Motte dans les jardins du Palais-Royal. Estampe populaire. — Collection de M. Alfred Bégis.

LA BARONNE D'OLIVA

En juillet 1784, le comte de la Motte remarquait dans les jardins du Palais-Royal — le rendez-vous à cette époque de la jeunesse joyeuse et où la Motte, pour cause, se trouvait souvent — une jolie personne qui venait s'asseoir régulièrement à la même place, où elle se distrayait très gracieusement à jouer avec un enfant. Elle avait de longs cheveux d'un blond cendré, souples et ondoyants, le cou assez long, mais fin et gracieux, une belle gorge et de grands yeux bleus d'une expression claire et douce, un regard d'enfant. Les lèvres, un peu avancées, étaient d'une couleur vive, avec une expression de volupté, à laquelle se mêlaient beaucoup de bonté et de tendresse '. Elle exerçait le joli métier de modiste et s'appelait de son vrai nom Marie-Nicole Leguay. Elle était née rue Saint-Martin, le 1er septembre 1761, de Claude Leguay, officier invalide, bourgeois de Paris, et

1. Signalement de la baronne d'Oliva, Arch. des Aff. .étrang .. Mém. et docum., France 1399, f° 230. — Bette d'Étienville, Second Mémoire, dans sa Coll. compl., II, 3-2. — On a le portrait de Nicole Leguay, dite baronne d'Oliva, ad vivum. par Pujos, gravé par Legrand.

de sa femme, Marguerite David. « Mon premier malheur, dira-t-elle dans la suite, fut de perdre trop tôt une mère tendre et vigilante, dont la présence et les soins eussent éloigné de moi les dangers inséparables d'une jeunesse abandonnée à elle-même. » Orpheline de père et de mère, Nicole avait été placée rue de la Grange-Batelière, chez un certain Antoine Legros, qui prenait des enfants en pension; mais elle y fut maltraitée et son éducation entièrement négligée. La jeune fille fut contrainte de se sauver et se trouva sur le pavé de Paris. Legros se garda de lui faire connaître sa famille. Il se garda aussi de lui remettre une somme d'argent assez importante qu'avant de mourir Leguay lui avait confiée pour son enfant. Legros était mort à son tour, en février 1783, et ses héritiers venaient de remettre à Nicole quatre mille livres. En réalité ils lui devaient davantage; mais, faible à se défendre, elle avait accepté cette transaction i. Elle obtint son émancipation par sentence au Châtelet du 28 février 1785. On ne l'appelait plus Nicole Leguay. Dans le monde de la jeunesse dorée, elle n'était connue que sous un nom de guerre, Mme de Signy, car, bonne fille, trop bonne fille sans doute, elle ne savait rien refuser, mais absolument rien, à ceux — et ils étaient nombreux - que ses charmes remplissaient d'admiration. Elle demeurait au Petit hôtel de Lambesc, rue du Jour, au coin de la rue Montmartre, fréquentée assidûment par un jeune gentilhomme, Jean-Bapliste-Toussaint de Beausire, écuyer, fils d'un lieutenant au grenier à sel de Paris. Beausire était joli garçon, grand, bien fait, le teint brun, un peu marqué de petite vérole2. Après avoir

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