Arch. liât., Y
2. Arch. des A/f. étrang., Mém. et docum., France 13^9, 1'° 230.
LA BARONNE D'OLIVA
perdu, lui aussi, son père et sa mère, il dépensait gaiement le patrimoine assez considérable dont il avait hérité.
Les après-midi, la jeune modiste allait fréquemment passer deux ou trois heures dans les jardins du Palais- Royal, avec un enfant de quatre ans, un joli petit bonhomme, aux boucles brunes, qu'elle avait pris en affection et que ses parents lui confiaient.
Nicole était en somme une bonne et gentille créature, une de ces petites Parisiennes qui demandent peu à la vie, cueillent dans leur jeunesse les fruits de l'amour, heureuses de leur beauté et de leur tendresse, insouciantes et confiantes, à la fois naïves et rusées, mais dont les ruses ne sont guère méchantes. Marie-Antoinette la traitera avec mépris : « Une barboteuse des rues » , dira-t elle. Conservons-lui notre sympathie. En somme elle en était digne.
Le comte de la Motte est dès l'abord frappé des grâces de la jeune femme et, plus encore, de sa ressemblance vraiment surprenante avec la reine. Il lie conversation. « Il se présente, dit Nicole Leguay, avec tous les témoignages du respect et de l'honnêteté et me prie de lui permettre de venir me voir et me faire sa cour. Je ne pus prendre sur moi de lui refuser celte permission. » Assurément.
Dans ses pamphlets, Motus, libelliste et mauvaise langue, reproduit le récit fait par Nicole en le coupant de ses réflexions.
« Un jour du mois de juillet, dit Nicole, après midi, j'étais assise au Palais-Royal. J'avais pour toute société l'enfant dont je viens de parler. Je vois passer plusieurs fois devant moi un grand jeune homme qui se promenait seul. Il m'était inconnu. Il me fixe. Je
m'aperçois même qu'à mesure qu'il m'approche, il ralentit sa marche, comme pour me considérer à loisir. Une chaise était vacante à deux ou trois pieds de la mienne....
— Un petit clin d'œil..., interrompt Motus.
— Il vint s'asseoir, poursuit Nicole.
— C'est l'ordinaire, observe Motus.
— Je passe rapidement, dit Nicole, sur ces premières circonstances dont un plus long détail serait inutile.
— Très inutile, selon Motus. Le plus petit bourgeois de Paris sait ce qu'il en est.
— Il suffit de dire, continue Nicole, que nous nous rencontrâmes plusieurs jours de suite au Palais- Royal.
— Bon ! s'écrie Motus, tout va au mieux.
— Je venais un soir de le quitter et de retourner au logis, dit Nicole en terminant : il m'avait suivie. »
Motus conclut : « C'est l'usage1 ».
Le comte de la Motte se conforma à cet usage d'une manière assidue. D'ailleurs sa femme, ne tardant pas à faire la connaissance d'une personne aussi aimable, introduisit Nicole Leguay dans son salon de la rue Neuve-Saint-Gilles, après lui avoir donné le nom de baronne d'Oliva — l'anagramme du nom de Valois. Elle l'invite à dîner, lui fait toutes sortes de politesses et mille et une cajoleries2. Elle a bientôt gagné sa nouvelle amie à ses projets. Ce qu'elle lui demande n'est d'ailleurs qu'une bagatelle, et « vous
1. Suite des observations de Motus sur le Mémoire de Mlle d'Oliva, p. 21-22.
2. Analyse pour la demoiselle d'Oliva dans la Collection complète, VI, 18; second Mémoire pour Bette d'Étienville, ibid., II, 45.
LA BARONNE D'OLIVA
ferez tant de plaisir à la reine, ma toute belle, qui a l'intention de vous donner en retour quinze mille livres et, en outre, un cadeau qui vaudra davantage encore.
— Qu'est-ce donc que vous voulez que je fasse? ;
— La plus petite chose du monde. Vous remettrez un soir, dans une allée des jardins de Versailles, une rose et un billet à un grand seigneur qui vous baisera la main.
— Mais qu'importe à la reine ?
— Mon cher cœur, il serait trop long de vous expliquer cela. Le comte viendra vous chercher demain soir et vous mènera à Versailles l. »
« Il ne m'a pas été difficile, dira Mme de la Motte aux commissaires du Parlement, de persuader à la fille d'Oliva de jouer ce rôle-là, parce qu'elle est fort bêle2. »
1. Mém. pour la demoiselle Leyuaj d'Oliva, éd. orig., p. 7-2 et suiv. ; Second Mémoire, p. 1S.
■2. Intcrr. du 8 mai 1786, publié par Campardon, p. 391.
MADELEINE BRIFFAULT, DITE ROSALIE FEMME DE CHAMBRE DE Mme DE LA MOTTE
La scène du bas représente Mme de la Motte et Rosalie habillant Mmo d'Oliva pour la scène du Bosquet.
Estampe populaire. — Appartient au cabinet des Estampes de la Bibliothèque nationale,
XYII
Le lendemain était le 11 août 1784. Entre sept et huit heures du soir, le comte de la Motte et Rétaux de Villette vont, en voiture de remise, chercher la nouvelle baronne d'Oliva au Petit hôtel de Lambesc et partent avec elle pour Versailles. Ils arrivent à dix heures du soir. La voiture s'arrête place d'Armes où les voyageurs mettent pied à terre. De son côté Mme de la Motte, dans une autre voiture de remise, était passée prendre le baron de Planta et était arrivée avec lui et avec Rosalie, la soubrette au nez retroussé. Nicole est conduite au logement que la comtesse occupe place Dauphine, chez les Gobert1.
La demoiselle d'Oliva est coiffée par Rosalie sous les ordres et au goût de Mme de la Motte, une coiffure « en demi-bonnet ». C'est la dame de la Motte elle-même qui l'habille : elle lui passe une robe blanche de linon moucheté, garnie d'un dessous rose, une « robe à l'enfant », appelée alors « gaulle » ou « chemise ». La comtesse s'inspire du portrait de
1. Notes de Target, Bibl. v. de Paris, ms. de la réserve ; Second Mémoire pour la d'Oliva, p. 10-11.
Marie-Antoinette par Mme Vigée-Lebrun, qui venait de faire sensation au Salon de 1783, où l'on avait effectivement vu la reine vêtue d'une gaulle longue et blanche, très simple, dont la mousseline et la batiste faisaient tous les frais *.
Avant de sortir, Mme de la Motte jette sur les épaules de sa jeune compagne un mantelet blanc, en laine fine, et lui met sur la tête une « calèche blanche » en gaze d'Italie. Elle revêt elle-même un domino moiré de taffetas noir. Et l'on se rend avec le comte de la Motte chez le plus fameux traiteur de la ville pour y souper et s'y donner du cœur.
Dans le grand parc, morne, désert, le silence de la nuit. On entend seulement au loin, dans l'ombre, le bruit de l'eau qui joue dans les bassins. Le ciel est sombre, sans lune ni étoiles. La baronne et ses deux compagnons ont marché quelques instants sur la terrasse qui s'étend devant le château, dont le grand rectangle ne forme lui-même qu'une masse noire dans la nuit noire. Puis ils sont descendus vers le bosquet de Vénus 2. Ils y sont entrés. Le bosquet,
1. Ce portrait, aujourd'hui la propriété de Mme la comtesse de Biron, est reproduit en tète de ce volume. — L'expression « gaulle », venait du mot gole, « vêtement de nuit fait d'une étoffe légère ». Dictionnaire du patois de la Flandre française, par Vermesse.
2. C'est par erreur que plusieurs historiens placent la scène sur la terrasse du château et d'autres dans le bosquet des Bains d'Apollon. Elle a été reconstituée ici d'après les dépositions et interrogatoires du cardinal de Rohan, de Rétaux de Villette et de la d'Oliva, les Mémoires de l'abbé Georgel et la déclaration, du 7 nov. 1785, d'un juif nommé Nathan, brocanteur et usurier, à qui la petite d'Oliva, qui était entre ses pattes, lit des confidences quelques jours après l'événement. Rétaux, dans ses deux interrogatoires, celui qu'il subit dès son arrestation à Genève (Arch. des Aff. éïrang.. Mém. et docum., France 1400, fos 69-74), et celui qu'il subit devant les commissaires du Parlement (Campardon, p. 362), indique nettement le bosquet de Vénus. Une statue de Vénus devait y être placée, au centre : elle ne le fut pas, mais à cette date, en prévision de ce projet, le bosquet, aujourd'hui bosquet de la Reine, portait bien le nom de bosquet de Vénus. Voir Aug. Jehan, le Labyrinthe de Versailles et le Bosquet de la Reine, dans Versailles illustré, 20 janv. 1901, p. 115-19.
blotti contre l'énorme mur qui soutient l'escalier des Cent-Marches, dans ce bas-fond, est plus sombre encore. Les pins et les sapins, les cèdres, les tilleuls, les ormes qui le couvrent de leur feuillage, mêlent leurs branches. C'est une voûte dont les percées rencontrent le ciel noir. Les charmilles font des rideaux épais de mélèzes et de tulipiers et de buis massif. A peine distingue-t-on le carré d'une petite clairière, les allées et le rond-point du milieu. Ici le silence est absolu. Seuls les oiseaux de nuit, en volant, froissent les feuilles de leurs ailes : bruissement qui surprend et fait frissonner. Nicole a vraiment peur et se serre au comte de la Motte. Subitement, comme une ombre, arrive un homme, à qui le comte dit : « Ah ! vous voilà! » et l'homme disparaît. C'était Rélaux de Villette.
On s'est arrêté dans une allée. Mlle d'Oliva, craintive, immobile, n'ose se retourner. On prête l'oreille. Les petites pierres des allées craquent sous un bruit de pas qui se rapprochent. Trois hommes paraissent. L'un d'eux s'avance, grand, mince, serré dans une redingote, sous un long manteau, son grand chapeau rabattu en clabaud sur le visage. Mlle d'Oliva est poussée par le bras. Le comte et la comtesse se sont éloignés. Elle est seule. Elle tremble autant que les feuilles des arbres : la rose qu'elle tient s'échappe de ses doigts. Une lettre est dans sa poche, mais elle ne songe pas à l'en tirer. L'homme au grand manteau s'incline jusqu'à terre, baise le bas de sa jupe. Nicole murmure, elle ne sait pas, elle n'a jamais su quoi. Le cardinal, qui n'est pas moins ému, croit entendre : « Vous pouvez espérer que le passé sera oublié ». Il s'incline de nouveau avec des paroles de reconnaissance et de respect , auxquelles la demoiselle
d'Oliva, qui tremble de plus en plus, n'entend pas un mot. Brusquement un individu survient en coup de vent : « Vile, vite, venez, voici Madame et Mme la comtesse d'Artois! » C'est encore Rétaux de Villette. La demoiselle d'Oliva est emmenée par le comte de la Motte et le cardinal se retire suivi de la comtesse.
Telle fut la fameuse scène dite du Bosquet.
Les quatre compères M. et Mme de la Motte, Rétaux et la d'Oliva se retrouvèrent peu après chez la comtesse, place Dauphine, où la d'Oliva passa la nuit. Ils étaient d'une gaieté folle. L'aventure avait réussi au delà de tout espoir. On riait surtout de l'agenouillement du cardinal l.
Le jeune Albert Beugnot était le lendemain rue Neuve-Saint-Gilles, où il attendait agréablement la maîtresse du logis en compagnie de la lectrice et dame de compagnie, Mlle Colson. « Celle-ci ne manquait ni d'esprit ni de malice », écrit-il. « Je crois, « me dit-elle ce jour-là, Leurs Altesses occupées à de « grands projets. On passe la vie à des conseils « secrets où le premier secrétaire (Rétaux) est seul « admis. Sa Révérence le second secrétaire (le Père « Loth) en est réduit à écouter aux portes, et il fait « trois voyages par jour rue Vieille-du-Temple, sans « deviner un traître mot des messages qu'on lui « confie. Le frocard s'en désole, car il est curieux « comme une vieille dévote. »
« Entre minuit et une heure, poursuit Beugnot, nous entendons enfin le bruit d'une voiture d'où descendent M. et Mme de la Motte, Villette et une femme de vingt-cinq ou trente ans, blonde, fort belle et remarquablement bien faite. Les deux femmes étaient
1. Déclaration de Rétaux: de Villette à Genève, Arch. des Aff. étrang., Mém. et docum., France 1400, f»' 69-14.
mises avec élégance mais avec simplicité ; les deux hommes en frac ; de sorte qu'on avait l'air de revenir d'une partie de campagne. On commença par des plaisanteries obligées sur mon tête-à-tête avec MlleColson. On déraisonnait, on riait, on fredonnait, on ne se tenait plus sur ses jambes. L'inconnue partageait l'allégresse commune, mais elle gardait de la timidité. » Beugnot, sentant que sa présence gênait les joyeux compagnons et les empêchait de parler librement de ce qui les mettait en si bonne humeur, prit congé. Sans le retenir, on lui demanda de reconduire en voiture la jeune inconnue.
« Comment donc, mais avec plaisir! »
« La figure de cette femme, dit Beugnot, m'avait jeté, dès le premier coup d'œil, dans cette sorte d'inquiétude qu'on ressent devant une figure qu'on est bien sûr d'avoir vue quelque part. En voiture, je lui adressai différentes questions, mais je n'en pus rien tirer. Je déposai cette belle silencieuse rue de Cléry. L'inquiétude que m'avait causée sa figure était sa parfaite ressemblance avec la reine1.... »
]. Sur cette ressemblance tous les contemporains sont d'accord. « Il n'est pas surprenant, d'après mes yeux, que M. le cardinal, dans l'obscurité, ait pu prendre la tille d'Oliva pour la reine : même corporence, même peau, mêmes cheveux, une ressemblance de physionomie qui m'ont frappé. » Notes du dossier Target, Dibl. v. de Paris, ms. de la réserve.
PREMIERS EFFETS DES BONNES GRACES DE LA REINE
Rohan dira lui-même, par l'intermédiaire de son avocat, Mc Target, en quel état la scène du bosquet avait mis son esprit : « Après ce fatal moment, le cardinal n'est plus seulement confiant et crédule, il est aveugle et se fait de son aveuglement même un inviolable devoir. Sa soumission aux ordres qu'il recevra par la dame de la Motte s'enchaîne au sentiment du profond respect et de la reconnaissance qui vont disposer de sa vie entière ; il attendra avec résignation le moment où la bonté qui rassure voudra bien se manifester; mais en attendant il obéira à tout : tel est l'état de son âme. »
Mme de la Motte ne tarde pas à mettre cet état d'âme en exploitation. Quelques jours se sont à peine écoulés depuis l'entrevue du bosquet, qu'elle fait savoir au cardinal que la reine désire un prompt secours de cinquante mille livres pour une famille d'infortunés gentilshommes. Jeanne est anxieuse : le prince donnera-t-il l'argent lcî Rohan est heureux que
1. Mém. de Target, dans le recueil de Bette d'Étienville, IV, 28-99.
la reine daigne avoir recours à ses humbles services. Comme il n'a pas la somme sous la main, il l'emprunte au juif Cerf-Beer. « Vos bons offices, lui dit-il, vous donnent la certitude d'une protection de la plus haute importance, pour vous et pour votre nation1. »
Le 21 août, à cinq heures du soir, le Père Loth était dans le cabinet de toilette de la comtesse — parfaitement, dans le cabinet de toilette. Jeanne s'apprêtait pour le souper et le bon moine lui tenait compagnie. Cependant il lui trouvait l'air inquiet.
« Un souci?...
— J'attends 50 000 livres d'une personne qui doit me les apporter à ce moment et ce délai me fait croire que la chose n'aura pas lieu, ce qui m'affligerait beaucoup.
Le lendemain Loth apprit que les 50 000 livres avaient été réellement versées. La joie de Jeanne éclatait :
« A peine fûtes-vous sorti hier, que le baron de Planta arriva avec la bonne nouvelle! »
Et comme le Minime réitérait ses compliments :
« C'est la reine qui a ordonné à M. le cardinal de me compter cette somme et il a ordre de Sa Majesté de me compter successivement 50 000 écus2. »
C'est le chiffre que Jeanne elle-même a fixé. Cependant elle jugea utile d'éloigner le prince momentanément. Un petit billet à liséré bleu vint tout à propos lui conseiller de se retirer quelque temps en Alsace. Avant de partir, Rohan recommanda à Planta, qui restait à Paris pour les besoins de la correspondance