‹ L'affaire du collier, d'après de nouveaux documentsChapitre 58 sur 120 · Geôrgel, II · texte numérisé non relu

Geôrgel, II

2. Notes de Target d'après les indications du P. Loth, Bibl. v. de Par/s ms. de la réserve; déposition du P. Loth, 14 sept. 1785, Arch. nat. X\ B/1417.

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à liséré bleu, de remettre à Mme de la Motte, pour la reine, tout l'argent qu'elle lui demanderait, ajoutant que, si la somme était d'un chiffre élevé et le besoin pressant, il devrait vendre des objets d'art et des meubles de prix. Une nouvelle demande se produisit en effet, mais, comme elle n'était pas urgente, le cardinal attendit novembre pour envoyer de Saverne à la comtesse une deuxième somme, de cent mille francs cette fois, qui fut également portée par le baron de Planta *.

Nous avons vu dans quelle gêne affreuse se trouvait Jeanne de Valois en juin 1784 : elle avait aliéné à cette date, non seulement sa pension de quinze cents livres, mais celle de son frère le marin, dont elle avait le brevet entre les mains ; le Père Loth négociait pour elle un emprunt de trois cents livres afin qu'elle pût payer son loyer. Or, en ce mois d'août 1784, où est fait le premier versement de cinquante mille livres, Jeanne place trente-neuf mille livres chez divers particuliers. En septembre, elle charge son homme d'affaires, le Père minime, de convertir en argent vingt billets noirs de cent livres chacun de la caisse d'escompte2. En novembre, après le deuxième versement, elle achète d'un ancien contrôleur de guerre, nommé Charton, au prix de dix-huit mille livres, qu'elle

1. L'envoi des cent cinquante mille livres, fait par le cardinal, fut nié dans la suite par Mme de la Motte : il est prouvé, non seulement par les déclarations du cardinal de Rohan, mais parcelles du baron de Planta qui porta la somme, par celles du P. Loth, par celles de Rétaux qui écrivit les prétendues lettres de la reine demandant l'argent. Mme de la Motte dit au P. Loth et à Rétaux que les sommes lui avaient été remises. L'envoi est encore prouvé par les acquisitions de valeurs et de maisons faites alors par les La Motte et par le luxe dont ils s'entourent exactement en ce moment.

2. Ceci de l'aveu de Mme de la Motte : Mémoire de Me Doillot. Collection complète, I, 60; et interr. de Mme de la Motte publié par Campardon, p. 277. Mme de la Motte place, il est vrai, l'achat des titres de rente en juillet, mais comme elle place également en juillet la scène du bosquet , les faits demeurent concordants.

paie comptant une maison à Bar-sur-Aube : une vaste maison bourgeoise, avec entrée rue Saint-Michel, au centre de la ville. On accède dans la cour par une large grille s'ouvrant à deux battants, dont les gonds sont scellés aux murs de petits pavillons s'élevant à droite et à gauche, coiffés de toitures hautes et pointues. La cour s'étend en longueur. Dès l'abord l'œil est agréablement charmé par une terrasse garnie de fleurs, exhaussée de quelques marches et entourée de berceaux en voûte, aux plantes grimpantes, qu'encadre une ligne de jeunes tilleuls. Terrasse et berceaux, que la comtesse a fait faire, masquent la basse-cour qui est dans le fond. Le corps principal du logis s'étend sur la gauche en entrant : cuisine qui prend jour sur la rue Saint-Michel, vestibule, antichambre, salle à manger, salon, deux chambres, sellerie, et, dans le fond, l'écurie pour les chevaux, telle est la disposition du rez-de-chaussée. Toutes ces pièces en enfilade, se commandant l'une l'autre, selon la disposition habituelle des vieilles demeures, à l'exception de la sellerie et de l'écurie qui n'ont entrée que sur la cour. Le corps de bâtiment de droite a beaucoup moins d'étendue en longueur : il se compose, au rez-dechaussée, de trois remises en voûte d'arrêt. Des fenêtres on découvre la campagne, le cours sinueux de la Bresse et de l'Aube entre les bouquets d'arbres où les saules mêlent leurs touffes vert pâle aux masses sombres des aulnes sous les longs peupliers : la rivière divise ses eaux contre les piles moussues des vieux ponts, elle miroite parmi la verdure grasses des prairies, au pied des coteaux de Sainte-Germaine où mûrit le vin mousseux Et à Charonne, près de Paris,

1. Cette maison fut achetée le 10 thermidor an V (-28 juillet 179T) au

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Jeanne s'installe une jolie villégiature, dans une coquette propriété, pour les parties de campagne. « L'état de la maison, dit Rosalie, a été alors augmenté tant en meubles, bijoux, qu'argenterie. Dans le mois de novembre Mme de la Motte a fait faire plusieurs parures de diamants que le sieur Régnier lui a apportées à différentes reprises. » L'argent comptant qu'elle verse, en prenant certains objets, lui permet d'en acheter d'autres pour des sommes beaucoup plus considérables. Au payement de celles-ci l'avenir pourvoira. Elle est rencontrée dans les galeries de Versailles fort parée : elle dit que sa fortune s'est améliorée et que c'est par les bienfaits de la famille royale l.

Peu à peu le ton de la société devient, rue Neuvc- Saint-Gilles, celui de la bonne compagnie. Le comte de la Motte y fait valoir son talent sur la harpe, et Rétaux la beauté de sa voix, devant d'élégants connaisseurs. « Je rencontrai alors chez la comtesse, dit Beugnot, le marquis de Saisseval, gros joueur, riche et faufilé à la Cour; l'abbé de Cabres, conseiller au Parlement; Rouillé d'Orfeuille, intendant de Champagne; le comte d'Estaing; un receveur général nommé d'Orcy et Lecoulteux de la Noraye. » Ce dernier aspirait à supplanter le Père Loth, majordome de la comtesse. On eût laissé au Minime le soin de lui dire la messe.

comte de la Motte par Nicolas Armand. Le corps de bâtiment a disparu par le percement de la rue Armand. L"aile gauche forme aujourd'hui les numéros 1, 3, 5 de la rue Armand, et 37 de la rue Nationale (ancienne rue Saint-Michel); l'aile droite, les numéros -2, 4, 6 de la rue Armand et 39 de la rue Nationale. M. Armand, qui fut député de l'Aube de 1S3S à 1848, a dessiné les plans et la perspective de l'immeuble avant la transformation. Ces dessins nous ont été communiqués avec la plus gracieuse obligeance par notre distingué confrère M. Arthur Thévenot.

1. Témoignage du comte d'Olomieu, dans son interr. du 14 avril 1786, Arch. nat., X% B/1417.

Nous pouvons reconstituer exactement l'aspect du salon de Mme de la Motte l. Une haute pièce en boiseries blanches, éclairée de deux fenêtres montant jusqu'au plafond et se faisant face, Tune sur la rue, l'autre sur la cour. L'énorme poutre qui soutient le second étage est apparente. La corniche est ornée de la moulure à petits carrés qui caractérise le style du temps. Les illustrations militaires du grand siècle, Turenne etTourville, sont représentés par des bustes en bronze sur socles de marbre avec ornements de cuivre doré. Devant la glace de la cheminée — une glace en deux morceaux, dans un mince cadre en bois doré dont l'ornementation est de perles et de dentelures — , une pendule marquant les secondes, les heures et le quantième du mois, en marbre blanc, portant une statuette de la Sensibilité, entre deux vases de Sèvres sur pieds d'albâtre blanc. Les murs sont tendus de hautes lisses à personnages; aux trumeaux, des tapisseries plus petites à verdures. Le mobilier comprend un canapé et six fauteuils en tapisseries représentant les fables de La Fontaine et des chaises à dossiers ovales, couvertes de satin rayé à bouquets : le vrai style Louis XVI. Aux angles, des « encoignures » en bois laqué peint en vert d'eau, avec fleurs ; par terre un grand tapis d'Aubusson, et, pour l'éclairage du soir, deux colonnes de stuc « sur lesquelles sont des figures de bronze tenantes chacune une girandole à trois branches de cuivre doré ». Mme de la Motte, vive, alerte, charmante, parmi ses invités, va de l'un à l'autre vêtue d'une « anglaise » gorge-de-pigeon et d'une jupe de soie rose.

Notre petite baronne d'Oliva continue de paraître

1. D'après la pièce même qui est encore aujourd'hui conservée, et l'inventaire du mobilier fait les 9, 10, 12 sept. 1785. Arch. nat., X% B/1417.

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quelque temps rue Neuve-Saint-Gilles, mais bientôt on la rebute. Mme de la Motte ne la trouve plus d'assez bon genre. Elle lui reproche de ne pas s'être comportée décemment chez le baron de Lilleroy, officier aux gardes, où elles furent déjeuner ensemble, et d'avoir dit des indécences chez Mme de la Fresnaye qui les avait priées à dîner. En outre, sur les quinze mille livres promises à Nicole, Mme de la Motte n'en a versé que quatre mille et ne désire pas en donner davantage.

Jeanne s'occupe de marier sa sœur Marie-Anne, « bien blonde, bien fade, fort bête », dit Beugnot, très fière elle aussi d'être petite-fille des Valois. Nous l'avons vue se sauver gaiement avec sa sœur de l'abbaye de Longchamp; mais, depuis, elle s'est retirée au couvent de Jarcy, près de Brie-Comte -Robert, où l'abbesse, Mme de Bracque, l'a prise en affection. Mme de la Motte a trouvé un beau parti, le comte de Salivetde Fouchécourt, et en écrit à Mme de Bracque. Mais il faudrait que Marie-Anne vînt demeurer quelque temps auprès d'elle « Il paraît que ma fortune apparente, écrit-elle, a fait naître en ma sœur des soupçons offensants pour moi. Il lui serait facile de connaître la source honorable d'où elle me vient. »

Cependant Jeanne n'en continuait pas moins de se présenter au cardinal comme réduite à l'indigence et à obtenir de lui, de temps à autre, quelques louis, comme auparavant1.

En somme, quel chemin fait par la petite mendiante que Mme de Boulainvilliers écoutait sur le marchepied de sa voiture, chemin fait grâce à son

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