COLLIER EN ESCLAVAGE, DIT "LE COLLIER DU
Reconstitué par M. de Bluze d'après les dessins laissés par Bohmer et Bassenge, joailliers de la Couronne.
LE COLLIER
Le joaillier de la couronne et de la reine1 était à cette épocfue un saxon^ Charles-Auguste Bôhmer 2. Ses magasins s'ouvraient rue Vendôme. Bôhmer avait conduit ses affaires avec beaucoup de hardiesse, d'activité et d'intelligence; mais, à l'époque de ce récit, ses facultés s'étaient affaiblies, et il s'effaçait devant son associé, son compatriote Paul Bassenge, originaire de Leipzig, d'origine française cependant, car il appartenait à une famille de réfugiés chassés par les suites de la révocation de ledit de Nantes. Les Bôhmer, comme on les appelait du nom du principal associé, avaient acheté depuis des années, par toute l'Europe, les plus beaux diamants qu'ils avaient pu se procurer, pour en faire une rivière dépassant en richesse et en éclat tous les bijoux connus. Ils avaient ainsi composé un « grand collier en esclavage », qu'ils avaient espéré faire acheter par Louis XV pour la Du Barry, mais le roi était venu à mourir.
1. A?vh. des Aff. étrang., Mém. et docum., France 1399, f° 220 v°.
2. On prononçait à Paris : Boëmer. comme le prouve la graphie Bohémer, Boëhmer, qui revient dans les textes.
Alors ils avaient envoyé le dessin de la parure à la
Cour d'Espagne : le prix avait effrayé.
Ajjrès l'avènement de Louis XVI, connaissant la passion de la nouvelle reine pour les bijoux, escomptant la réputation faite à Marie-Antoinetle de coque ltene et de folles dépenses, les joailliers, dès r/^j, j > r esent è r e n t le collier au roi. Louis XVI en parla à Marie-Antoinette, mais la reine, effrayée elle aussi du prix si éTê~vé\ un million six cents mille livres — c'était l'estimation des joailliers Maillard et d'Oigny — le refusa.
Bôhmer revint à la charge : il ferait les conditions les pins avantageuses; les payements s'échelonneraient à diverses échéances, partie en rentes viagères. Il suppjiaitje roi de faire l'acquisition. Ses instances étaient d'autant plus pressantes que, pour faire cetle parure, il avait emprunté 800 000 livres au trésorier de la marine, Baudard de Sainte-James. Les intérêts, qu'il se trouvait obligé de payer, devenaient pour lui un poids de plus en plus lourd et qui devait, avec le temps, entraîner sa ruine complète , mais la reine refusa encore. JSa^réponse au roi est demeurée célèbre :
« Nous avons plus besoin d'unjvaisseau que d'un bijouT»
v-TTe ce moment les plaintes de Bôhmer allèrent à tous les échos. Il les faisait à tout venant. En 1777, s'adressant directement à Marie-Antoinette, il se jeta à ses genoux. Sa Majesté était suppliée d'acheter le collier, sinon il irait se précipiter dans la rivière. Et il versait des larmes. » Levez-vous, Bohmer, lui jditLJa__raLne séy^remenniijQaime point de pareiTTeTexclamations : les gens honnêtes n'ont pas besoin de supplier à genoux. J'ai refusé le collier. Le roi a voulu me le
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donner, je l'ai refusé encore. Ne m'ennarlez__donc plus jamais. Tâchez de le diviser, de le vendre et ne voû!Tnc>yez pas. »
Sur de nouvelles instances des bijoutiers, le roi en reparla à la reine devant Mme Campan. « Je me souviens, écrit celle-ci, que la reine lui dit que si réellement le marché n'était pas onéreux, le roi pouvait faire cette acquisition et conserver ce collier pour les époques des mariages de ses enfants, mais qu'elle ne s'en parerait jamais ne voulant pas qu'on pût lui reprocher dans le monde d'avoir désiré un objet d'un prix aussi excessif. » Comme les enfants étaient encore très jeunes, Louis XVI ne voulut pas immobiliser pendant de longues années une si grosse somme et refusa définitivement la proposition.
Bôhmer connaissait le procureur général aux requêtes, Louis-François Achet, de qui nous avons vu le gendre, Me Laporte, fréquenter chez la comtesse de Valois. Me Laporte participait même aux « affaires » que Jeanne entreprenait, et comme la comtesse lui avait montré, à lui aussi, des lettres soi-disant de la reine, il avait une haute idée de son crédit. Le 29 novembre 1784, comme on causait dans le salon de la rue Neuve-Saint-Gilles et qu'il était question de bijoux, Laporte dit à Jeanne, sans paraître y attacher aucune importance, que, puisqu'elle était en si grande faveur auprès de Sa Majesté, elle devrait bien faciliter aux pauvres bijoutiers Bôhmer et Bassenge la vente de leur collier. C'était une lourde charge pour ces négociants que de conserver si longtemps un objet de pareille valeur.
« Ce collier, demanda Mme de la Motte, l'avezvous vu?
— Une vraie merveille, répondit Laporte. Les joail-
174 l'affaire du colliek.
liers de la couronne y ont travaillé pendant des années, et, ne fût-ce qu'au point de vue de la valeur des pierres, c'est un trésor. »
Et il offrit à la comtesse de lui amener les Bohmer avec leur bijou. Mme de la Motte accepta. Dans les premiers jours de décembre, le beau-pèret Achet, voyait les joailliers :
« Avez-vous toujours votre collier? vous occupezvous de le placer?
— Oh oui! mais il faudrait quelqu'un qui eût assez de crédit sur le roi ou sur la reine pour les déterminer.
— Mon gendre, répondit Achet, a fait connaissance depuis quelque temps de la comtesse de la Motte, de l'ancienne maison de Valois. Elle se dit en crédit auprès de la reine : il serait possible de la déterminer à agir. »
Et les joailliers assuraient qu'ils donneraient
I 000 louis à qui leur ferait vendre le collier. Laporte était criblé de dettes.
Quelques jours après Achet revint trouver les Bohmer : Mme de la Motte ne paraissait pas disposée à intervenir, mais la curiosité la portait avoir le collier *.
Le cardinal de Rohan se trouvait à cette époque en Alsace. Achet et Bassenge arrivèrent ainsi rue Neuve- Saint-Gilles, le 29 décembre, avec le précieux écrin.
II fut ouvert devant Jeanne. Quelle surprise ! Un élincellement de paillettes lumineuses se jouant aux angles des pierres limpides, mille et mille petites flammes multicolores, vives comme des éclairs, qui jaillissaient au moindre mouvement.
Le cardinal ne quitta Saverne que le 4 janvier 1785