BETTE D'ÉTIENVILLE, BOURGEOIS DE SAINT-OMER
Mme de la Motte était en possession du collier depuis le 1er février 1785.
Quelques jours après, le 8 ou le 9 du même mois, un certain Bette d'Étienville, venu de Saint-Omer pour solliciter le privilège des almanachs chantants et qui fréquentait, dans les clubs naissants, les gazetiers et les nouvellistes, fut abordé au café de Valois, sur les jardins du Palais-Royal, par un particulier qui dit s'appeler Augeard et être l'intendant d'une dame de qualité. « Ses cheveux blonds, dit d'Étienville, commençaient à blanchir. Il était peu chargé d'embonpoint. 11 avait l'œil ouvert et bleu et la taille un peu au-dessus de l'ordinaire2. » C'était
1. Voir les nombreux mémoires rédigés par Bette d'Étienville, le baron de Fages, le comte de Précourt, l'abbé Mulot, et contre eux, en faveur de Loque et Vaucher; puis les interrogatoires et confrontations des témoins et accusés, aux Arch. nat., X3, B/1411, les déclarations de Bette d'Étienville qui se trouvent dans le dossier Target. Bibl. v. de Paj'is, ms. de la réserve; les lettres relatives à l'affaire Bette d'Étienville et les « éclaircissements » du comte de Précourt dans les recueils des Arch. des Aff. étrcmg., Mém. et docum., France 1399-1400.
2. Bette d'Étienville, Réponse au baron de Fages. dans la Collection complète, III, 14.
Rétaux de Villette '. Connaissance fut bientôt faite. Après avoir obtenu la promesse d'une confiance illimitée, d'une docilité sans borne et d'une discrétion à toute épreuve, l'intendant Augeard déclara à son compagnon qu'il allait faire sa fortune. Le compagnon en avait besoin.
Jean-Charles-Vincent Bette, qui signait : « de Bette d'Élienville, bourgeois, vivant noblement de ses biens en la ville de Saint-Omer », était un jeune homme de vingt-sept ans, au regard doux, fils d'un ouvrier tireur de pierres blanches, qui n'avait jamais eu denier vaillant. Après des études en chirurgie à Lille — on sait à quel point ces études étaient alors rudimentaires — , il avait obtenu le brevet de sousaide-major dans les hôpitaux de l'armée. On contait l'histoire de ses noces avec une vieille demoiselle. Le jour était fixé, quand Bette, allant à la comédie, vit jouer Nariine. Le rôle de la baronne d'Olban le frappa. Si j'allais épouser une baronne d'Olban! idée qui l'effraie. Il se cache chez un ami et part le lendemain pour Lille; mais la future, instruite de ses démarches, s'était placée dans la diligence, si bien qu'au point du jour Bette trouve sa « promise » à ses côtés. L'affaire s'arrangea : l'un n'était effrayé que du mariage, l'autre décidée à s'en passer. Ils arrivent chez la mère de Bette, se disent mariés, vivent ensemble. Or la demoiselle était réellement un peu baronne d'Olban. Elle tracasse, la mère se plaint et
1. La femme de chambre de Mme de la Motte, Rosalie, dans sa confrontation au cardinal de Rohan, trace le portrait de Villette : « d'une taille moyenne, ni gros ni maigre, les cheveux blonds et même un peu gris, quoiqu'il n'ait que trente-quatre à trente-cinq ans, ayant beaucoup de couleurs, les yeux bleus ». Le signalement est identique. Dans la suite, quand Étienville vit combien l'affaire de Mme de la Motte devenait mauvaise, il nia l'identité entre Rétaux et Augeard, afin de se dégager de toute complicité.
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Bette, pour se débarrasser, dévoile le mystère; mais la mère était scrupuleuse et les fit se marier.
Le galant demeura auprès de sa femme dix-huit mois, « vivant noblement de ses biens ». Un jour elle refusa de laisser vendre le peu qui lui en restait. Et Bette de la mettre sur-le-champ au couvent de Sainte-Catherine à Saint-Omer, pour aller chercher meilleure fortune à Paris. Il y demeurait rue du Petit-Lion, chez le sieur Lefèvre, vinaigrier, au moment où Rétaux de Villette, sous le personnage du sieur Augeard, intendant d'une dame de qualité, le rencontra. La charité publique venait de le faire sortir de l'Hôtel de la Force, où des dettes criardes Pavaient fait emprisonner. On ne l'en voyait pas moins se promener, assez élégant, au Palais- Royal, sa taille élancée serrée dans un habit cannelle ou prune-monsieur; la jambe prise dans une culotte de soie noire et des bas blancs; les cheveux relevés en bourrelet sur les oreilles et noués à la nuque par un ruban de faille noire.
Augeard déclare donc à d'Etienville qu'il va faire sa fortune. « Ce projet, répond d'Etienville, me convient à ravir. » Il ne s'agit, dit Augeard, que de trouver un gentilhomme titré qui veuille épouser une dame encore jeune et jolie, d'une figure très aimable et d'un caractère très doux, jouissant de vingtcinq mille livres de rente, et au sort de laquelle un prince, l'un des plus grands seigneurs du royaume, prend un intérêt particulier. « Vous préviendrez ce gentilhomme, poursuit Augeard, qu'il ne pourra voir sa future que le jour du mariage et vous l'exciterez à la confiance. Vous lui annoncerez encore que si, par le contrat de mariage, on stipule la séparation des biens, il sera dédommagé par une pension de
6 000 livres et qu'il recevra un gros présent le jour de ses noces; qu'on lui payera ses dettes et qu'on lui fera obtenir, s'il est militaire, la place qu'il demandera, celle-ci serait-elle occupée. » Une seule condition était exigée en retour, que le gentilhomme en question fût de noblesse authentique et qu'il produisît ses titres afin qu'on les pût examiner avant d'aller plus avant.
« J'acceptai, dit Bette, ces propositions avec transport. » Le jour même il se met en campagne, s'adressant en premier lieu au comte Xavier de Vinezac, capitaine d'infanterie attaché au maréchal de Mailly, mais qui ne fournit pas les titres demandés. Il n'est pas plus heureux auprès de M. de Laurio-Vissec, avocat au Parlement. Celui-ci, à vrai dire, âgé de soixante ans, eût peut-être semblé un peu mûr pour les noces. L'histoire étonnante n'avait pas tardé à se répandre. Louis Cardinal de Beaurepaire, ancien gentilhomme servant de la reine, avait fait connaître les conditions du mariage à l'abbé de Saint-André, aumônier du prince de Condé, qui en avait informé, par une lettre du 22 mai, Roger-Guillaume, baron de Fages-Chaulnes, garde du corps de Monsieur. Le baron de Fages, cadet de Gascogne, hâbleur et criblé de dettes, semblait l'homme de la situation. Ce fut d'ailleurs aussitôt son avis, car il courut chez l'abbé Mulot, chanoine prieur de Saint-Victor, qui s'était intéressé à Bette quand celui-ci était en prison. L'abbé Mulot mit le baron en rapport avec le bourgeois de Saint-Omer. Les deux hommes s'entendirent à merveille et Bette, dans les jardins du Palais-Royal, put annoncer à Augcard que le gentilhomme était trouvé.
Le gentilhomme est trouvé. « Il est pauvre mais sensible » ; c'est le baron de Fages lui-même qui
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parle. Ce n'est pas l'intérêt qui le décide; c'est le portrait de la prétendue : « dons de la nature, talents agréables, qualités de l'esprit et du cœur, naissance illustre et bien prouvée, alliances importantes, une fortune acquise de 25 000 livres de rente et qui devait au moins quintupler. » On voit clone très bien que, parmi tant de raisons d'épouser, la fortune n'était pas la raison déterminante.
« Une faute il est vrai, ternit cet éloge. » La future « est victime d'une faiblesse que certaines personnes ne pardonnent jamais ». C'est toujours le baron de Fages qui parle. La belle a un enfant de quinze ans que lui a fait jadis le grand seigneur. On aura l'enfant en sus de la mère. Notre gentilhomme a le cœur généreux. « Il ne croit pas qu'une faute, qu'ont pu effacer les larmes du repentir, soit un crime irrémissible. Si le portrait est ressemblant — et pourquoi en douter si les sommes sont exactement versées chez le notaire? — il n'hésitera pas d'unir son sort à celui d'une femme qu'il croit aussi respectable que malheureuse. » Noble mépris des vieux préjugés.
Le 3 avril Augeard informe le bourgeois de Saint- Omer que l'on est très content de ses bons offices, qu'il peut considérer sa fortune comme faite et que, dès le lendemain, il sera présenté à la dame en question. En effet, le A avril, à dix heures du soir, dans un fiacre dont les panneaux ont été relevés, Augeard mène notre homme en une maison dont il lui est interdit, sous les plus grandes menaces, de s'enquérir. « Si vous cherchez à connaître l'endroit où je vous conduis, vous êtes un homme perdu. » On entre par une porte cochère basse, dont les battants sont immédiatement refermés. Au premier, un salon où d'Étienville est présenté à une femme charmante qui
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était seule et lui fit le plus gracieux accueil. Elle avait trente-quatre ans environ, de l'embonpoint, une belle figure et des yeux noirs. Elle causa avec autant d'esprit que de confiance et d'abandon, s'informant avec intérêt du baron de Fages. Tout ce que d'Étienville lui en dit eut son approbation. On se sépara assez avant dans la nuit, et un fiacre, aux panneaux toujours relevés, ramena le bourgeois de Saint-Omer au Palais-Royal. Il avait été convenu qu'on se reverrait le lendemain.
Des recherches ultérieures firent retrouver à d'Étienville le domicile mystérieux où on le conduisait ainsi la nuit : c'était le numéro 13 de la rue Neuve-Saint- Gilles, la maison même de Mme de la Motte. Quant à la charmante femme qu'il y rencontrait, il nous est possible de l'identifier; c'était cette autre Mme de la Motte, de son nom de jeune fille Marie-Josèphe-Françoise de Waldburg-Frohberg, qui avait été mise à la Bastille pour des escroqueries où elle avait compromis les noms de la reine, de la comtesse de Polignac et de la princesse de Lamballe, puis transférée de la Bastille chez le nommé Macé, qui tenait à la Villette une pension pour prisonniers par lettres de cachet, d'où elle s'était évadée presque aussitôt. Elle s'était sauvée en Allemagne, d'où elle était revenue en France1.
Etienville avait dû faire bonne impression car, dès
1. Rapport en date du 28 janvier 1786 au lieutenant de police. Arch. nat., 0'/424, et Bastille dévoilée, fasc. VIII, p. 133-34. Comparer avec les lettres du ms. 1399, Mém. et docum., France, des Arch. des Aff. étrang. A cause du nom, La Motte, on prit la personne qui jouait le rôle de Mme de Courville pour la sœur de Jeanne de Valois; on voit d'autre part que Mme de Courville prenait le nom de comtesse de Faubert (Usez Froberg), ou de baronne de Salzburg (lisez Waldburg). On conserve à la Bibl. nat. (Nouv. acq. fr. 6578), un recueil de lettres autographes de Mme de la Motte, née de Waldburg-Frohberg; mais il y a une lacune dans la correspondance pour l'époque qui nous intéresse.
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le 5 avril, à la deuxième entrevue nocturne, ce furent des confidences sans réserve. Le grand seigneur en question, protecteur de la dame qu'il s'agissait d'épouser, n'était autre, assurait-on, que le grand aumônier de France, le prince Louis, cardinal-évêque de Strasbourg. La belle inconnue était appelée comtesse Mella de Courville, mais ce nom, dit-elle de son propre mouvement, était d'emprunt. Elle confia dans la suite à d'Etienville qu'elle se nommait en réalité baronne de Salzburg, jadis chanoinesse du couvent de Colmar en Alsace, où, étant jeune fille, Rohan l'avait séduite, puis amenée avec lui à Vienne, à Paris, à Strasbourg. C'est à l'enfant dont il l'avait rendue mère qu'il s'agissait de faire un sort.
Auprès de Mme de Courville, É tien ville trouva cette fois un troisième personnage qui dit s'appeler de Marcilly, et qu'on nommait familièrement « le magistrat » ou « le conseiller » : un homme d'une quarantaine d'années, pâle et maigre, portant perruque nouée aux deux bouts et habit noir. Le signalement trahit le comte de la Motte. Ce magistrat, qui paraissait fort avant clans la confiance de la dame, recommanda la plus grande prudence et un secret absolu. Au cours de cette deuxième entrevue, Marcilly s'étant retiré, Mme de Courville montra à notre chirurgien aidemajor une partie de brillants non montés, dans une vulgaire petite caisse de layeterie. Elle disait qu'ils avaient été estimés 432 000 livres. « Je n'ai jamais rien vu de si magnifique, écrit Etienville, tant pour l'éclat que pour la grosseur, et comme mon étonnement était extraordinaire elle me dit que ces diamants provenaient d'une rivière dont M. le Cardinal lui avait fait présent ; mais que cette sorte de parure n'étant plus à la mode, elle était décidée à les réaliser avant son
mariage. Elle me fît même entendre, à cette occasion, que je lui paraissais mériter une telle confiance qu'elle serait charmée que je voulusse accepter la commission de les aller vendre en Hollande; mais je lui répondis que je ne pouvais m'en charger parce que je n'étais nullement connaisseur. Elle n'insista pas. » Si Mme de la Motte n'avait, dans la suite, fait elle-même l'aveu de la part prise par elle dans l'intrigue de Mme de Courville1, ces lignes de Bette d'Étienville suffiraient à en témoigner.
L'histoire mystérieuse des fiançailles du baron de Fages avec Mme de Courville est intéressante à suivre parce que le genre d'intrigue de Jeanne de Valois s'y éclaire vivement. Rétaux découvre au Palais-Royal Bette d'Étienville; comme La Motte y avait trouvé la baronne d'Oliva. Ce sont les mêmes scènes nocturnes, ordonnées comme des comédies dont Mme de la Motte fait mouvoir les personnages selon le rôle qu'elle leur a distribué. Ce sont également des comtes et des conseillers, de nobles dames auxquelles sa pensée prête une réalité fugitive, mais dans laquelle, pour fictive qu'elle soit, Jeanne paraît se complaire. L'intérêt que Mme de la Motte avait à nouer cette nouvelle intrigue fut défini dans la suite par le baron de Fages lui-même : « La quantité de diamants renfermés dans une seule main, ne pouvait disparaître que difficilement et il aurait été trop facile d'en suivre la trace; il fallait des gens intermédiaires, ou plutôt des êtres fantastiques qui, ne pouvant être connus, rendraient impossible la découverte de la vérité et
1. Confront. au cardinal de Rohan, 1er mai 1786. Arch, nat., X2, B/1417. — « Mme de la Motte, écrit le comte de Précourt à Vergennes, parle de Mme Mella de Courville, du mariage et des diamants de la môme manière que d'Étienville ». Lettre en date du 8 févr. 1786. Arch. des Aff. étrang., 1400, f° 27 y0.
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c'est ce qu'on a imaginé. Une femme à marier, une femme d'un rang et d'un état faits pour nécessiter les sacrifices d'un homme juste et généreux, en proportion de sa fortune et de ses dignités : voilà le fantôme qu'il fallait créer. D'Etienville, d'autant moins suspect qu'il est plus inconnu, plus isolé, devait être chargé de prôner ce fantôme. » Mme de la Motte y trouvait en outre, pour le jour où le vol du collier serait connu et où la culpabilité retomberait sur le cardinal, le fait nécessaire à expliquer l'urgent besoin où celui-ci se serait trouvé de s'approprier le collier pour en faire argent sans retard. Aussi dira-t-elle dans ses interrogatoires : « J'ai vu cette dame de Courville, chargée de diamants, chez M. le cardinal de Rohan pendant la semaine sainte1; » et ailleurs: « M. le Cardinal voulait la marier et lui donner 500 000 livres : il m'a pressée dans le mois d'avril d'écrire à mon mari, pour l'engager à revenir de Londres, pour avoir les fonds nécessaires ». Enfin elle espérait trouver en d'Étien ville un auxiliaire utile pour la vente des brillants.
A la fin de cette première semaine d'avril, Etienville vint annoncer à son nouvel ami, le baron de Fages, que le mariage aurait lieu le jour même dans la chapelle du palais Soubise, rue des Francs-Bourgeois, à onze heures de la nuit, chaque partie n'amenant que ses témoins. Fages revêt donc ses plus beaux atours et attend, inébranlable, qu'on vienne le chercher. Tandis qu'il attendait de la sorte en son appartement, 137, rue du Bac, Étienville était rue Neuve-Saint-Gilles, en compagnie de la future, de M. de Marcilly et d'un personnage vêtu d'une lévite