‹ L'affaire du collier, d'après de nouveaux documentsChapitre 69 sur 120 · mars · texte numérisé non relu

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petit-gris, portant un chapeau rond où il y avait un cordon et des glands d'or, et à qui chacun parlait avec le plus profond respect. C'était — d'Étienville n'en douta pas un instant — le prince Louis, cardinal de Rohan.

Ce cardinal se montrait affable, aimable, remerciait le bourgeois de Saint-Omer de ce qu'il faisait pour lui et assurait qu'il ne l'oublierait pas. « Mais, disait-il, pour des raisons importantes, le mariage ne pourra pas avoir lieu avant le 15 juillet. » D'Étienville de se récrier : « Et le baron de Fages! » On va, dit le cardinal, lui écrire une lettre. Mais d'Étienville répond que ce délai est de nature à inspirer de l'inquiétude. Un dédit de 30 000 livres pour le cas où le mariage ne se ferait pas est rédigé et signé sur l'heure. On le date du 26 avril, le jour où le dédit sera remis.

Le lendemain d'Étienville trouve son ami de Fages dans la plus grande colère ; mais en apprenant l'histoire du dédit il se calme, et, effectivement, le 26 avril, Bette lui montre une enveloppe cachetée de cinq cachets de cire rose, où est contenu, dit-il, le précieux papier.

Il est si précieux, ce papier, que nos deux amis prennent la précaution de l'aller déposer entre les mains de l'abbé François Mulot, chanoine régulier et prieur de Saint-Victor. Celui-ci reçoit le pli cacheté et ne doute pas qu'il ne contienne un dédit de 30 000 livres, puisqu'un gentilhomme et un bourgeois de Saint-Omer, qui n'ont vu le contenu de l'enveloppe ni l'un ni l'autre, le lui affirment, l'un et l'autre, très sérieusement. Il promet d'en avoir grand soin : on verra le parti que nos compagnons vont tirer de la circonstance.

Nous arrivons au moment le plus invraisemblable

BETTE D'ÉTIENVILLE.

de cet invraisemblable mais véritable récit et qui soulèvera dans tout Paris, quand il y sera connu, la plus hilarante incrédulité. A la fin de mai, Mme de Gourville annonça à notre chirurgien aide-major qu'elle allait partir pour une terre qu'elle possédait et dont elle ne lui dit pas le nom, lui proposant, quand elle y serait installée, de l'envoyer chercher pour y faire un séjour de quelques jours qui lui serait un repos et une partie de plaisir. D'Étienville accepta. Les mêmes conditions mystérieuses étaient toujours imposées : voyage de nuit en voiture close et rigoureuse interdiction de s'informer du lieu où l'on se trouverait. C'est entendu, répondit d'Étienville. Et les choses se passèrent effectivement ainsi. Augeard, qui vint le prendre, n'abandonna pas notre homme un instant durant tout le voyage, le séjour et le retour. On roula en voiture, la nuit, pendant trois ou quatre heures. Le château était très beau. Un parc immense communiquait avec une rivière que d'Etienville, pour préciser, déclarera être la Seine, à moins que ce ne fût la Marne. C'était assurément dans les environs de Melun. La gracieuse châtelaine lui aurait dit qu'il avait appartenu jadis à Paris - Duverney 1 . Ce qui le frappa le plus fut le boudoir, tout en glaces et en dorures. Il y vit la belle Mme de Courville, Marcilly le magistrat, l'intendant Augeard, puis un monsieur qu'on nommait le baron , une dame qui était veuve d'un conseiller, un jeune homme de quinze ans avec son précepteur. Ce jeune homme, que chacun nommait « le petit chevalier », était précisément le fils de Mme de Courville et du cardinal. D'Étienville passa en cette société quelques journées charmantes

1. « Éclaircissements » par le comte de Précourt. Arch. des Aff. étrang., 1399, f°s 1-26-127.

et revint, le 3 ou le A juin, absolument enchanté. On eut beau, dans la suite, lui objecter que tout cela était absurde et incroyable : il tint bon. Dans ses interrogatoires , confrontations , récolements , dans les mémoires et consultations de ses avocats, d'Étienville ne démord pas de son château de féerie où, auprès de la jolie Mella de Courville, il avait passé des jours enchanteurs. Qu'en faut-il croire? Étant donnée Mme de la Motte, la chose est possible; d'autre part , Bette fut un romancier d'une imagination féconde, qui publia un certain nombre de romans d'amour, chacun en plusieurs volumes. Au lecteur d'en décider.

Dès son retour à Paris, le 4 juin, d'Etienville écrivit au baron de Fages pour lui narrer son voyage. Il ajoutait que la dame aurait 100 000 écus de renie, qui lui rentreraient dès après les noces, et qu'elle comptait même faire à ce sujet avec son mari un voyage en Allemagne.

D'Étienville et son ami le baron étaient de la sorte tenus en haleine. Tantôt c'étaient des bijoux que le bourgeois de Saint-Omer avait vus entre les mains de la dame, qui les destinait à son futur époux, tantôt l'assurance que la cérémonie aurait lieu mijuillet sans délai nouveau. Le 1er juillet, le baron de Fages sollicita et obtint de son capitaine M. de Chabrian, l'autorisation pour le mariage. Le cardinal de Rohan, assurait M. de Marcilly, ne restaità Paris que pour la cérémonie nuptiale, refusant de partir pour Saverne, où il aurait cependant dû se rendre pour y recevoir le prince de Condé qui devait aller tenir une revue des troupes à Strasbourg.

Mais le 15 juillet passe et les noces ne se font pas. Le 18 juillet, nouvelle entrevue, rue Neuve-Saint-

BETTE D'ÉTIENVILLE.

Gilles, entre d'Étienville, Mme de Courville et le cardinal. Celui-ci est vêtu cette fois d'une lévite violet foncé. Le bourgeois de Saint-Omer marque son impatience. Le cardinal répond qu'il ne faut s'en prendre qu'à Mme de Courville :

« Je lui ai promis 500 000 livres et elle ne veut pas contracter le mariage avant que la somme soit versée. »

« Je ne dissimulais pas à Mme de Courville, dit Bette d'Étienville, que si elle était propriétaire des gros diamants qu'elle m'avait montrés en me disant qu'ils provenaient d'une rivière dont elle ne se souciait plus, elle était assez riche pour se marier sans attendre la somme considérable pour la réalisation de laquelle je croyais m'être aperçu qu'elle pressait M. le Cardinal ; mais elle me répondit que la vente en était très difficile à faire pour des raisons qu'elle ne pouvait me confier. » Le mariage fut donc fixé au 12 août. Pour calmer son ami de Fages, d'Étienville lui conte que le cardinal lui destinait un cadeau superbe, une voiture admirable avec deux chevaux d'un poil cendré. L'abbé de Saint-André aurait une belle abbaye, celle de Saint- Vaast sans doute, dont le cardinal était commendataire. Quant au cadeau que Mme de Courville se propose de faire à son futur, c'est un superbe nécessaire en vermeil et, en outre, une montre avec sa chaîne, l'une et l'autre enrichies de diamants, deux bagues ornées de pierres précieuses, et une tabatière avec son portrait à elle, baronne de Courville, une merveille de richesse et d'art. D'Étienville a vu tout cela. Il a vu encore une argenterie princière, estimée soixante mille livres, dont le cardinal a fait présent à la dame et le portefeuille contenant les 100 000 livres, en billets noirs de

la caisse d'escompte, que Mme cle Courville donnera à son mari le jour des noces. Fages écoute, trouve tout cela très beau, de plus en plus beau, mais il trouve aussi que c'est de plus en plus long à venir.

Ce qui rend les intrigues de Mme de la Motte intéressantes, ce n'est pas seulement la hardiesse de ses conceptions, c'est l'inimaginable complication des fictions qu'elle réalise, le nombre des personnages qu'elle met en scène, forgeant à chacun d'entre eux un rôle dont elle voit d'un coup d'œil tout le développement, et les faisant tous manœuvrer de manière à les amener chacun au but, au moment voulu, avec une précision étonnante, avec une connaissance des caractères que les meilleurs dramaturges n'ont pas surpassée.

Mais tandis qu'en la petite Nicole Leguay, qui joua si gentiment le rôle de la baronne d'Oliva, Jeanne avait trouvé une enfant confiante, timide, tranquille, elle avait en la personne de Bette d'Étienville mis en mouvement un gaillard qui n'a pas tardé à s'entourer de quatre ou cinq compères de son espèce, lesquels, avec une spontanéité que Mme de la Motte ne leur demandait sans doute pas, vont mener les choses à leur façon, hardiment, vivement, à la diable, et faire de la belle Mme de Courville, qu'elle fût fantôme ou réalité — et là vraiment était le cadet de leurs soucis! — une fée habile à remplir les escarcelles.

XXTII

Le baron de Fages n'était pas homme à laisser traîner les choses. A peine Bette lui eut-il parlé, le 5 avril, de projet de mariage, qu'il allait, en compagnie de l'abbé de Saint-André et de Cola vier d'Albissy, ancien directeur de la compagnie de la Guyane française, commander des bijoux chez Loque, joaillier au Pont- Notre-Dame2. Le baron n'a pas un sol, mais il va faire un mariage, et quel mariage! — 10 000 livres argent comptant, une charge de 30000 livres, et 100 000 livres de rente. L'abbé et l'ancien directeur de la compagnie de la Guyane française confirment. A cette première visite on n'emporte aucun bijou.

Du moment qu'il devait faire un pareil mariage, le baron ne pouvait demeurer petitement logé dans sa garçonnière de la rue du Bac. Le voici rue du Mail, hôtel des Indes, au premier, où il occupe un apparte* ment somptueux. Des amis colportent les splendeurs de son prochain établissement. Le baron s'environne

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