EXTRADITION DE LA BARONNE D'OLIVA ET DE VILLETTE
Bontems était parvenu à gagner la confiance de Rétaux.
« Ma prison sera-t-elle longue? demanda celui-ci.
— Je l'ignore, répondait l'auditeur, votre élargissement ne dépend pas de moi.
— A Paris, le Parlement m'a-t-il décrété?
— Mais, comme vous avez l'air inquiet, disait Bontems, il semblerait que vous êtes entré bien avant dans les intrigues de Mme de la Motte?
— Il est permis de n'être pas tranquille, lorsqu'on a compromis la reine dans sa personne et dans sa signature.
— Que ditez-vous là, insista Bontems. Seriez-vous impliqué dans ce qu'a fait la demoiselle d'Oliva? »
A ce nom, Rétaux eut un sursaut, suivi d'un grand embarras.
« La d'Oliva serait-elle arrêtée?
— Elle est à la Bastille.
— M'a-t-elle nommé, le savez-vous? En a-t-on parlé dans le public? Cette fille seule peut me compromettre, car je suis bien sûr que Mme de la Motte ne me nommera pas. Mais si cette fille a parlé je suis un homme perdu 1 ! »
Rétaux de Villette fut écroué à la Bastille le 16 mars
1. Lettre en date du 20 mars 1786, adressée à Tronchin, ministre de la République de Genève auprès du roi de France et communiquée par celuici à Vergennes, Arch. des Aff. étrang., Mém. et docum., France 1400, fos 69-74; cf. au sujet de cette lettre, Bibl. nat., ms. Joly de Fleury 2088, f» 234.
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Nicole d'Oliva et Rétaux de Villette étant arrêtés, il ne manquait plus que le comte de la Motte pour que le Parlement eût sous les verrous de la Bastille tous les acteurs de l'intrigue. La capture du mari de Jeanne devait être de la plus grande importance, car ses dépositions eussent contribué à mettre la vérité en pleine lumière. Aussi l'abbé Georgel, porte-parole des Rohan, talonnait-il les ministres, les pressant de faire leurs efforts pour parvenir à l'arrestation du fugitif; mais l'extradition ne s'obtenait pas en Angleterre comme en Belgique et en Suisse. Aucun pays ne se montrait plus jaloux de son droit d'asile.
On eut tout à coup une lueur d'espoir. Le comte
1. Documents contenus dans le ms. Mém. et docum., France 1400, aux Arch. des Aff. étrang., en particulier le rapport (6 juin 1786) de l'inspecteur Quidor (f0s 226-221) : — rapport d'un nommé Le Mercier (agent de la police française), publ. par Peuchet, Mémoires tirés des Archives de la police, III, 171-173; — lettres de Rohan à Target,, Bibl. ». de Paris, ms. de la réserve; — déclaration sous serinent faite le 3 avril 1786 par Marie-Benjamine Grillon, femme de Bénevent Dacosta, publ. dans les Mémoires du comte de la Motte, éd. Lacour, p. 153-55 et dans la Vie de Jeanne de Saint-Bémy. II, 389; Mémoires du comte de la Motte, dans leur double rédaction, l'une publiée par Louis Lacour (Paris 1858), l'autre conservée aux Archives nationales, F7, 6354, A/7271.
2G4 l'affatre du collier.
d'Adhémar, ambassadeur de France en Angleterre, venait de transmettre à Marie-Antoinette une lettre datée d'Edimbourg du 20 mars 1786, signée d'un certain François Bénevent dit Dacosta, « maître de langues modernes », qui s'offrait, moyennant finances, à livrer, non seulement La Motte, mais les diamants dont il était porteur.
« Ma situation, disait-il, m'oblige à un pas auquel mon cœur répugne; mais si je sacrifie le comte de la Motte-Valois, je ne fais que donner une victime à la justice en relevant ma pauvre famille, pendant que tant d'autres deviennent grands et riches en ne sacrifiant que des innocents ».
Bref Bénevent offrait de livrer La Motte et son trésor moyennant la somme de 10 000 guinées qui représentaient plus de 260 000 francs.
Vergennes répondit au comte d'Adhémar en date du A avril : la reine elle-même lui avait remis la lettre de de Bévenent; le roi consentait à verser les 10 000 guinées demandées contre livraison du comte de la Motte : 1000 guinées seraient payables d'avance et, pour le restant, toutes garanties seraient données jusqu'au moment du versement intégral à effectuer le jour où le comte serait remis en lieu de sûreté, à Dunkerque, à Calais, à Dieppe, au Havre, ou en quelque autre port des côtes françaises. Le ministre recommandait cependant à l'ambassadeur de procéder de façon qu'on ne pût présumer qu'il eût autorisé l'enlèvement en Angleterre d'un réfugié
Depuis son arrivée à Edimbourg, le comte de la Motte et Georges, son domestique, prenaient leurs repas chez un certain Boile, qui y tenait un établisse-
h Ardu des Aff. étrang., Môm. et docum., France 1400, f» 89-90.
ment assez fréquenté. Bénevent Dacosta, italien d'origine, y venait souvent. C'était un vieillard de soixante-dix ans, de belle figure, l'air ouvert et parlant beaucoup.
« Vous devriez, dit Georges à son maître, faire venir cet homme ici sous prétexte de vous perfectionner dans la langue italienne. Comme il fréquente les meilleures familles de la ville, il entend raisonner sur l'affaire qui vous intéresse et sous ce rapport il serait possible qu'il vous fût utile. »
Le comte ne tarda pas à comprendre qu'il pouvait tirer du vieux professeur un parti plus important. Dacosta était marié à une française beaucoup plus jeune que lui. La Motte vint demeurer avec eux. Il se donna pour leur neveu, chacun le regarda comme tel, et il se trouva abrité de la sorte au sein d'une famille dont il paraissait faire partie intégrante et qui le garantissait contre les recherches toujours redoutées. Il ne pouvait plus être signalé que par Dacosta. Il paya les dettes du vieux ménage, lui fournit de l'argent, congédia l'interprète qu'il s'était attaché et, mettant toute sa confiance en son hôte, crut de ce jour pouvoir vivre en sécurité. Nous venons de voir ce qu'il en advint.
Le comte d'Adhémar fit savoir à Dacosta que sa proposition était agréée. Le 7 avril 1786 il chargea Sibille d'Aragon, son premier secrétaire, de l'exécution du projet dont celui-ci traça le plan. D'Aragon, ancien officier, qui avait servi en Amérique sous les ordres de Rochambeau, était homme d'action. Bénevent obtiendrait de La Motte qu'il quittât Edimbourg en lui persuadant qu'il n'y était plus en sûreté. Il se rendrait avec lui à Newcastle, sur la Tyne, dans le Northumberland, d'où il ne serait pas difficile de faire
venir le comte au port de Shields. Deux inspecteurs de police venus de Paris à Londres et de Londres à Newcastle seconderaient l'Italien; d'autre part, deux autres officiers de police viendraient jusqu'à Shields, par mer, dans un vaisseau charbonnier, dont l'équipage, composé de cinq à six hommes seulement, serait d'un dévouement mis à l'épreuve. Les mines de Newcastle étaient en pleine activité et il ne paraîtrait pas surprenant qu'un vaisseau français vînt jusqu'à Shields pour y charger du charbon. Au moment voulu, Dacosta verserait un narcotique au comte de la Motte. Assisté des deux inspecteurs venus de Paris il le roulerait tout endormi dans des couvertures, le transporterait comme un ballot jusque dans un canot arrivé à la côte, lequel, en peu de minutes, aborderait le vaisseau charbonnier stationnant en mer : et, voiles dehors, le vaisseau cinglerait vers la France. Complots de brigands : ils furent conçus le plus sérieusement du monde par l'ambassade de France à Londres , en collaboration avec le ministère des Affaires étrangères et la lieutenance générale de police à Paris.
L'ambassadeur estimait que le plan ne pouvait échouer.
Le 29 avril 1786, Bénevent écrivait d'Edimbourg à Sibille d'Aragon : « Je vous ai promis de vous annoncer notre départ pour Newcastle. J'ai donc l'honneur de vous dire que nous partirons dans le courant de la semaine, sans faute ». Il ajoutait : « Je ne vous dirai rien des propos infâmes que La Motte dit avoir été tenus par le cardinal au sujet de la reine : ils sont tels que ma plume refuse de les tracer ». La Motte vint à Newcastle où il se plut beaucoup. « C'est une ville fort agréable, écrit-il, sur la Tyne, à deux lieues
de la mer : il y règne un grand mouvement en raison de ses mines de charbon. »
Le 30 avril, les inspecteurs Quidor et Grandmaison recevaient leurs passeports pour se rendre par le port de Dieppe à Londres. Le 12 mai, l'inspecteur Surbois, accompagné d'un agent de la police nommé Chariot, recevait des passeports de leur côté : ils devaient fréter le vaisseau charbonnier pour Shields. A Quidor et à Grandmaison étaient assurées une somme de 50000 livres et une pension en cas de réussite; les récompenses remises à Surbois et à Chariot ne devaient pas être inférieures. On a dit que Bénevent recevait pour sa part plus de 260000 livres. A ces chiffres on peut juger de l'importance que la cour de France attachait à faire paraître devant le Parlement tous ceux qui pouvaient faire connaître les dessous de l'affaire du Collier.
Le 10 mai, d'Adhémar rend compte dans une lettre à Vergennes de son entrevue avec les inspecteurs Quidor et Grandmaison arrivés à Londres. Le lieutenant de police n'avait pas fait connaître à ces derniers, en leur donnant leurs instructions au moment de leur départ, l'objet exact de leur mission. « L'un des deux inspecteurs de police, écrit l'ambassadeur, m'a montré assez de répugnance pour l'expédition dont il était chargé. Il m'a dit à plusieurs reprises qu'appuyé en France de l'autorité et ne craignant personne corps à corps, il compromettrait sa vie sur le pavé de Paris, tant que l'occasion se présenterait, mais qu'il connaissait le danger d'opérer en Angleterre et qu'il ne voulait pas s'exposer à être pendu. » L'ambassadeur s'efforça de le rassurer, puis, de commun accord avec d'Aragon, on précisa la ligne de conduite à suivre. « Le capitaine (du charbonnier),
sous prétexte de chargement de charbon qu'il fera réellement, s'informera des usages du port et assurera du côté de la mer tous ses moyens de départ. Quand le terrain à Shields aura été bien reconnu, le capitaine et l'inspecteur partiront pour Dunkerque, où l'inspecteur trouvera deux de ses records qu'il embarquera tout de suite avec lui, sur le petit bâtiment qui fera voile pour Shields. Le second inspecteur de police resté à Londres se rendra alors par terre à Shields avec M. d'Aragon. L'on enverra chercher Bénevent et tout le monde se concertera dans un lieu qui va être convenu au premier voyage destiné à la reconnaissance des lieux. » Aux inspecteurs euxmêmes la réussite semble à ce moment certaine. Dacosta est appelé à Londres pour fixer les derniers points. L'ambassadeur de France et son secrétaire eurent avec lui une conférence dans un fiacre; mais il n'y avait pas de dame voilée.
Le mardi 16 mai, à l'entrée de la nuit, les inspecteurs Quidor et Grandmaison quittèrent Londres en chaise de poste, accompagnés par d'Aragon. Roulant nuit et jour, ils parvinrent le jeudi soir à Newcastle. On était convenu d'un lieu où Dacosta devait venir. D'Aragon lui écrivit aussitôt et comme l'Italien ne parut pas il alla lui-même le chercher. Mais nos compagnons le trouvèrent dans des dispositions toutes transformées. Il paraissait étonné, contrarié, fâché de voir arriver les inspecteurs pour terminer une affaire qui, disait-il, n'était même pas commencée.
« Vous auriez dû vous presser moins, répondait-il à d'Aragon, et vous auriez reçu ces jours-ci une lettre, partie aujourd'hui, par laquelle je vous mande de venir pour conclure, si vous avez intention, les conditions que je vous avais proposées, et concerter ensuite
les moyens d'enlever le sieur de la Motte. Je n'ai point encore été à Shields :
« 1°, parce que le sieur de la Motte, effrayé d'un paragraphe d'une gazette d'Éclimbourg, où on assurait que de faux amis, qui avaient su capter sa confiance, avaient fait marché pour le livrer à la France, m'a obligé de partir précipitamment;
« 2°, parce qu'arrivé ici il a préféré y rester plutôt que d'aller à Shields;
« 3°, parce qu'avec un homme bourrelé de remords, et dont toutes les idées varient à chaque instant, je ne peux pas mettre trop d'adresse et de prudence dans la manière d'insinuer le parti que je désire lui faire prendre, sans trop insister d'abord, crainte de faire naître des soupçons;
« 4°, parce qu'il faut plus de temps que vous ne pensez pour chercher et trouver une maison telle que je la veux;
« 5°, parce qu'il m'aurait fallu 50 guinées pour louer cette maison et la payer d'avance, 50 autres pour l'emplette des meubles et que, n'ayant pas cette somme, j'aurais été plus qu'indiscret de vouloir l'emprunter au sieur de la Motte;
« 6° enfin, que m'étant engagé à le livrer et sachant que, l'opération ne réussissant pas, je serais, le premier, assommé ou pendu, c'est à moi d'assurer le succès, et vous auriez dû attendre que je vous eusse annoncé la chose prête. »
Dans ce sixième paragraphe Dacosta donnait le vrai motif de son revirement : au moment d'exécuter la trahison qu'il avait projetée, la peur Pavait pris. Dans sa pensée de vieillard, l'épouvante avait rapidement grandi, si bien qu'il n'avait pas tardé à révéler au comte de la Motte lui-même le projet qui avait été
conçu : la Motte ne s'en était d'ailleurs pas longuement indigné et nos deux compères, marchant à présent de concert, ne cherchaient plus qu'à soutirer le plus d'argent possible aux envoyés du gouvernement français. De fait Dacosta parvint à se faire verser par d'Aragon une somme de mille guinées (26 à 27000 francs).
« Une heure après (son entrevue avec d'Aragon) écrit le comte de la Motte 1 Costa revint avec un air de jubilation, tenant à la main des billets de banque pour la valeur de 1 000 guinées. »
Quidor raconte la fin de l'odyssée :
« Ne voulant pas partir sans savoir si du moins l'établissement pourrait se faire à Shields on s'y est transporté le lendemain (19 mai) avec le sieur Benevent. Examen fait du local tant externe qu'interne, la chose fut jugée impossible. Shields n'est point un village, mais une ville, ou plutôt deux, situées à droite à gauche d'une rivière qui a son embouchure dans la mer. Les maisons y sont amoncelées et les rues si étroites que les croisées plongent les unes sur les autres. Pas d'autre port que la rivière, dans laquelle tous les vaisseaux sont obligés d'entrer, 2000Ô matelots qui fourmillent sans cesse, des wachmann placés pendant la nuit, de cinquante pas en cinquante pas, dans toutes les rues, des hommes de garde sur chaque vaisseau, un commis de la douane qui s'établit sur les vaisseaux étrangers, depuis leur arrivée jusqu'à leur départ, pour empêcher la contrebande, pas une seule maison isolée, et la côte tellement dangereuse qu'il faut avoir recours à un pilote côtier pour
1. Confirmé par Vaffidavit de Benjamine Cos'a et par le rapport de l'inspecteur Quidor.
échapper au péril; ajoutez à cela que, depuis un temps infini, les vaisseaux français ont renoncé à ces parages parce que ceux qui y hasardèrent autrefois des chargements de charbon de terre en furent la dupe.
« Nous quittâmes tristement Benevent, dit en terminant Ouidor, pour reprendre la route de Londres. Le lendemain (20 mai) nous rendîmes compte à M. l'ambassadeur, qui jugea à propos de nous garder encore quelques jours pour attendre l'effet des promesses du sieur Benevent, ainsi que les ordres du ministre, à qui il avait écrit, et il nous conseilla de faire des courses dans les environs de Londres pour éviter qu'une clôture trop affichée ne nous rendît suspects.
« Mardi 30, ayant, par une lettre dont copie est ci-jointe, reçu ordre de revenir en France, nous sommes partis dans la nuit et arrivés à Dunkerque nous avons trouvé Surbois (l'inspecteur qui avait frété le vaisseau charbonnier) dont nous étions très inquiets. Nous avons pris ensemble le chemin de Paris, désolés que notre zèle et notre dévouement aient été sans utilité1.
1. Areh. des Aff. étrang., Mém. et docum., France 1400, foç -2?6-2-27.