CORRESPONDANCE SECRÈTE
choses extraordinaires, écrit-il; mais je les prévois sans aucun effroi. Je remercie Dieu d'avoir rendu ma position si différente de ce qu'elle était. Ce qui me rend aussi plus tranquille, c'est que, l'honneur couvert, tout le reste n'est plus que mon affaire personnelle. »
Dans ces lettres, sa bonté apparaît encore d'une manière touchante. Il est préoccupé de Cagliostro et de sa femme, du baron de Planta, embastillés à son propos. Il se soucie d'eux autant que de lui-même. Les recommandations reviennent, incessantes. Il faut mettre, dans le Mémoire que Target va publier, la déclaration où Mme de la Motte a fini par proclamer l'innocence du comte de Cagliostro et de sa femme. Il faut aussi avoir grand soin de donner toujours à Cagliostro le titre de comte. Ce serait lui faire peine que de l'oublier. Rohan veut encore qu'avec sa grande autorité Target parle à l'avocat de l'alchimiste, stimule son ardeur, lui donne des conseils.
Enfin, pour son défenseur, Rohan déborde de gratitude : « Adieu, je vous répète encore toute l'expression de cette douce reconnaissance que ma sensibilité pourrait seule vous peindre ».
Deux fois seulement, dans ces lettres, sous le mystère de l'encre invisible, se glisse le souvenir de la reine. « Avez-vous des nouvelles de la R[eine] ? » La seconde fois l'expression trahit la profondeur du sentiment et la préoccupation constante :
« Marquez- moi s'il est vrai que La Reine continue toujours à être triste. »
L'usage du temps était que les Mémoires et consultations des avocats fussent imprimés. Ils étaient mis en vente et distribués à profusion. Le retentissement du procès fit lire avec passion ces écrits dans toute la France et même hors des frontières. Le talent des avocats ajouta à L'intérêt de la cause, au point qu'après plus d'un siècle, ces écrits de circonstances demeurent d'une lecture attachante.
Le « conseil » du cardinal était composé des maîtres du barreau parisien : Target, de Bonnières, Laget- Bardelin, Tronchet, Collet et Bigot de Préameneu. Me Target, de l'Académie française, passait alors, réputation qu'il a gardée jusqu'aujourd'hui, pour une des gloires du barreau français. Il était le seul avocat qui fût entré à l'Académie depuis un siècle et demi, c'est-à-dire depuis Patru, élu en 1640. Il est vrai que l'illustre Le Normand avait songé à se présenter vers le début du xvme siècle; mais le Conseil de l'ordre lui avait fait savoir que s'il descendait à faire les visites de candidature il serait rayé du barreau. Et Le Normand y avait renoncé.
Target était l'homme de son éloquence : massif et lourd. Il fourrait ses gros doigts dans les petites tabatières des dames. Aussi la gracieuse marquise de Villeneuve-Arifat ne l'aimait-elle pas. « Ce Target était de l'Académie, dit-elle, et un de ses membres les moins brillants; de plus laid et point aimable. Ce petit œil bleu céleste dont on le décorait n'était autre chose qu'un vilain œil louche et noir1. »
Mme de la Motte eût désiré être défendue par le jeune Albert Beugnot; mais Beugnot, nonobstant l'insistance de Thiroux de Crosne, lieutenant de police, qui essaya de le déterminer par la perspective de la réputation qu'un débutant pouvait acquérir en pareille circonstance, déclina l'honneur. Thiroux de Crosne lui donna alors le propre « conseil » de sa famille, Me Doillot, avocat âgé de plus de soixante ans, qui avait renoncé depuis un certain temps à l'exercice actif de sa profession, mais était encore recherché dans son cabinet comme un jurisconsulte éclairé. « Le vieillard n'approcha pas impunément de Mme de la Motte, dit Beugnot : elle lui tourna la tête. »
Me Blondel, avocat de la baronne d'Oliva, un jeune stagiaire tout frais émoulu de l'Ecole, n'approcha pas impunément, lui non plus, de sa jolie cliente : elle lui tourna la tête également. A vrai dire, le résultat fut différent. Mme de la Motte mit dans la cervelle de Me Doillot tout ce qu'elle voulut, et lui fit écrire les mémoires les plus extravagants: « Il faut que l'avocat soit devenu fou, disait de lui son frère, le notaire au Châtelet, ou que la dame La Motte l'ait ensorcelé comme elle l'a fait du cardinal ». Si bien que le jurisconsulte estimé y laissa sa réputation, tandis que, sur
1. Souvenirs de la marquise de Villeneuve-Arifat, publ. par M. Henri Courteault, p. 71-7-2.
les ailes de l'amour, celle du jeune stagiaire fut portée du jour au lendemain au delà des nues1.
Le mémoire de Doillot pour la comtesse parut le premier, en novembre 1785. Grâce aux passions surexcitées, il eut un succès fou 2. « L'avocat Doillot, dit la Gazette de Leyde, ne peut suffire aux demandes qui sont faites tout le jour. On voit assiéger sa porte par une foule continuelle. Plusieurs milliers d'exemplaires ont à peine suffi à contenter l'avidité des premiers demandeurs3. »
L'auteur des Observations de P. Tranquille 4 donne une description pittoresque de la cohue :
« Comme je ne suis pas de ces êtres qui se font écraser pour avoir du nouveau, je passai mon chemin. Je n'étais pas à dix pas de cette maison — la maison de Me Doillot — qu'un clerc de procureur, tout essoufflé, tout en sueur, me demanda d'un ton précipité : « Monsieur, en avez-vous? en avez-vous? » Ayant dit que je n'en avais pas, mon robin me quitta. Je tournai le coin de cette maudite rue; la voiture d'un Esculape, qui s'époumonait de crier : « Cocher, « cocher, arrête à la porte que voilà! » — celle de Me Doillot — faillit m'écraser. Je n'étais pas encore remis de ma frayeur que le cabriolet de M. D*** me frotta l'habit. J'envoyais au diable l'avocat et son mémoire et croyais bonnement être débarrassé de cette foule importune, lorsqu'un chirurgien m'accosta et me dit : « Sandi, monsieur, je ne vous demande pas quel « est le sujet de votre sortie. En avez-vous enfin? » Ma foi, je l'avouerai, je crus en ce moment qu'au lieu
1. Me Blondel quitta dans la suite le barreau et devint juge à la Cour d'appel de Paris.