Me de Jeanne de Saint-Bémy, I
Du factum de Cagliostro, la Correspondance littéraire parle ainsi :
« Oh! que cela serait beau, si tout était vrai, s'écriait une femme d'esprit, après avoir écouté avec attendrissement la lecture de cet attachant mémoire.
— Je ne m'arme point, répondit un homme sensible, contre l'émotion que me cause un roman bien écrit, jusqu'à ce qu'un arrêt ait décidé ce que je dois croire de la vérité des faits qu'il contient. »
« Et l'homme sensible avait raison », ajoute le nouvelliste.
Huit soldats du guet, devant la porte de Me Thilorier, au cloître Notre-Dame, endiguaient le public qui se précipitait sur cet écrit sensationnel. Cagliostro l'avait rédigé en italien, puis Me Thilorier, avocat de vingt neuf ans rempli d'esprit, lui avait donné une forme vive et piquante \ Cagliostro, de qui la liberté, la vie même, étaient enjeu, débute par raconter les histoires les plus invraisemblables sur sa naissance et son éducation, sur la science prodigieuse qu'il a acquise, sur les guérisons miraculeuses qu'il sème autour de lui. Son odyssée mythologique à travers l'Europe et l'Afrique est exposée en termes inimaginables. Après quoi, le plus sérieusement et le plus heureusement du monde, il se défend. La première partie pouvait faire douter de la véracité delà seconde.
1. Jean-Charles Thilorier, né à la Rochelle en 1756, mourut le 20 juin 1818, 7, rue Neuve-des-Capucincs, avec le titre d'avocat aux Conseils du roi. Il était lils d'avocat et laissait deux rils dont l'un, Adrien-Jean-Pierre, fut lui-même avocat. Ayant eu, en 1790, le courage de présenter la défense du marquis de Favras, il fut emprisonné, puis il se réfugia chez son beaufrère dans le Blésois. Il était passionné pour les sciences mécaniques et la philosophie. On a de lui un Système universel (4 vol. puhl. en 1818). il cultivait la poésie et fit des tragédies. Son fils cadet, Nicolas-Charles, mourut à Blois, en novembre 1853, laissant une fille unique, aujourd'hui Mme Storelli.
« Mais cette folie, comme dit Beugnot, dont Thilorier, homme de beaucoup d'esprit, riait tout le premier, fut tenue pour convenable et bien à l'ordre du jour. » Cagliostro avait, il est vrai, un argument sans réplique : le cardinal avait traité avec les joailliers le 29 janvier 1785, et lui, Cagliostro, n'était arrivé à Paris que le 30 à neuf heures du soir.
Avec Mme de la Motte il le prenait de très haut. La comtesse, dans son Mémoire, l'appelait : « Empirique, bas-alchimiste, rêveur sur la pierre phiiosophale, faux prophète ». Cagliostro répond :
Empirique! J'ai souvent entendu ce mot, mais n'ai jamais pu savoir au juste ce qu'il signifiait : peut-être un homme qui, sans être docteur, a des connaissances en médecine, va voir les malades et ne fait point payer ses visites, guérit les pauvres comme les riches et ne reçoit d'argent de personne — en ce cas je suis empirique.
Bas-alchimiste ! alchimiste ou non, la qualification de « bas » ne convient qu'à ceux qui demandent et qui rampent, et l'on sait si jamais le comte Cagliostro a demandé des grâces à personne.
Rêveur sur la pierre philosophale ! Jamais le public n'a été importuné par mes rêveries.
Faux prophète! Je ne l'ai pas toujours été. Si M. le cardinal de Rohan m'eût cru, il se serait défié de la comtesse de la Motte et nous ne serions pas où nous en sommes.
La fin du mémoire serait à citer tout entière; en voici les dernières lignes :
Français, n'ètes-vous que curieux? vous pouvez lire ces vains écrits où la malice et la légèreté se sont plu à verser sur Y Ami des hommes l'opprobre et le ridicule.
Voulez-vous, au contraire, être bons et justes? N'interrogez point; mais écoutez et aimez celui qui respecta toujours les rois parce qu'ils sont dans les<mains de Dieu, les gouvernements parce qu'il les protège, la religion parce qu'elle est sa loi, la loi parce qu'elle en est le supplément, les hommes enfin parce qu'ils sont, comme lui, ses enfants.
N'interrogez point: mais écoutez et aimez celui qui est venu parmi vous faisant le bien, qui se laissa attaquer avec patience et se défendit avec modération.
On était encore tout abasourdi de cette littérature, inattendue en la circonstance, — car ce plaidoyer s'adressait véritablement à Nos Seigneurs du Parlement, siégeant en la Grand'Chambre et la Tournelle assemblées, — quand parut le délicieux écrit de M° Blondel plaidant pour Nicole d'Oliva. Nicole était charmante et son avocat le disait en termes exquis. « Le Mémoire de la demoiselle Oliva, écrit le Père Georgel, intéressa toutes les âmes sensibles par les aveux ingénus que faisait cette belle courtisane. Le style avait la fraîcheur du coloris que les poètes attribuent à la reine de Gnide et de Paphos. » Et voilà un joli spécimen de style jésuite à propos d'une jolie femme. Me Blondel écrivait bien mieux : son Mémoire est si simple, si clair, d'une émotion si naïve et si touchante, la logique en est si finement et si joliment déduite, qu'il est impossible aujourd'hui encore de le lire sans une vive sympathie. Tout Paris pour Nicole eut les yeux de Blondel. Vingt mille exemplaires de son petit chef-d'œuvre furent vendus en quelques jours
Me Blondel trouvait le même intérêt que le défenseur du cardinal, Me Target, à prouver que, lors de la scène du Bosquet, dans cette obscurité profonde, Nicole n'avait rien pu distinguer. Et Manuel de rimer ces vers qu'il met dans la bouche de la jolie figurante :
Tous deux m'ont démontré que je n'ai rien pu voir. Target, qu'il faisait nuit. Blondel. qu'il faisait noir.
1. Gazette d'Amsterdam, 31 mars 1786. Le Mémoire avait paru le -21.
Voilà ce que je sais. Et mon âme ingénue Dans cet humble récit se montre toute nue. Je suis simple, naïve. Et qui sut jamais mieux Que la belle Oliva se dévoiler aux yeux ?
Quand, du fond du Châtelet, où il était mélancoliquement détenu, Bette d'Étienville apprit le succès de librairie de ces écrits, qui se transformait pour les auteurs en succès d'argent, car chaque exemplaire se vendait de vingt à trente sols, il demanda énergiquement à en être, car enfin, lui aussi, il avait été mêlé à une histoire de diamants. On a dit que Vergennes et le ministère eussent préféré ne pas compliquer l'affaire si compliquée déjà du cardinal, en y ajoutant Finvraisemblable aventure du bourgeois de Saint-Omer et de son ami le baron de Fages. Mais il tenait lui, d'Étienville, à parler et à écrire, quoi qu'on en eût. Et ses Mémoires de pleuvoir : du 24 février 1786 au 11 avril, il en publie trois coup sur coup. Chacun fut vendu à milliers d'exemplaires. « On a beau s'écrier : mais d'où vient ce nouveau venu! A qui en veut-il? de quel droit publie-t-il un Mémoire? Ce Mémoire est un roman qui a du mouvement, de l'intérêt, du style. Tout le monde le lit et s'intéresse pour M. Bette d'Étienville, sans se soucier si c'est un personnage réel ou un être fantastique » Ces Mémoires étaient signés de M 6 Montigny, avocat mal famé, observe le Bàchaumont, qui n'en distribuait pas un seul exemplaire gratuitement et les vendait lui-même à son domicile, rue de La Harpe, sans pudeur. D'Étienville, qui y exerçait pour la première fois sa plume, signait : Auctor et actor.
La belle comtesse de Cagliostro eut pour défenseur