I.K PIIOCÈS CKIMINKl
et suscilont la curiosité publique. Ce n'est que plus lard que cette affaire allait devenir un grand procès, une cause éminemment célèbre.
Au milieu de cette époque de désorganisation intérieure, d'insécurité et de brigandages perpétuels, alors qu'on sortait à peine de la Terreur, où la vie humaine comptait pour si peu, qu'importait, en réalité, que quelques têtes d'assassins tombassent encore î
D'autre part, la personnalité des accusés, pas même celle de Lesurques, n'était connue du . grand public. On avait bien parlé en son temps de ratta([ue audacieuse de la malle, du double assassinat, du vol considérable qui en avait été le mobile; mais cela remontait déjà à plusieurs mois. D'autre part, l'instruction avait eu lieu à Mclun, les gazettes n'en avaient plus entretenu l'opinion, et le juge de paix Daubanlon lui-même n'était pas une de ces autorités judiciaires dont la réputation franchissait le Palais de Justice.
Paris avait alors bien d'autres préoccupations : les succès de Buonaparle en Italie, de Jourdan et de Moreau sur le Rhin, l'Adige et le Danube déjà atteints par les armées de la République étaient des faits bien autrement intéressants que le jugement ([ui pourrait condamner cette bande de malfaiteurs, la plupart escarpes de profession et repris de justice.
La police n'avait même pas mis la main sur le chef, qui seul eût pu offrir quelque intérêt.
D'ailleurs, tous ces misérables, sauf une somme en numéraire de loooo livres, n'avaient guère volé et ne s'étaient partagé entre eux que des assignats et, devant le discrédit où ces papiers étaient tombés, leur tlisi)arition, en supposant même qu'on ne parvînt point à les retrouver, ne serait pas une cause de ruine pour les finances de la République.
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II est vrai qu'il fallait peu de choses pour vider les caisses du Trésor î
Si la France, depuis longtemps, n'avait jamais paru plus grande au dehors que durant cet été de 1796, sa situation intérieure était loin de répondre à son état extérieur.
u Paris offrait un spectacle singulier : les patriotes furieux depuis Tarreslation de Babœuf, de Drouet et de leurs autres chefs, exécraient le gouvernement et ne souhaitaient plus les victoires de la République, depuis qu'elles profitaient au Directoire. Les ennemis déclarés de la Révolution les niaient obstinément; les hommes fatigués d'elle n'avaient pas l'air d'y croire. Quelques nouveaux riches, qui devaient leur fortune à l'agiotage ou aux fournitures, étalaient un luxe effréné et montraient la plus grande indifférence pour cette Révolution qui avait fait leur fortune. Cet état moral était le résultat inévitable d'une fatigue générale dans la nation, de passions invétérées chez les partis, et de la cupidité excitée par une crise ûnaricière. Mais il y avait encore beaucoup de Français républicains et enthousiastes , dont les sentiments étaient conservés, dont nos victoires réjouissaient l'âme, qui, loin de les nier, en accueillaient au contraire la nouvelle avec transport, et qui prononçaient avec affection et admiration les noms de Hoche, Jourdan, Moreau et Buonaparte. Ceux-là voulaient qu'on fît de nouveaux efforts, qu'on obhgcàt les malveillants et les indifférents à contribuer de tous leurs moyens à la gloire et à la grandeur de la République '. »
Mais les embarras financiers du gouvernement n'en restaient pas moins inextricables. On ne voulait plus de
y. Tliiors, lièvolulion française.
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papier, et seules les caisses de l'Étal les recevaient encore. On arrivait ainsi à celte situation bizarre et anormale que les affaires commerciales et industrielles ayant repris une certaine activité, grâce à la réouverture de quelques communications avec le continent par l'effet de nos victoires, la crise financière privée avait cessé un instant, tandis que, pour l'État, elle persistait encore et plus aiguë que jamais.
Cependant les abords du Palais de Justice étaient gardés ce jour-là par une force de police plus importante que d'ordinaire. Force de police est plutôt ici une hyperbole, car celle-ci n'existait plus guère. La gendarmerie urbaine et rurale était complètement désorganisée et n'était ni velue ni équipée. Il était difficile d'obtenir d'elle un service régulier. Quant à la police proprement dite, elle avait été licenciée par le ministre Cochon, plus tard comte Cochon de Lapparent, préfet et sénateur de l'Empire, qui venait de remplacer Merlin de Douai ; et ses agents secrets, ses «mouchards », comme on les appelait déjà, veillaient presque seuls à la sécurité de Paris, avec quelques gendarmes.
a) Première audience (15 thermidor an IV) K
Lorsque, ce i5 thermidor, à dix heures du malin, les douze jurés ^ vinrent s'asseoir à leur banc peu avant
1. N.B. — L'^s dôpositions dos tiMiioiiis rôsultont soulos ot textuelleniPiit du dossier d'instruction; mais les déhals devant lu juridiction criminelle étant, de j)ar la loi, purement oraux, et les journaux de cette époque ne contenant i)oint de com])tes rendus judiciaires, les incidents d'audience n'ont pu être ])ar nous reconîstitués que d'après des i)ièc.\s et documents très divers dont nous avons i^jidiqué autant que p.)ssible la source.
Toute cette partie n'est donc qu'uoe écocatioa plutôt qu'une reproduction des débats.
2. C'étaient los citoyens Ilohilliard, Saulnier, Scribe^ \Iovva\\lier, Porcher, Joly, Laj)aime, Chagot, Hiwvîaw, T'v^\rroîa\^\A^'>^v^.w^ et Frlsard.
l'entrée du Tribunal, la salle n'était guère envahie que par la foule des témoins à charge et à décharge, derrière lesquels le public habituel des affaires criminelles se tenait debout, séparé par une balustrade de bois.
La chaleur était, cette année-là, particulièrement intolérable et le Paris élégant avait déjà, à cette époque, déserté en grande partie la ville pour les campagnes environnantes ou même la banlieue à la mode : Ncuilli, avec son château et son parc admirables; Longchamp, où la « jeunesse dorée » prenait ses ébats ; Boulogne, l'ancien Mcnus-lès-Saint-Cloud ; Auteuil, surtout, dont les eaux minérales ferrugineuses étaient encore fort suivies ^
La salle où se tenait alors au Palais de Justice le Tribunal criminel était située au premier étage entre la cour Saint-Martin et les cours dites aujourd'hui « cour des Femmes » et « cour des Cochers ». Celait une pièce rectangulaire, assez sombre, très sobre de décoration, et qui occupait l'emplacement des S" et 4® Chambres de la Cour actuelle, juste au-dessus de la 7* Chambre de la Cour. L'escalier qui y donnait accès prenait dans un coin de la cour Saint-Martin.
Un huissier-audiencier, vêtu de noir, portant au cou une chaîne dorée qui descendait sur la poitrine, et à la boutonnière une médaille suspendue par un ruban aux trois couleurs, avec ces mots : a Action de la Loi », fît retomber lourdement sur les dalles sa canne noire à pomme d'ivoire et annonça d'une voix solennelle : Le Trihanal criminel^ citoyens!
Le Président, le citoyen Gohier, ainsi que les juges assesseurs, les citoyens Roydot, Doillal, Damcuve et (Jodefroy portaient le costume édicté l'année précédente: