‹ L'affaire du courrier de Lyon: les procès Lesurques, Durochat. Vidal, Dubosq et Béroldy. D'apresChapitre 29 sur 80 · Voir p. 77, note · texte numérisé non relu

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tis le lendemain 18 pour Château thiéry; que pour s'enfuir ils s'étaient servis de la voiture de David Bernard; que quoique leurs passeports fussent pour aller à Troyes, pour n'être pas suivis, ils avaient pris la route de Bondy; qu'ils avaient été accompagnés jusqu'à cet endroit par Bruer, Richard et sa femme et que Guénot était parti le 16 pour les aller attendre à Châteauthiéry ; (jue Etienne Couriol, sa maîtresse et Guénot s'étaient tous retirés chez le citoyen Gohier, employé dans les transports militaires à Châteauthiéry; que le Bureau central ayant chargé le citoyen Heudon, inspecteur de police, de suivre les traces de Couriol et de la fdle Breban, il les rejoignit le 19 floréal au soir dans le lieu ; que, les ayant fait arrêter, Etienne Couriol fut trouvé nanti, ainsi que le constate lo procès-verbal du juge de paix de Châteauthiéry de ce même jour : 1<» de 1 528 livres 10 en argent ; 2° de 1 680 livres en or, en tout 3 208 livres 10 espèces; 3° de 1142 200 livres en assignats; 4° de 42125 livres en promesses de mandats; 5° de 7 lîiO livres en rescription, et d'une grande quantité de bijoux d'or et d'argenterie, le tout absolument neuf, ce qui forme à peu près le cinquième des objets volés au courrier de la malle le jour de l'assassinat, ainsi que cela est prouvé par les feuilles et bordereaux trouvés sur le courrier.

Ramené à Paris dans la voiture que lui avait prêtée Bernard ou qu'il lui avait vendue ainsi qu'il le prétend, avec sa maîtresse, (Juénot, voulant avoir l'air de braver le soupçon qui déjà planait sur sa tête, eut la hardiesse de revenir avec lui dans la même voiture et eut l'étonnant bonheur de n'être pas encore arrêté.

Etienne Couriol, interrogé aussitôt après son arrivée, rendit le plus mauvais compte de sa conduite et surtout de ses nouvelles richesses; et Magdeleine Breban, sa maîtresse, par un aveu ingénu de tout ce qui s'était j)assé sous ses yeux depuis le 8 floréal et même (juelques jours avant, dévoila le mystère et prouva par la candeur de ses réponses qu'elle n'avait trempé pour rien dans le crime. Comme il

résulta évidemment des interrogatoires de Couriol et de sa maîtresse qu'il avait les liaisons les plus intimes avec Richard Bruer et David Bernard et que la manière très problématique d'exister de tous ces individus les rendit très suspects, on les fit arrêter, et la suite de l'instruction n'a fait que corroborer de plus en plus les violents soupçons qui s'élevaient déjà contre eux. A l'égard de Guénot, par une espèce de miracle vraiment inconcevable, il jouissait encore de la liberté et ses assiduités au Bureau central toutes les fois que Couriol devait y paraître, n'avaient encore pu faire ouvrir les yeux sur son compte , lorsqu'un de ces événements, ménagés par la Providence, décida enfin à le faire arrêter et à le mettre au nombre des prévenus ainsi que Lesurques.

Le 22 floréal dernier, deux témoins de Monlgeron avaient été appelés pour être confrontés à Couriol, à TefFet de savoir s'ils, le reconnaîtraient pour l'avoir vu le 8 lloréal dans cet endroit. Étant à attendre le juge de paix dans une des pièces du Bureau central, ces deux témoins furent frappés de la ressemblance des figures de (iuénotet Lesurques avec celles qu'ils avaient vues à Montgeron le même jour en la compagnie de Couriol. Elles communiquèrent leur découverte au juge de paix qui déjà connaissait l'intérêt qu'ils prenaient à Couriol, il les fit arrêter sur-le-champ sur cette dénonciation, les confronta aux signalements qu'il avait reçus de Melun, et qui se trouvèrent tout à fait semblables à eux, et aux deux témoins, <{ui, après les avoir bien examinés, n'hésitèrent pas à affirmer qu'ils les avaient vus le 8 floréal dernier à Montgeron avec Couriol, (ju'ils reconnurent parfaitement bien aussi; et depuis ce moment ils n'ont pas varié un seul instant sur ce point, ainsi que plusieurs autres témoins.

La procédure se continua contre les six prévenus avec beaucoup d'activité, et les découvertes s'étant multipliées contre eux, le juge de paix lança contre chacun d'eux un mandat d'arrêt, comme auteur ou complice de l'assassinat commis le 8 floréal dernier en la personne d'Excoffou, cour-

rier de la malle de Paris à Lyon, et d'Etienne Audebert, postillon de Lieursaint, et du vol considérable (lui en a (Hé la suite cl les renvoya à Melun, attendu que le délit a été commis dans cet arrondissement.

Voici maintenant ce qui résulte des pièces contre chacun des accusés :

I. Il en résulte d'abord contre Coiiriol qu'il a découché de chez lui la nuit du 8 au 9 floréal dernier et qu'il n'est rentré ([uc le lendemain, assez tard dans la matinée. Quatre témoins (h'posent de ce fait, et sa propre maîtresse entre autres. Il y a plus, c'est qu'il dit dans un de ses interrogatoires (|u*il consent à passer pour coupable si son propriétaire dit qu'il a découché ce jour-là, et le propriétaire dit qu'il a découché. Il en résulte ([u'il a été vu par un grand nombre de témoins sur la route de Montgeron à Melun la plus grande partie de ce jour-là, presque jusqu'au moment où le courrier de la malle et le postillon ont été assassinés ; qu'il a laissé son sabre chez Champeau à Lieursaint, pour avoir un prétexte d'y retourner; qu'il est venu le rechercher, et n'est parti qu'au moment où il a été assuré de l'arrivée de la malle dans cet endroit; qu'à cet instant il n'a pas à peine laissé le temps de brider son cheval et qu'il est parti au grand galop rejoindre ses trois camarades qui étaient en avant; que son sabre cassé et ensanglanté, reconnu par lui, par sa maîtresse et par plusieurs témoins qui le lui ont vu ce jour-là, a été trouvé sur le lieu même de l'assassinat; (|ue le pantalon de laine, qu'il avoue avoir porté le 8 floréal, est marqué de sang; que, retourné à Paris le lendemain matin, c'est lui qui a mené entre quatre et cinq heures les quatre chevaux chez le citoyen Muiron, rue Saint- (iermain-l'Auxerrois à la Vieille-Poste ; qu'il est déménagé le lendemain 10 floréal, et est allé demeurer avec Bruer et sa maîtresse chez Richard dans un quartier fort éloigné du lieu, et qu'il y a été trouver Guénot qui s'y était aussi retiré et Lesurquesqui y venait très souvent; que, dans les derniers jours qu'il a demeuré rue du Petit-Reposoir, lorsque

Richard venait le voir, ils avaient ensemble des conversations secrètes et qu'ils éloignaient sa maîtresse et se cachaient d'elle; ((ue, s'étant enfui à Ghàteauthicry, lorsqu'il a- été arrêté, il a été trouvé naçti d'une forte partie d'assignats et de promesses de mandats et rescriptions, remis ce jour-là môme en chargement au courrier Excoffon, soit par l'Administration des Postes, soit p ai; différents particuliers; qu'il a été de plus trouvé saisi à peu près de la cinquième partie de la valeur métallique remise ce jour-là même à Excoffon ; que ce n'est que depuis le 8 floréal, jour de l'assassinat et du vol, qu'il s'est trouvé propriétaire d'une si grande quantité d'assignats, d'argent, de promesses de mandats de rescriptions, de bijoux et d'argenterie, puisque sa maîtresse atteste qu'avant cette époque ils n'avaient ([ue leur linge, quelques habits, sa montre et sa chaîne d'or; que tous ces objets, bijoux, argenterie, une grande partie des habits ont été achetés depuis la retraite Vhez Richard; que le 8 floréal, Gouriol avait, quand il est parti pour la campagne, un habit. bleu avec des boutons d'acier à fond blanc au milieu, un pantalon de peau, un gilet rouge brodé, des botfes et un chapeau à trois cornes à ganse d'or, costume qui est précisément celui que tous les témoins disent qu'il portait ce jour-là ; qu'avant de partir de la rue du Petit-Reposoir, il était très peu riche et faisait une fort petite dépense; enfin que c'est depuis le 8 floréal dernier qu'il a prêté à Bernard une somme de 2 976 livres, valeur métallique.

II. Il résulte des pièces contre Richard que rien n'atteste qu'il ait couché chez lui la nuit du 8 au 9 floréal dernier, si ce n'est (îuénot, l'un des prévenus qui le dit, afin que Richard puisse attester à son tour que Guénot a couché chez lui cette nuit-là même. Mais, ce qui est prouvé, c'est qu'avant ce jour fatal Richard a eu des conversations secrètes avec Couriol, dans son domicile, rue du Petit-Reposoir, et qu'alors on avait soin d'écarter la fille Breban, maîtresse de Couriol. C'est elle-même qui le dit. Ce qui est bien certain, c'est que le lendemain de l'assassinat et du

i20 L AFFAIRE DU COURRIKR DK LVO>

vol commis par Couriol, c'est chez HichanJ tyi'W se retire et va se cacher, avec Bruer et sa maitrcsse, et c'est nichani (\m recèle bien sciemment les objets par lui volés. Ce qui est bien prouvé, c'est que Couriol voulant s'enfuir et n'osant prendre, pour obtenir un passeport de la section, deux témoins (|ui le connaissent, c'est Hichard qui se charge de lui avoir ce passeport et les danx témoins qui lui sont nécessaires. C'est lui qui, depuis l'instant où le /-rime a été commis, retire également chez lui (iuénot et y reçoit habituellement Ixîsurques, l'un et l'autre violemment soupçonnés d'être complices de Couriol. C'est lui (|ui, avant le départ de cet accusé, l'aide à faire toutes ses emplettes, et k cacher le fruit de son crime; c'est lui qui au moment dn départ de Couriol ne le perd pas un inslant de vue, l'accompagne jusqu'à Bondy et ne le quitte que lors((u'il (»st hors d'atteinte. C'est aux dépens de Couriol (ju'il va et revient de Bondy avec l'ami Bruer; enfin, il ramène encore ce dernier chez lui et continue de le loger. II résulte des interrogatoires subis par Hichard et les autrr*s accusés qu'il n'a jamais fait rfu'un très petit commerce, et dans la patente il n'est d<'*sigrié que sous le titre plus que modeste de colporteur et sa femme sous celui de marchande â la toilette; et cependant, lorsque les scellés sont apf»os<;s chez lui et qu'on y fait perquisition postérieurement » l'assassinat du courrier de la malle et au vol qui en a et'* la suite, on y trouve une prodigieuse quantité de marchandises de toute espèce, nouvellement acrjui-rcset dont lui et sa femme rendent le plus mauvais compte. On y trouve en grande cjuantitéde l'argenterie neuve et des bijoux de toute espèce; enfin, on y trouve, dans une armoire, très arli>tement pratiquée dans le mur et couverte d'un placard qui ress#;mble bien plus à une partie de boiserie qu'à une armoire, un sac de i 'Z(H) livres en numéraire qu'il dit vaguement être le fnjit de son commerce; et lorsqu'on y retourne une seconde fois faire une nouvelle perquisition, on découvre* sous son lit, entre le dernier matelas et la paillasse, un nouv<»au sac de 1 2^Kj livres également en numéraire, dont sa femme

avoue elle-même n'avoir aucune connaissance, ne sçavoir d'où il provient et qu'elle assure avoir été caché très nouvellement dans cette place, puisqu'elle, (jui fait son lit prescfue tous les jours, ignorait absolument que cet argent fût là.

Toutes les sommes trouvées chez lui se montent à 2G26 livres en numéraire, et si l'on joint à cela les bijoux et l'argenterie et les marchandises, tous objets nouvellement accpiis, on verra que tout cela réuni forme une somme immense et dans laquelle est évidemment comprise la part d'un des voleurs de la malle, surtout si Ton considère que la somme trouvée en numéraire et cachée avec tant de soin est à peu près le cinquième du numéraire confié au courrier Excoffon le jour qu'il a été assassiné.

Il suit de tout ce qui vient d'être dit qu'en supposant que Richard ne soit pas personnellement un des assassins du courrier de la malle et du postillon, puisqu'il n'est pas reconnu par les témoins, au moins est-il certain que c'est lui qui, le lendemain de cet horrible crime, les a retirés chez lui; que c'est lui qui a recelé le produit du vol qui en a été la suite; qu'il a partagé ce vol comme un des assassins même; qu'après avoir caché Couriol chez lui pendant huit jours et l'avoir aidé dans ses emplettes, c'est lui qui a facilité sa fuite en lui obtenant un passeport; c'est lui enfin qui Ta conduit jusqu'à Bondy, et qui ne l'a quitté que lorsqu'il l'a cru en sûreté sur la route de Chàteauthiéry. Il est donc évidemment et sciemment le complice de ces assassins.

III. A l'égard de Charles Gîft'/iof, voici ce qui résulte contre lui de l'examen des pièces : d'abord, il prétend être arrivé à Chàteauthiéry tantôt le 8 floréal et tantôt le 9, suivant qu'il croit ces dates plus utiles à sa justification, et une lettre écrite de sa propre main prouve qu'il a dû arriver le 7 au soir. Pour prouver qu'il a couché la nuit du 8 au 9 à Paris, il invoque le témoignage de Richard, et Richard, pour prouver qu'il a couché la même nuit à Paris, invo(iue le témoignage de Guénot. Il est reconnu de la manière la plus décidée par plusieurs témoins pour avoir fait partie des quatre individus

V\\\<»^tNuil ^ans motif apparent et passant la plus grande I^Hrtio do la journée sur la route de Paris à Montgeron et l.ioursainU et notamment, à Monlgeron, par la domestique de TauluM'fïo dans laquelle ces quatre personnes ont dîné, par la domestique de la limonadière chez qui elles ont pris du oat'é et joué au billard pendant une heure au même endroit, enfin par deux citoyens qui, ce jour-là, à la môme heure, ont dîné dans la même auberge et dont l'un d'entre eux a dîné dans la niéme chambre en la compagnie de Gouriol. Or, il n'y a pas de doute que ce sont les quatre scélérats qui ont assassiné le courrier de la malle et le postillon. Mais quelque chose de plus fort encore, s'il est possible, c'est qu'il n'était point encore au nombre des prévenus; il est reconnu au Bureau central par les deux domestiques et c'est sur son simple signalement donné par la gendarmerie et leurs déclarations, qui ne se sont jamais démenties depuis, qu'il est arrêté, et ces déclarations se trouvent encore fortifiées et corroborées postérieurement par des témoins sans intérêt et irréprochables. Mais suivons. Où (iuénot va-t-il se réfugier à Paris le 9 ? Chez Richard, chez qui vient le lendemain 10 se réfugier également Gouriol avec le fidèle Bruer. Jusqu'à quelle époque reste-t-il chez Richard avec Gouriol? Jusqu'au 16 floréal, c'est-à-dire jusqu'au moment où tout est préparé pour le départ de Gouriol. Où va-t-il en partant ce jour-là ? A Ghâteauthiéry pour y aller attendre Gouriol qui va le rejoindre le 18. Ghez qui Gouriol en s'enfuyant va-t-il descendre à Ghâteauthiéry ? Ghez le citoyen Gohier, ami intime de (iuénot et chez qui il loge depuis près d'un mois. Qui est-ce qui accompagne Gouriol lorsqu'on le ramène à Paris? (iuénot qui revient en qualité d'ami dans la voiture et avec un homme qu'il sait être accusé d'assassinat et de vol. Qui est-ce qui sollicite au Bureau central pour Gouriol? (iuénot et Lesurques qui ne le quittent pour ainsi dire pas depuis que Gouriol est arrêté. Enfin, qui est-ce qui donne lieu à leur arrestation? G'est qu'au Bureau central même ils sont reconnus par les témoins appelés pour être

LK rilOCÈS CRIMINKL 123

confrontés avec Couriol et que les témoins les dénoncent à la Justice comme étant du nombre des <iuatre [Particuliers qui, le 8 floréal, ont dîné à Montgeron avec Couriol et que tout annonce être les assassins du courrier de la malle. Il a beau pré tondre ([ue, ce jour-là intime, 8 floréal, il a dîné avec le citoyen Clément, un des administrateurs du Bureau central, le citoyen Clément, sous les yeux de qui, pour ainsi dire, il est arrête'', est encore à le réclamer. Et les témoins et les faits et la réunion des circonstances, tout prouve donc que Charles (iuénot est un des assassins du courrier de la malle et de Audebert, postillon, ou qu'au moins il est un de leurs complices.

IV. Quant à Joseph Lesurques, six témoins déposent contre lui de la manière la plus forte et la plus énergique : les uns l'ont vu ce jour-là même, 8 floréal, dîner à Montgeron avec Couriol et Guénot, puis aller avec eux prendre du café. Et qui est-ce qui atteste ces faits? Ce sont les domestiques qui les ont servis chez l'aubergiste, chez lequel ils ont dîné et au café où ils ont été ensuite. C'est un citoyen qui n'a nul autre intérêt dans l'affaire que celui de la vérité, et assure avoir dîné ce jour-là même dans la même chambre avec eux el avoir parfaitement bien remarqué Lesurques et un éperon d'argent ou argenté à ressort qu'il montrait à Guénot et dont il lui vantait l'avantage. Or cet éperon fut trouvé dans le lieu même où l'assassinat fut commis. Lesuniues va avec ses camarades à Lieursaint ; trois témoins déposent l'y avoir vu el le reconnaître parfaitement et l'aubergiste chez qui ils se sont arrêtés à Lieursaint dépose qu'un d'entre eux a raccommodé son éperon avec du fil; or l'éperon de Lesurques trouvé sur le champ de bataille et déposé comme pièce à conviction est raccommodé avec du fil. Enfin, un autre témoin dépose avoir vu passer trois fois dans la soirée Couriol et Lesurques devant sa porte, à Lieursaint, et c'est un fait constant au procès que Couriol et ses camarades sont restés fort longtemps à Lieursaint, et il est certain qu'il n'a pas passé la nuit dans son domicile. Si l'on demande

maintenant à Joseph Lesurques où il a passé Taprès-midi du 8 floréal et la nuit qui Ta suivi, il répond que c'est à Paris, mais rien ne le prouve. Enfin, il est arrêté au Bureau central sur la confrontation de son signalement avec celui des assassins du courrier de la malle et la déclaration proclamée de deux témoins. Si on lui demande son passeport ou sa carte de sûreté, il est obligé d'avouer qu'il n'en a pas, quoiqu'il demeure depuis 'près d'un an à Paris, et comme il se trouve dans sa poche deux cartes de sûreté dont une sous le nom de Lesurques (André, son cousin) et l'autre en blanc, mais revêtue des signatures du président et du secrétaire de la section et par conséquent dans le cas d'être remplie à toute heure par telle personne que ce soit. Si on lui demande pourquoi il est porteur de ces cartes, il répond relativement à la première que c'est la carte de son cousin qui se trouve par mégarde dans sa poche, et qu'à l'égard de la deuxième, qui, par parenthèse, est très bien conservée, que c'est un chiffon qui faisait partie de vieux papiers achetés par son cousin. Si à tout cela on ajoute que, depuis le crime commis, il a constamment vu Guénot, Richard, Couriol et Bruer et qu'il n'a cessé de les voir jusqu'à leur départ pour Ghàteauthiéry; que, depuis leur retour, il n'a pas quitté Guénot; enfin qu'il fait dans ce moment à Paris une dépense très considérable et beaucoup au-dessus de la fortune qu'on lui connaît à Douay, sa patrie, ville dans laquelle il prétend s'être beaucoup enrichi depuis la Révolution par l'acquisition et la revente des biens nationaux, ainsi qu'il résulte des renseignements pris sur les lieux, il ne restera aucun doute qu'il soit un des assassins du courrier de la malle et du postillon Audebcrt, ou du moins un des complices de ces assassins et qu'il n'ait partagé avec eux le fruit de leur crime.

V. Quant à Philibert Bruer, homme entièrement dans la main d'Etienne Couriol qui le loge et lé nourrit, et sans aucun autre moyen de subsistance même de son aveu, il résulte des pièces : qu'ils se sont liés ensemble comme se lie ce

genre d'hommes; ils se rencontrent dans un café; ils sont à peu près du même pays ; l'un ne sçait que devenir, l'autre fait un métier plus que suspect, puisque Couriol avoue que son état principal est d'être marchand d'argent, même depuis la loi qui le défend. Ce dernier propose àBruer de le loger et de le nourir, sous prétexte de montrer à écrire à sa femme, qui n'est pas sa femme, mais dans la vérité pour disposer de son industrie comme bon lui semblera, et l'association est faite. Il résulte en deuxième lieu que quatre témoins disent avoir vu Bruer sur la route de Paris à Lieursaint le 8 floréal, jour de l'assassinat. Il est vrai que d'un autre côté deux témoins disent qu'il a couché chez lui la nuit du 8 au 9 floréal, mais ce qui est certain et avoué par lui-même, c'est que le 10, lendemain du vol et de l'assassinat, il s'enfuit chez Richard et va se cacher avec Couriol dans cet antre où se trouvent et les assassins et les effets volés. Ce qui est certain, quoyciu'il le nie, c'est qu'il reste là avec Couriol pendant huit jours et Guénot pendant six, et que c'est sous ses yeux que se font le partage, les emplettes, et tous les apréts de la fuite et de GuénoL et de Couriol. Ce qui est encore certain et avoué par lui, c'est qu'au moment du départ, il ne quitte pas Couriol un instant et . le conduit avec Richard jusqu'à Rondy et qu'il ne le quitte qu'au moment où il le croit en sûreté et à l'abri de toutes recherches, et ce qui est encore certain, c'est qu'il retourne chez Richard, continue d'y vivre -sur le produit du vol, et que c'est dans ce repaire qu'il est arrêté avec Richard, cet homme si évidemment le receleur des assassins, des voleurs et des objets volés. Il n'est donc pas possible de douter que Philibert Rruer, s'il n'est pas personnellement coupable de l'assassinat dont il s'agit, ne soit au moins complice du vol qui en a été la suite et l'on a de la peine à se défendre môme de l'idée qu'il a contribué pour quelque chose à l'assassinat d'Excofi'on, lorsque l'on voit que le couteau avec lequel l'a poignardé Laborde est précisément un couteau semblable à ceux dont se servent les officiers de maison, et Bruer convient lui-même que

peu de temps avant il avait quitté ce métier, ne trouvant plus de condition.

VI. A regard de David Bernard , sixième et dernier prévenu, les présomptions qui s'élèvent contre lui sont de la plus grande force : d'abord quelques témoins déposent l'avoir vu sur la route de Lieursaint à Melun le soir du 8 floréal dernier; il est vrai qu'ils ne disent pas qu'il fût dans la compagnie d'Etienne Couriol et des autres assassins, mais ils disent qu'il est parti, lui second, de Lieursaint pour Melun, peu -de tems avant l'assassinat, et, d'après leurs dépositions, il semble qu'il a du se trouver dans l'endroit où fut commis le crime ou aux environs au moment même de l'assassinat et du vol puisque, suivant les témoins, il était plus de huit heures du soir quand il a quitté Lieursaint. 11 dit qu'il est en état de prouver son alibi de la manière la plus claire; jusqu'à ce moment, la présomption contraire subsiste. En deuxième lieu, dans les premiers interroga-j toires, il nie avoir des liaisons avec Couriol et semble à peine le connaître, et cependant il est prouvé et môme aujourd'huy avoué par lui que, peu de tems avant le crime dont il s'agit, il lui a prêté un cheval noir; or, ce cheval est signalé par une foule de témoins comme faisant partie de ceux montés par les quatre assassins du courrier de la malle, et il avoue lui-même que ce n'est que le 13 floréal, c'est-à-dire (|uatre jours après l'assassinat, qu'il s'en est défait et (lu'il l'a vendu au citoyen Blarayer. En troisième lieu, d'après le signalement des chevaux qu'avait à cette époque Bernard, tout fait présumer que ce cheval noir n'est pas le seul qu'il ait prêté pour cette expédition. En quatrième lieu, c'est dans la propre voiture de Bernard, et ce fait est avoué par lui, que Couriol s'enfuit à Chàteauthiéry; il est vrai que Bernard prétend qu'il la lui avait vendue avant. En cimjuième lieu, depuis l'assassinat et le vol (|ui en est résulté, Bernard fait des acquisitions énormes, il achète entre autres une partie d'eau-de-vie de 3 millions de livres et pour 600000 de vin, et c'est Cou-

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riol, qu'il connaît à peine, qui, eilcore de son aveu, lui prête une partie considérable des sommes qui lui sont nécessaires pour ces acquisitions. Enfin, le 26 floréal, jour de son premier interrogatoire, il ditne connaître Gouriol (|ue sous le nom dHltienne, et (iuénot (|ue très peu, et il est prouvé : 1° par une lettre de change par lui souscrite le 16 floréal précédent, au profit d'Etienne Couriol, lettre de change entièrement de la main de (iuénot, montant à la somme de 2 976 livres, espèces métalliques, ([u'il connaissait parfaitement Couriol sous son véritable nom, et qu'il ne connaissait pas moins Guénot; 2<* par ses aveux postérieurs, (fue Couriol lui a prêté fréquemment de l'argent ; 30 enfin que, notamment de[)uis le jour de l'assassinat et du vol dont il s'agit, il a vu souvent Etienne Gouriol chez Richard avec qui il faisait beaucoup d'affaires. Il résulte de toutes ces circonstances, et singulièrement do ces réponses mêmes, que ses liaisons et ses entrevues fréquentes, soit peu de tem[)s avant le 8 floréal, jour de l'assassinat, soit depuis avec Gouriol, Richard et Guénot, et les affaires considérables <iu'il a faites avec eux, j)ostérieurement à cette .époque, 1^ rendent plus que suspect d'avoir participé au crime dont il s'agit et singulièrement d'avoir partagé le vol qui en a été le fruit.

Il ne rest<3 plus, pour porter la conviction dans l'âme, qu'à . jelter un coup d'œil rapide sur la moralité des accusés.

Laborde, assassin d'Excofi'on, d'abord commis au Montde-Piété, puis espion, en a été chassé comme très mauvais sujet.

Etienne Gouriol s'occupe lui-même d'être un agioteur, un marchand d'argent, et avoue avoir fait ce métier même depuis la loi qui le défend expressément.

Philibert Bruer est un homme sans état, sans moyen de subsistance', et, de son aveu, entièrement à la charge de Gourfol jet par conséquent pour ainsi dire dans sa main.

Gharles Guénot, qui se dit ruiné par la Révolution, a des moyens d'existence inconnus et dans ce moment est pour-

suivi par TAdministration de Douai pour remise de trois caisses d'argenterie qui lui ont été confiées, il y a dix-huit mois, à l'effet de les faire passer à l'agence des monnaies, et qu'il prétend lui avoir été soustraites par tin voiturier infidèle que, depuis ce tems, il affirme ne pas pouvoir retrouver.

Joseph Lesurques, sergent au régiment d'Auvergne en 4789, prétend avoir fait dans l'acquisition et la revente des biens nationaux une fortune considérable qu'il porte à 10 000 livres de rentes, valeur métallique, et il est démenti sur ce fait par les autorités constituées de son pays, qui disent qu'il a fait une fortune suffisante pour vivre aisément en travaillant et qui le peignent au surplus comme un homme sans conduite et fort dépensier. Or, Joseph Lesurques est sans état à Paris, et son existence est si problématique qu'il n'a ni passeport, ni carte de sûreté, en sorte qu'il n'est ni citoyen de Douai, ni citoyen de Paris.

Pierre-Thomas-Joseph Richard est, ainsi que le porte sa patente, un colporteur, et sa femme, aussi d'après sa patente, une marchande à la toilette, c'est-à-dire des gens faisant un commerce infiniment suspect, d'autant plus que la dernière patente de Richard est de 1793, d'où il suit qu'il fait maintenant son commerce sans titre.

Enfin David Bernard est également un colporteur ou marchand forain, ainsi que le prouve sa patente, et ses différents passeports joints aux pièces prouvent que c'est un de ces êtres qui sont aujourd'hui dans un endroit, demain dans un autre, et ne présentent par conséquent aucune espèce de responsabilité.

Telle est exactement la moralité des sept prévenus.

Deux dernières réflexions paraissent indispensables à faire dans le moment :

La première, c'est que le jour que le courier Excoffon a été assassiné et la malle volée, ce courier était chargé de 7 millions de livres en assignats pour le compte du gouvernement, et d'à peu près 10000 livres en numéraire à découvert; or, il y avait plusieurs mois qu'il n'était chargé que de sommes fort peu importantes pour le compte du gouver-

nement, et c'était peut-être pour la première fois qu'il était chargé d'une somme aussi forte en numéraire. Cette observation prouve évidemment que les assassins sont d'intelligence avec quelque employé de la Trésorerie nationale ou des Postes.

La deuxième, c'est que les déclarations des témoins deviennent d'autant plus précieuses dans cette affaire, que, s'ils affirment franchement, et sans autre intérêt que celui de la vérité, reconnaître trois des assassins du courier Excoffon et d'Audebert, postillon, parmi les prévenus, ils disent avec la même candeur, des autres, ou qu'ils ne les connaissent point, ou qu'ils croient les reconnaître, mais qu'ils ne rassurent pas. On sent combien pareille nuance donne de poids à leurs dépositions, soit contre les coupables, soit en faveur des innocents.

Il résulte de tous ces détails que, Laborde demeurant ordinairement à Paris, mais sans domicile fixe, Etienne Gouriol et Philibert Bruer, également domiciliés à Paris, Pierre- Thomas-Joseph Richard, Joseph Lesurques et David Bernard, tous trois aussi domiciliés à Paris, et Charles Guénot, domicilié à Douay : les six premiers, département de la Seine, et le dernier, département du Nord ; le premier, contumax; les six derniers détenus en la maison il'arrôt de Melun sont prévenus d'avoir commis les assassinats et vols dont il s'agit; que ces assassinats ont été commis avec préméditation; que le vol qui en a été la suite a été commis à force ouverte et par violence envers Excoffon et Etienne Audebert sur une grande route ; que le vol a été commis do nuit, qu'il Ta éié par plusieurs personnes et que les voleurs étaient porteurs d'armes meurtrières; que ce vol a été commis méchamment et à dessein, enfin que plusieurs des prévenus ont reçu gratuitement, acheté ou recelé une partie des effets volés et sachant que lesdits effets provenaient d'un vol.

Les accusés avaient écouté cette lecture dans le plus grand silence, Lesurques était resté parfaitement calme et digue.

Le Président, après avoir demandé i chacun ses nom et prénoms, leur dit : -

« Vous avez entendu l'acte d'accusation. Le citoyen ExcofiPon, courrier de la malle de Paris à Lyoïi, et le citoyen Audebert, postillon, conduisant la malle, ont été assassinés sur la route de Melun, entre huit et neuf heures du soir. Quantité d'effets précieux confiés audit courrier ont été volés par violence par plusieurs personnes, lesquelles étaient porteurs d'armes à feu.

(( Etienne Couriol, Joseph Lesurques, Thomas-Joseph Richard, Antoine-Philibert Bruer, David Bernard et Charles Guénot, vous êtes accusés d'avoir participé à ces délits, les uns comme ayant commis lesdits assassinats et vols, les autres ayant reçu gratuitement des effets volés, sachant qu'ils provenaient de ce vol. Voilà de quoi vous êtes accusés, vous allez entendre les charges qui seront portées contre vous ^

(( Huissier, faites retirer les témoins dans la chambre destinée à les recevoir. »

(( Le PRÉsmENT. — Lesurques, levez-vous. Où avezvous couché la nuit du 8 au 9 floréal?

Lesurques. — Chez moi, rue Montorgueil, n** 38, maison de sieur Lesurques, mon parent.

Le PRÉsroENT. — Nous avons la presque certitude que vous n'avez pas couché ce jour-là chez vous.

Lesurques. — Je suis sûr que j'ai couché ce jour-là chez moi; depuis le mois de fructidor dernier, je n'ai pas découché une seule fois et le plus tard que je sois rentré, c'est dix heures, lorsque j'allais au spectacle.

Le Président. — Qu'alliez- vous faire au Bureau central, lorsque vous avez été arrêté et était-ce la première fois que vous y alliez?

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