‹ L'affaire du courrier de Lyon: les procès Lesurques, Durochat. Vidal, Dubosq et Béroldy. D'apresChapitre 38 sur 80 · C'est également Tavis de M. Saignes · texte numérisé non relu

C'est également Tavis de M. Saignes

164^ LAFFAlKi: DU COURRIER DE LYON

Le défenseur de Couriol eut alors la malencontreuse initiative, profitant de la présence de rexpert-chimiste à la barre, de demander que celui-ci voulût bien examiner les taches existant sur la culotte de son client.

Après quelque temps de minutieuse attention, tandis que les autres pièces à conviction étaient passées une à une aux jurés, Fexpert déclara que cette fois il n'y avait point pour lui de doute: que c'étaient bien là des taches de sang.

Cette déclaration constituait une charge de plus et une charge accablante contre Couriol.

L'expert se retirait sur l'invitation du Président, quand des éclats de rires et de voix bruyamment zézayantes se firent entendre du côté de la porte des témoins.

Les huissiers-audienciers se précipitèrent pour imposer silence, mais déjà, malgré les efforts du dragon de service, une femme, suivie de jeunes gens, bizarrement accoutrés, avait fait irruption dans la salle d'audience.

La femme, fort belle d'ailleurs, et qui n'était autre que (( Notre-Dame de Septembre ^ », la femme divorcée de Devin Fontenay, M"" Tallien 2, portait le costume à l'hétaïre, àlaPhryné, qu'elle venait de mettre à la mode : n Taille remontant sous les seins, robe s'auiiiicissaut en fourreau de gaze quasiment transparente, se retirant des bras et des épaules, se fendant de côté sur le maillot couleur chair, et, en dessous la che-

1. Mess(((jcr du Soir, de l'an IV. « On lui laisse volontiers, ajoute cette gazette;, jouir du i)laisir de donner ie ton pour les niod(;s et la toilette, ce qui fait gagner nos marchands, sans faire faire un pas de plus à la vertu. »

2. Elle devint en 18()4, par troisième mariage, princesse de Caraman-Chimav.

LK PROCÈS CRIMINKL 16^

mise diluée, volatilisée, presque supprimée, tandis que les pieds étaient chaussés de cothurnes à lacets de pourpre et l'orteil cerclé d'or ^ )>

S'agitaient derrière elle, empressés, sautillants, papillonnants, une escorte d'incroyables, aux redingotes multicolores à pans énormes, à larges revers, et à collet noir qui, en une nuit et par manifestation séditieuse, avait remplacé le collet vert, aux gilets fleuris ou rayés, de la poche desquels pendaient négligemment d'énormes chaînes d'or, à la cravate énorme^ « écrouélique », formant à la gorge un goitre de mousseline, à la culotte étroite, pochée, plissée, donnant à la jambe la mieux faite un air cagneux et tombant sur le bas de soie blanc, à larges raies bleues, les bottines pointues; puis enfm « les détails du luxe et du point » et la coifTure dite à « oreilles de chien », surmontée du chapeau à deux cornes.

« Il est véritablement indécent, déclare le Président Gohier, d'une voix courroucée, de troubler aussi impudemment et avec autant d'indécence la majesté du sanctuaire de la Justice. Dans ces conditions, l'audience est levée et ne sera reprise que lorsque les perturbateurs auront enfin compris que leurs excentricités n'ont point de place en cette enceinte. »

Et, réellement gênés, malgré leur contenance impertinente, dévisagés par l'auditoire avec un air de pitié ou de blâme, tous ces pantins continuèrent à s'agiter à faux en répétant à satiété leur phrase favorite : « C'est incoyable! ma paôle d'honneu I » Mais ils s'aperçurent que leur folie était déplacée au milieu du drame qui se déroulait, et, dans leur accoutrement, ils cédèrent la place, l'air abattu, mélancolique et comme brisés, fai-

. i. Vandal, Avènement de Bonaj^arte.

sant jouer, pour se donner une contenance, le gros bâton court et noueux qu'on jurerait trop lourd pour leurs mains frêles.

Et cependant, toute leur attitude n'était qu'une comédie, qu'une pose. Les incroyables, au parler efféminé, aux mains fines, étaient des athlètes, issus de la Révolution, se livrant déjà, par mode, aux jeux grecs, et qui, quelques années plus tard, sur les champs de bataille de l'Empire, devaient, contre l'Europe coalisée, se révéler des héros.

L'audience, suspendue à trois heures et demie, ne fut reprise qu'à six heures.

Les accusés furent alors successivement, et selon l'usage d'alors, présentés aux débats et interpellés ^ur ce qu'ils avaient à dire.

Aucun lie répondit.

La parole fut alors donnée- à l'Accusateur public, le([uel conclut à la condamnation de tous. 11 s'éleva avec indignation contre les procédés employés par Lesurques; il le représenta comme soudoyant les témoins à l'aide des ressources que lui présentait sa fortune, comme oJjtenant de Lcgrand une surcharge qui devait venir en aide à un faux témoignage, et mettant tout en œuvre pour égarer la Justice par des dépositions mensongères; il ajouta qu'il était évident ({ue cet accusé n'était pas seulement un voleur et un assassin, mais aussi un faussaire et un suborneur de témoins ^ et c[ue, de plus, c'était un homme sans conduite et fort dépensier.

Puis ce fut le tour de la défense.

Guéroult, le défenseur de Couriol, parla le premier. Les charges étaient accablantes contre son client.

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