‹ L'affaire du courrier de Lyon: les procès Lesurques, Durochat. Vidal, Dubosq et Béroldy. D'apresChapitre 39 sur 80 · Berlin, Revlaion du lirocès Lesurques · texte numérisé non relu

Berlin, Revlaion du lirocès Lesurques

Aprt's luU Guinier implora la pitié pour Lesurques, dont toute la vie, disait-il, protestait contre une sem-> blable accusation. Il s'efforça de démontrer que celte surcharge, <jui soulevait tant d'illégitime indignation, résultait de la rectification d'une innocente erreur et non d'un concert frauduleux ; que, pour s'en assurer, il suffisait de jeter les \eu\ sur le registre Legrand et de se convaincre que le chiffre primitif existait encore; qu'on n'avait rien entrepris pour le lâire disparaître ou le dissimuler, qu'il ne pouvait donc y avoir de fraude.

Puis les citoyens Charpentier fils, Julien! et Lafentin présentèrent la défense des quatre autres, après quoi l'audience fut levée.

Il était deux heures du matin.

«^) Quatrième audience (18 thermidor).

Le lendemain, i8 thermidor, à dix heures du matin, le président Gohier, ayant déclaré les débats terminés,, fit, comme le voulait la loi, le résumé de l'affaire, reprenant les principales preuves pour ou contre les accusés, mais en insistant surtout sur ce qui pouvait être à charge contre eux. En réalité, ce fut un second réquisitoire *.

Le jury se retira alors dans sd chambre pour délibérer, tandis que les accusés étaient à la Maison de Justice *.

1. Le résumé du Président a été supprimé par la loi du 19 juin 1881.

2. Selon le défenseur Guinier, pendant que les jurés « étaient aux opinions », une femme aurait insisté vivement pour être admise auprès du Président. Introduite dans le cabinet de ce magistrat, elle aurait déclaré que l'assassinat du courrier avait été commis par Couriol, son amant, et quatre autres qui n'avaient point été arrêtés; que Lesurques était innocent; qu'il avait été pris pour un nommé Dubosq, avec lequel il avait de la ressem-

Ce ne fut qu'à huit heures du soir que les jures firent avertir le Président qu'ils étaient en état de donner le résultat de leur • délibération, si impatiemment attendue.

L'audience ayant été reprise, le citoyen Robillard déclara, sur son honneur et sa conscience, qu'Etienne Couriol, Joseph Lesurques, et David Bernard étaient convaincus d'avoir volontairement, sans l'indispensable nécessité de légitime défense de soi-même ou d'autrui, sans provocation violente, mais au contraire^ avec préméditation, participé aux homicides commis sur les personnes d'Excoflbn, courrier, et d'Audebert, postillon de la malle de Lyon, dans la nuit du 8 au 9 tloréal précédent, sur la route de Paris à Lyon, et d'avoir, à force ouverte et par violence, sur un grand chemin, la nuit, étant plusieurs personnes et porteurs d'armes meurtrières, pris de l'argent monnayé, des promesses de mandats, des assignats et autres effets dans la malle du courrier de Lyon ;

Que, par contre, Charles Guénot n'était point convaincu de ces homicides et de ce vol ;

Que, de plus, Pierre Richard était convaincu d'avoir reçu gratuitement partie des effets volés, sachant que lesdits effets provenaient d'un vol; tandis que Bruer n'en élait pas convaincu.

(( Faites rentrer les accusés )), dit le Président.

Ceux-ci étant, pour la dernière fois, revenus à cette

l»lance. Cotte femme ifaurait été autre que Madeleine Breban. Le .Président aurait considéré cette révélation connue une nou-» vcllo fable imaginée par la famille Lesurques et se serait étonné (pie la fille Breban ne l'eut pas fait la veille quand elle avait été ont(Mi(lue comme témoin. 11 aurait même déclaré ([u'il n'était plus temjjs. (Cette démarche est d'ailleurs contestée par M. Giraudot lors du rapi)ort qu'il déposa en lîJOC sur la demande <ni réhabilitation. Cf. 3'- i)artie, ch. 1««*,

audience, et lecture de la déclaration du jury leur ayant été donnée, le Président Gohier déclara :

« Guénot et Bruer, vous êtes acquittés de l'accusation portée contre vous, et il est ordonné que vous serez mis en liberté sur-le-champ, si vous n'êtes détenus pour autre cause; il est néanmoins sursis à l'exécution de la présente ordonnance pendant vingt-quatre heures, conformément à la loi. Couriol, Lesurques, Bernard et Richard, vous allez entendre le réquisitoire du Commissaire du Pouvoir exécutif. »

Après ce réquisitoire, dans lequel, en quelques mots, celui-ci, et non plus l'Accusateur public, réclamait l'application de la loi, le Président demanda aux accusés s'ils avaient des observations à faire. Lesurques se leva. Recueillant ses forces et élevant la voix, il déclara au milieu du silence le plus profond :

« Sans doute, le crime dont on m'accuse est horrible et mérite la mort; mais, s'il est afTreux d'assassiner sur une grande route, il ne l'est pas moins d'abuser de la loi pour frapper un innocent. Un moment viendra où mon innocence sera reconnue, et c'est alors que mon sang rejaillira sur la tête des jurés qui m'ont trop légèrement condamné, et du juge qui les a influencés. »

Couriol, vivement ému, se dressa précipitamment et

s'écria

(( Lesurques et Bernard sont innocents : Bernard n'a fait que prêter les chevaux et assister au partage du vol. Lesurques n'a jamais pris part au crime ! »

Lorsque l'émotion provoquée par ces déclarations fut im peu calmée, le Président donna lecture du jugement:

« Le Tribunal, ouï le citoyen Desmaisons, Commissaire du Pouvoir exécutif, conformément à la loi, condamne Couriol, Lesurques et David Bernard à la peine de mort. »

A ce moment, un grand cri partit du public et une femme tomba évanouie : c'était la citoyenne Le^rques.

(( Silence! » clamèrent les huissiers en faisant résonner sur les dalles leur canne à pomme d'ivoire. On emmena la pauvre femme, tandis que Lesurques, la tête baissée, pleurait à chaudes larmes.

Imperturbable, le Président continuait :

« Ordonne qu'ils seront conduits au lieu du supplice avec une chemise rouge, conformément à la loi.

(( Condamne Pierre-J. Richard à la peine de vingtquatre années de fers, conformément aux articles du Gode.

« Ordonne que ledit Richard sera préalablement exposé aux regards du peuple pendant six heures sur la place publique de cette commune.

' « Condamne lesdits Couriol, Lesurques, Bernard et Richard, solidairement les uns pour les autres, à payer sur leurs biens, par forme de dommages-intérêts, la valeur des objets appartenant à la République et aux différents particuliers dont était chargée la malle dudit Excoffon, suivant ses lettres de voiture au départ et qui se sont trouvés en déficit.

« Couriol, Lesurques, Bernard et Richard, vous pouvez vous pourvoir en cassation contre ledit jugement.

« Gendarmes, emmenez les condamnés !

« L'audience est levée. »

Et, majestueux, drapés dans leur manteau de soie noire, visages impénétrables et sévères, les magistrats du Tribunal criminel, précédés des huissiers, rentrèrent dans la salle du Conseil.

Avant l'Échafaud.

(( J'ai assisté aux débats, disait le lendemain le rédacteur du Messager du soir, et j*a\ouc que, loin d'avoir été convaincu par l'assurance des témoins qui déclaraient reconnaître Lesurques pour être le même qu'ils auraient aperçu, une seule fois, il y avait trois mois, j'ai vu avec peine que le citoyen G... (le Président), qui se laisse quelquefois entraîner par la haine qu'il a si justement vouée aux vrais coupables, cherchait, par un plaidoyer contradictoire, à détruire l'eflet qu'aurait pu produire sur les jurés la déclaration de quelques ouvriers qui affirmaient avoir vu, le jour même de l'assassinat, Lesurques chez lui. »

Il était, en efTet, fort regrettable que le Président n'eût point montré, au cours de ces débats, plus d'impartialité. L'affaire était délicate, mystérieuse même, précédée d'une ou plutôt de deux instructions, au cours desquelles des mécontentements et des tiraillements, indignes de la Justice, s'étaient manifestés.

Le Président aurait dû faire planer la vérité dans des régions inaccessibles aux petitesses et aux faiblesses humaines. 11 ne devait point chercher à faire triompher une opinion ou même une conviction personnelle. Ce n'était point lui qui était en cause, mais seulement là Justice immanente.

172 L AFFAIRE DU COURIUER DE LVON '

Hélas ! ce n'était qu'un- homme, voire même un juge, et cet ancien ministre de la Justice fut trop sensible à l'impression d'un incident, trop prompt à se créer une opinion, trop impatient de l'imposer ensuite.

D'ailleurs, c'était la réputation qu'il s'était attirée, car, à propos d'une autre affaire criminelle, quelques mois plus tard, le rédacteur du même Messager du soir relatait que « le public, qui jassislait à ses audiences , se plaignait avec raison que le Président Gohier se laissait trop souvent entraîner par cet esprit de domination et de parti qui lui créa tant d'ennemis, lorsqu'il était ministre de la Justice. La loi, ajoutait fort judicieusement la Gazette, le charge de faire un résumé impartial des affaires, et il n'est guère de procédure où il n'usurpe les fonctions d'accusateur public. Peut-il ignorer la différence essentielle qu'il y a entre les plaidoyers, avec lesquels il influence habituellement les jurés, et le résumé simple et précis que la loi exige de lui ? Chargé de présenter une analyse fidèle des débats, il devrait sentir qu'iPn'a pas le droit d'aggraver les circonstances et les charges d'un délit par des inductions et des considérations nouvelles, et que ce ministère de rigueur appartient uni({ucment à l'Accusateur public. Ce qui rend sa manière de procéder moins excusable encore, c'est qu'il a sous les yeux la conduite de son collègue Laurent (pii, quoique parfois un peu brusque dans les débats, mérite d'être cFté avec éloge par la sagesse et l'impartialité de tous ses résumés. »

Maintenant, avec un autre président, de\ant un autre

tribunal et jugé par un autre jury, Lesurques, eût-il

trouvé plus de clémence? Nous ne saurions l'affirmer,

car si des âmes nobles et généreuses, qui n'engageaient

. ot ne compromettaient, il est vrai, que leur généi-osilé.

AVANT LÉCIIAFAID 173

ont proclamé que cY'lail là une victime de la Justice, cette Justice, pendant un siècle, lui demeura inébranlablement inclémente; et non seulement la justice, mais encore tous les pouvoirs constitués, obligés par leur nature même à méconnaître la pitié ek la sensibilité pour se retrancher impitoyablement derrière le droit et la justice.

Cependant, le lendemain du jugement, 19 tlKîrmidor, alors que Lesurques était encore accablé et prostré devant ce verdict qui venait de le juger, Couriol faisait mander à la Conciergerie un magistrat du Bureau central et lui déclarait :

« Lesurques et Bernard sont innocents du crime, ainsi que Richard, condamné aux fers. Ce sont les citoyens Dubosq et Jean-Baptiste : le premier demeurant rue Croix-des-Petits^Champs, en maison garnie en face Tarmurier; le second, rue de Charonne, faubourg Saint- Antoine. La citoyenne fille Breban et le citoyen Cauchois, marchand -fripier et menuisier, peuvent donner des renseignements sur les nommés Dubosq et Baptiste. »

Était-ce le remords de laisser condamner des innocents, ou plutôt parmi ceux-ci un innocent, qui poussait Couriol à faire cette déclaration soudaine? Ëtaientce plutôt les prières de Lesurques et ses promesses ? Qui le saura jamais? Quoiqu'il en soit, Lesurques écrivit le 3 1 au Bureau central pour dire « que Couriol devait ajouter à sa déclaration des renseignements plus précis ».

A cet effet, le Commissaire central, Limodin, accompagné des inspecteurs Fauconnier et Hodein, se rendit, le jour même, à la prison de Bicêtre, ou Couriol avait été transféré.

,i7i L AFFAIRE DU COURRIER DE LYON

Introduits dans sa cellule, ils reçurent cette déclaration :

(( Les vrais coupables, je vais vous les nommer : c'est Dubosq, demeurant rue Croix-des-Petils-Champs, la dernière» maison à gauche, en face de, l'armurier, se disant bijoutier, t'aille : 5 pieds 3 pouces 1/2, né à Lyon ;

(( Lafleur, près le Palais-Égalité, rue de Valois, en face le café, se disant lui aussi bijoutier, de Lyon, taille : 5 pieds 6 pouces, cheveux châtains, marqué de petite vérole ;

« Roussi, Italien, rue Martin, vis-à-vis celle Grenier- Lazare, entre le café d'Apollon et le mercier, cheveux bruns, 5 pieds 6 pouces, se disant marchand, ayant des relations au Bureau des postes;

« Jean-Baptiste, dit Laborde, faisant le commerce : 5 pieds 2 pouces, cheveux noirs, brun de figure, demeurant rue des Fontaines, en face le Temple, n° 8, où Lafleur a aussi demeuré quelque temps.

(( La fille Breban, mon amie, les connaît bien : elle les a vus souvent chez moi. Ils sont partis le 3 floréal, ont pris le boulevard, montés sur mes chevaux^ Je les ai rejoints une heure plus tard à la barrière de Gharenton, à l'angle qui fait face à la descente de la

rue-.

(( Nous avons dîné et pris le café ensemble à Montgeron ; le lendemain nous sommes rentrés à Paris à cinq heures; j'ai mené les chevaux avec Lafleur, chez Audry, rue des Fossés-Saint-Germain. Les trois autres

1. Pourquoi ce mensonge ? Pour décharger davantage Bernard ? Et pourquoi ne donne-t-il point de ses complices un signalement pins complet?

2. Cette affirmation est en contradiction avec la déclaration que fera au procès Dubosq le témoin Chéron. Encore sans doute pour décharger Bernard.

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