Cette adjonction de 3 nouveaux jurés n'existe plus
AVANT LÉCHAFAUD 193
sommé, à moins qu'il n'apparût cette évidence, qui est audessus de toutes les règles, que le corps du délit, par exemple, fût anéanti, que l'homme prétendu assassiné parût vivant sans blessures ni cicatrices... Mais, lorsque le délit est constant, lorsque les jurés en ont déclaré l'accusé convaincu, le recevoir à disputer encore sur cette conviction, c'est détruire toutes les règles de l'ordre judiciaire ; c'est préparer de vastes bases à l'impunité ; c'est livrer la société à l'audace des scélérats, et la justice à leur dérision.
D'après ces motifs, votre commission m'a chargé de vous proposer de passer à l'ordre du jour sur les messages du Directoire en date des 21 et 29 vendémiaire, et, comme il lui a été fait un message pour lui faire connaître que le Conseil allait s'occuper de la réclamation de Lesurques, de lui faire un second message pour l'instruire de la détermination prise.
Le Conseil a reçu hier et a renvoyé à la commission dont je suis l'organe une quatrième déclaration du nommé Couriol, en date du 3 brumaire. Celle-ci est adressée au Conseil comme celle du 29 vendémiaire l'avait été au Directoire exé^ cutif... Couriol continue à protester que, des quatre condamnés pour le vol et l'assassinat du courrier de Lyon, il ebt le seul coupable ; il continue à désigner, comme ses véritables coopérateurs, Jean-Baptiste dit « Laborde », Rossi, Lafleur et Dubosq. Il n'y a rien de nouveau dans cette quatrième attestation, si ce n'est qu'il déclare que le partage du vol fut fait chez Dubosq et que sa maîtresse, la fille Hreban, y eut une part. Il demande qu'un membre du Conseil soit nommé pour l'entendre, se convaincre de l'innocence des co-condamnés, et leur donner le temps de faire la recherche et la découverte des coupables.
Cette déclaration est accompagnée d'une adresse de Lesurques, qui peut, dit-il, sous peu de jours, donner les preuves matérielles et les plus complètes de son innocence.
Au moment où j'entrais en séance, une lettre du ministre (le la Justice, en date cependant du 3 brumaire, m'a été romise * ; elle contient un mémoire envoyé par Couriol le
1. Cette lettre créa un hicideiit qui, ayant été dénaturé, donna
28 vendémiaire au ministre de la Justice. C'est la répétition des déclarations des 19 el 21 thermidor, 29 vendémiaire et 3 brumaire. C'est la troisième en date, c'est là cinquième en nombre.
Le ministre de la Justice renvoya ce mémoire au Bureau central qui fit une réponse sans date, que le ministre de la Justice nous a transmise :
« Le Conseil s'est déjà aperçu, sans doute, où l'entraîne le mouvement d'humanité qui, sur le premier message du Directoire exécutif, le porta à nommer une commission. Déjà
lieu à une ci»rres.pondance intéressante entre le rapporteur Siméun et le ministre de la Justice.. Merlin :
« 6 brumaire, an Y.
« Au représentant du peuple, Siniéon,
membre du Conseil des Cinq-Cents.
« Citoyen représentant.
« Je viens de lire, dans le Messager du soir, qu'en parlant hier au Conseil des Cinq-Cents sur l'aU'aire Lesurques.. vous avez dit :
« Cette ali'aire n'aurait jamais eu un si «xrand éclat, si le Mi- « uistre de la Justice (que l'on dit être un très })roche ])arent de « Lesurques^ n'y avait pris une })art extrêmement active... »
« Je ne puis concevoir, citoyen rei)résentant, comment vous avez pu tenir un pareil langajxe.
« Je ne suis iK»int parent de Lesurques.
« Je ne l'ai même jamais vu, et ce n'est que dei)uis son arrestation que je sais qu'il existe.
« Je n'ai pris aucune part ni à son ali'aire. ni au message que le Directoire a adressé au Conseil des Cinq-Cents en sa faveur, ni à l'arrêté qui a sursis à l'exérution de S(Ui jugement.
« Je n'ai fait aucune espèce de démarche p(un* faire donner des déclarations pour ou contre lui.
« Je n'ai écrit à son sujet qu'une seule lettre à la commission dont vous étiez meml)re : c'est celle qui a dû vous être remise hier à l'entrée de la séance, et cette lettre n'avait pour objet que de mettre sous les yeux de la comndssion une nouvelle déclaration de Couriol. que le Bureau central m'avait transmise el qui, par cela même cpi'elle était eu contradiction avec les précédentes. ])rouvait coml)ien peu de confiance méritait tout ce qu'il disait à la décharge de Lesurques.
« \'ous êtes juste, citoyen rejjrésentant; vous ne pouvez pas
AVANT LÉCIÏAFAUD ' 195
Couriol propose do préposer un des membres du Conseil à l'entendre, c'est-à-dire d'exercer les fonctions judiciaires.
« D'un autre côté, I^esurques demande quelques jours pour faire des preuves.
« Faire des preuves, après un jugement, et quand il faudrait au moins les présenter toutes faites, et brillantes, de cette lumière ((ui dissipe tous les nuages et force le jour à l'évidence î Des preuves encore à faire cpiand on a produit dans les débats 80 témoins à décharge ^ ; lorscpie de l'accusation aux débals, il s'est i)assé près de trois mois; lorsque
laisser subsister des a-Uégalioiis évidcinnieiit fausses qui vous ont été suri)rises, et qui ne peuvent que me couq)r<)niettre.
« Salut el fraternité.
« Mhrlin. »
A cette lettre, le représentant du peui>le, Siuiéou, répondit le même jour :
« Je me plains autant que vous, citoyen Ministre, des journaux qui ui'ont i)rêté un lau«:a«re si éloi|j:ué de la vérité et de ma manière. Je u'ai point dit ee que Ton me i)rète: je })ense que le C(»nseil l'eût désai>prouvé, et il a ordonné l'impression de ce que j*ai dit.
« Je ne l'ai i)oint dit, ])arce que cela n'est pas vrai. Je ne l'eus pas dit, quauîl cela eût été. parce que je pense que les représentants du peu}>le doivent à leur dijj^nité et à celle des conseils (les'al)steuir de toute personnalité; parce qu'eniin, dans une alfaiie aussi imi)ortante que celle de Lesurques. je me serais cru coupable si j'avais laissé échapper la moindre oI)servation qui pût j)réseuter connue une intrigue sa réclaiiiation. Je ne devais rendre compte que des i»ièces. Je lui devais les égards qui aj)i)artieniient au malheureux même coui)al)le. Je n'ai nonnué le Ministre de la Justice que i)our parler de la lettre qu'il avait écrite à la commission. Cette lettre ne contient aucune sollicitation, aucune demande à la commission. Ainsi, on nous a calomniés tous les deux : vous, en vous i)rétant ce qui n'existe pas et ce que vous n'avez pas fait; moi, en me faisant dire ce que je n'ai pas dit, ce que je n'aurais pas dû dire, ce que je ne pouvais pas dire.
« Salut et frat<*rnité,
« SiMÉOX. »
1. Nous avons vu, p. 189, note 1, que c'était là une inexactitude.
196 ï^ AFFAIRE DU COURRIER DE LYON
du jugement à la réclamation du Conseil il y a encore deux mois et neuf jours!
« Depuis plus de cinq mois, Lesurques çst en péril de la vie et ses preuves ne sont pas faites ! Depuis deux mois et demi, il tient la première des déclarations par laquelle il prétend démontrer l'injustice de sa condamnation, et il lui faut encore- accorder du temps!
« Est-il au pouvoir du Corps législatif de lui en donner?
« Le Corps législatif peut-il s'immiscer des jugements. «
Et lorsque les jurés ont fait leurs déclarations, lorsque les juges ont prononcé, lorsque le recours en cassation a été épuisé, le Corps législatif, devenu tribunal reviseur, sans s'arrêter au refus du Tribunal de Cassation, ni à un jugement légal et sans appel, réformera-t-il la décision du jury, ou ce qui a le même vice, permettra-t-il qu'on la revoie, ou plutôt qu'on la tienne pour non avenue? Vous sentez, citoyens représentants, dans quels inconvénients vous jetterait cette marche, et si le prétexte du salut d'un homme en couvre un moment le danger, vous le découvrez bientôt en considérant les droits de la société entière et la nécessité de conserver la stabilité des jugements, et surtout la division des pouvoirs.
Votre commission est péniblement froissée entre la crainte de dissimuler des principes d'ordre public et le sentiment de la compassion, la répugnance de jouer le rôle, qui ne lui convient nullement, d'accusateur.
Ce matin, des observations nous ont été distribuées pour Lesurques; sans doute, les membres du Conseil se seront empressés de les lire : on n'attend pas de moi que je les combat^te; c'est bien assez d'avoir eu à soutenir les larmes et le désespoir d'une femme et de trois jeunes enfants. Je ne suis ni l'adversaire ni le juge de leur mari et de leur père; tant mieux s'il peut obtenir des membres du Conseil des ngoyens que la commission n'aperçoit pas.
Elle vous l'a dit, ce n'est point au Corps législatif à juger Lesurques; il l'a été dans les formes prescrites par la Constitution ; il l'a été comme le sont tous les citoyens mis en
AVA>T LÉCHAFAUD 197
accusation; et s'il est vrai que son jugement est injuste, il ne nous appartiendrait pas plus d'en connaître que de nous immiscer dans un acte de mauvaise administration. Dans tous les cas, nous serons sans regrets à son égard, parce que nous sommes sans pouvoirs.
Ceux que nous avons acceptés et peut-être gardés trop longtemps, nous les tenions d'une espèce de nécessité qui nous força à les prendre. Le Directoire exécutif présentait à notre examen un cas singulier et une innocence évidente, disait-on : quoiqu'il eût été légal, il eût été bien sévère de se refuser à la voir; mais cette évidence n'apparaît point. Ce ne sont point des preuves que l'on vous présente, mais des déclarations d'un coupable consort, mais des allégations qui ne sont même pas soutenues d'aucune circonstance <*oncluante.
Si, avant le jugement, Couriol eût dit : « Ce n'est ni Lesurques, ni Bernard qui sont mes complices; ce sont seulement Laborde, qui était connu et accusé pour être dans la voiture avec le courrier, mais Rossi, Lafleur et Dubosq : pense-t-on que cette allégation eût suffi pour détruire l'assertion des témoins qui reconnaissaient et Lesurques et Bernard ? Pense-t-on qu'il n'eût pas fallu, pour justifier <'eux-ci, présenter ceux qu'on leur substituait et obtenir leur <îonviction?
Or, ce qui n'aurait pas suffi avant le jugement peut-il être proposé après? Il n'y aurait pas eu, dans ce qui nous est présenté, même de quoi motiver dans l'ancien régime des lettres de revision; et vous savez combien la revision est incompatible avec la procédure verbale et de conviction morale et personnelle qui a eu lieu de\'ant les jurés. Vous savez qu'en Angleterre le condamné peut, avant l'exécution à laquelle les juges ont droit de surseoir à temps, plaider qu'il n'est pas la personne condamnée; il peut disputer sur son identité, mais non plus s'il est coupable ou innocent, car, dit Blackstone, c'est chose décidée.
Ici, Lesurques a été mis en jugement; c'est lui qui, après une longue défense, a été condamné. Il vient disputer sur
son innoconco : il ne la (UMnontro pas on détruisahl lo corps du délit, car alors il nV aui*ail ni crime ni coupable et par consé(|uent pas de jugement; il dit : « Laissez-moi prouver que je ne suis point coupable, (pie d'autres le sont. » Il vous propose de l'admettre en re(piête civile contre sa condamnation. Que n'est-il en votre pouvoir de lui accorder ce que toutes les lois anciennes et nouvelles lui refusent! Mais la loi vous le permet-elle? Vous érigeant en tribunal dVquité, vous exposerez-vous à ce (pie cha((ue condanmé vienne impétrer votre bienfaisance, comme autrefois celle des princes? Comme eux, vous seriez flattés et trompés, et mettant les intentions et les sentiments h la place des règles, vous introduiriez, sous le prétexte le ])liis séduisant, un arbitraire dont l'exemple profiterait bientôt aux passions pour des innovations moins excusables.
Votre conunission persiste à vous proposer l'ordre du. jour et un message [)our en instruire le Directoire.
Vainement Gninicr compose à la haie un mémoire pour demander, au nom de son client et en celui de la famille, quelques jours de délai, mémoire crié et vendu dans les rues, comme il était alors d'usage, pour tenter d'émouvoir ro])iiiion publicpie!
Vaineuient son juge même, M. Daubanlon, subitement éclairé, multiplie ses démarches pour sauver sa victime!
Vainement Couriol est-il pressé de renouveler et de préciser ses pn'cédentes déclarations !
Vainement fait-on jouer, en faveur du condamné^ les amitiés les phis sures et les inlluences les plus précieuses I
Désormais tout espoir est évanoui. Aléa jacta est! Il faut mourir!
Lo ministre lui-même presse l'heure dernière :
Il importe, écrit-il au Président du Directoire exécutif
AVANT l'ÉCHAFAUD 201
(pour lui seul, très pressé), le 8 brumaire, que rarrété de sursis soit rapporté sans délai ultérieur. D'une part, l'humanité ne permet pas qu'on prolonge le supplice d'hommes qui sont voués à une mort inévitable, et c'est le prolonger que de difl'érer. De l'autre, il est possible que les condamnés profitent des retards pour corrompre leurs gardiens et s'évader : ils ont pour cela des moyens pécuniaires en grande abondance, et, s'ils ne peuvent pas les employer eux-mêmes, ils ont des parents et des amis qui peuvent le faire pour
eux.
Salut et fraternité,
Merlin..
Quant à Lesurques, il est résigné à son sort, mais sa famille, sa femme surtout, ne peuvent se résoudre à celte inexorable infamie.
Elle ne veut croire son mari coupable; elle implore encore, elle supplie, elle mendie un peu de pitié et de temps.
Mais l'échafaud est irrémédiablement dressé pour le lendemain ! ~^
Les adieux, dans la sombre prison de la Conciergerie ] qu'il n'a point quittée, sont déchirants^ !
On se dit à bientôt peut-être, et c'est pour l'éternité l
Resté seul, Lesurques emploie sa dernière nuit à mettre en ordre, avec beaucoup de présence d'esprit
1. Cette scène touchante nous a été conservée par un tableau (lu peintre Ililaire Ledru, ami et témoin de Lesurques. Le dessin, dont nous donnons ici la rei)roduction fidèle, est une admirable gravure de Tan X de Desnoyers. Celle-ci fut déposée la même année à la Bibliothèque nationale, où nous avons pu la retrouver, dé]>artement des Estampes, mais il est i)resque impos sible aujourd'hui de so la procurer. Quant au tableau d'Hilaire Ledru, lequel avait été autorisé par le ministre à prendre un croquis de Lesurques dans la ])rison, il est daté de l'an YI et eut alors un succès considérable. Mais, malgré nos recherches, il ne nous a i)as été ])0ssible de savoir ce que cette i)eintureétait devenue.
202 l- AFFAIRK Di: COL'URIEU DE LYON
et de calme, ses affaiies personnelles. 11 diessc l'état de ses délies a actives el passives » :
Dû 8 louis au ciloven Logrand (lui a un pou aidé à nie faire assassiner; mais je lui pardonna de bon cœur, ainsi qu'à tous mes bourreaux et assassins!
Je prie mon épouse, ou celui qui voudra bien se charger de mes affaires, écrit-il encore, de payer le plus prouiptement possible au citoyen David, traiteur à Bicètre, la somme que je puis lui devoir. Otte dette est sacrée, puisque c'est pour ma nourriture qu'il a l)ien voulu me donner.
Ello voudra bien faire payer aus^^i :
1° Au citoyen Riveau père, i)our le service qu'il a bien voulu me rendre : douze livres;
2*^ Six francs à Bloqui, gardien;
3° Six francs à Baptiste;
4" Six francs à Tliouuis.
Ce sont des dettes sacrées (pi'on ne peut remettre.
D'ailleurs ce sont les vœux de ton malheureux époux qui meurt victime de l'erreur.
On te remettra mes cheveux (jue tu voudras bien conserver, et lors(jue mes enfants seront grands, tu leur partageras en égale partie. C'est le seul héritage cpie je leur laisse.
Adieu.
8 brunuiire an V. J. Lesuuques.
11 écrit à plusieurs de ses amis :
A mes Ixms amis (loyaux, Baudart, Descamps, le brave Tixier, Chaufert, Boulin, Legrand, juge, el (iuinier cpie je remercie des démarches (pi'il a faites pour moi.
La vérité n'a \m se faire entendre; je vais périr victime de Terreur; puis-je espérer ([ue vous conserverez à mon épouse et à mes chers enfants la même amilié (jue vous m'avez toujours léuïoigiK'e, et ({\w vous l'aiderez en toute circonstance?
Hecevez tous mon élern.d adieu.
.1. liEsuRgrKs.
Jlecoumiand(*z-moi au citoyen Lagarde, je vous j)rie.
AVANT L ÉCIIAFAUD . 203
Il rédige une lettre pour Dubosq, qu'il demande à son gardien de faire insérer dans les journaux :
Vous, au lieu duquel je vais mourir, conlenlez-vous du sacriûce de ma vie. Si jamais vous ôtes traduit en justice, souvenez-vous de mes trois enfants couverts d'opprobre, de leur mère au désespoir, et ne prolongez pas tant d'infortunes causées par la plus funeste ressemblance.
Enfin, il se coupe lui-même les cheveux, et écrit cette dernière lettre :
8 brumaire an V,
A la citoyenne veuve Lesurques, rue Montmartre, 255.
Ma bonne amie,
> Quand lu liras cette lettre, je n'existerai plus : un fer cruel aura trînché le fil de mes jours qui devraient ôtre tous à toi, et que je f avais consacrés avec tant de plaisir; mais telle est la destiné que l'on ne peut fuir en aucun cas; je devais être assassiné juridiquement. Ah! j'ai suivi mon sort avec constance et un courage digne d'un homme tel que moi. Puis-je espérer que tu en agiras de même? Plus d'un motif t'y engage. Ta vie n'est point à toi, tu la dois loiil entière à tes enfants et à ton époux, s'il te lut cher. C'est le seul vœux {sic) que je puisse former'....
Je te dis un éternel adieu et compte que mon dernier soupir sera pour toi et mes malheureux enfants.
J. Lesurques.
Mais l'aube allait paraître.
La porte de la prison s'ouvrit.
Il était prêt à mourir.
Voulant protester en présence de la foule, et jus(|u'à ses derniers moments, contre le jugement qui l'envoyait à la mort, il demanda à aller au supplice en vêlements blancs, ce qui lui fut accordé.
Il monte alors avec calme dans la fatale charrette et prend place à côté de Gouriol et de Bernard.
Depuis la sentence, Gouriol semblait personnellement indifférent au sort qui lui était réservé. Sa seule préoccupation paraissait être d'innocenter maintenant et bien tardivement celui qu'il avait -enchaîné à sa destinée et qu'un mot.de lui, avant le jugement, eût peutêtre pu sauver.
Durant le trajet de la prison au lieu du supplice, il lançait au peuple consterné ces paroles répétées : « Je suis coupable, mais Lesurques est innocent!... Lesurques est innocent! )>
liernard fut exécuté le premier. Son accablement était extrême, et c'est à peine s'il parvenait à se soutenir. C'est presque évanoui qu'il fut placé sur la charrette, el il périt sans prononcer une parole.*
Lesurques, lui, demeurait calme, résigné et silencieux.
D'un pas ferme, il gravit les degrés de l'échafaud ; arrivé sur l'estrade déjà inondée du sang de Bernard et de Gouriol, il proteste une dernière fois de son innocence, déclare qu'il pardonne à ses juges, et s'abandonne aux mains du bourreau.
Un bruit sourd se fait entendre; un vague frémissement circule dans la foule qui encombre la place de Grève.
Justice venait-elle d*être faite?
Après avoir servi à assouvir tant de haines politiques et même de rancunes personnelles, l'échafaud, le sinistre échafaud, ne venait-il point de tomber, cette ^ fois encore, suriiiie tète innocente?