LE PROCÈS DIIROCÎIAT, DÎT « LABORDE
R. — J'ai resté un peu à Lyon; je suis parti à peu près dans le mois de juillet.
D. — Messidor ou thermidor, vous voulez dire. Avez- vous demeuré à Paris?
R. — J'y ai resté avant que « Roberspierre » soit guillotiné; j'y demeurai quand j'ai été arrêté.
D. — En floréal dernier, il y a à peu près dix mois, n'étiez-vous pas à Paris?
R. — Sur.
D. — Où étiez-vous?
R. — Je crois que j'étais en route pour aller à Marseille.
D. — Dans ce cas, n'avez-vous pas pris la route de Lyon?
R. — Non; j'ai passé par Moulins.
D. — Avez-vous pris une voilure publique?
R. — Non, citoyen ; j'y ai été à pied. »
Et a déclaré ne savoir signer.
Cet interrogatoire n'ayant amené aucun aveu de Durochat et celui-ci ayant persisté dans son attitude, M. Daubanton fit comparaître à l'instant même la citoyenne Picrsot, veuve Dolgofî, se disant a Tamie » du malheureux Ex cofîon, et, en présence dudit citoyen détenu, lui demanda « si ce n'était point là le particulier qu'elle avait vu, dans la cour de la Poste, monter dans la malle avec le citoyen ExcofTon, le 8 floréal précédent, jour de son départ de Paris pour Lyon et jour même auquel il avait été assassiné entre Lieursaiiit et Melun ; — laquelle, après avoir examiné ledit particulier, déclara qu'il était vêtu d'une houppelande grise à bordure noire et chapeau rond; que c'était bien cet individu qui était parti avec feu ExcofTon et monté avec lui dans la malle, le jour où il avait été assassiné. »
Ayant fait mettre audit citoyen la houppelande grise bordée de noir, qui avait été trouvée sur le lieu de l'assassinat, et, l'ayant fait « coëffer » son chapeau rond, le juge réitéra à la citoyenne DolgofF la même -question.
Après l'avoir encore examiné ainsi vêtu, le témoin affirma que c'était lui-même, — et signa.
Durochat ne fit aucune observation à cette déclaration cependant formelle, et demeura imperturbable.
Le magistrat fit alors venir devant lui le citoyen Excoifon fils et lui demanda à brûle-pourpoint s'il reconnaissait, lui aussi, « le particulier toujours vêtu •comme il était ».
La réponse fut identique et le témoin ajouta même que (( c'était bien celui-là qui était resté longtemps dans la seconde cour de la Poste, près du mur, sans parler à personne ».
Le citoyen Gillet, inspecteur des malles et courriers, entendu ensuite, fut cependant moins affirmatif. Il déclara, en effet, « qu'il ne pouvait le reconnaître par la figure, n'ayant pu le voir le 8 floréal, attendu qu'il avait son chapeau rond très enfoncé dans la tête, mais •que toutefois c'était toute la tournure de celui qui avait monté dans la malle avec le citoyen ExcofTon, et était parti avec lui pour Lyon le 8 floréal dernier ».
L'enquête ayant ce jour-là pris fin sur cette déposition, Durochat fut, les mains liées et étroitement gardé, reconduit à la Conciergerie.
Le surlendemain, l'instruction fut reprise.
M. Daubanton manda à son bureau Philippe Nanteau, postillon à la Poste aux chevaux de Villeneuve-Saint- Georges, lequel, ayant examiné ledit Durochat, extrait à nouveau de la Conciergerie, déclara, sans la moindre hésitation, « qu'il le reconnaissait bien, qu'il était le
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citoyen qui était clans la malle du courrier de Lyon, lorsque, le 8 floréal dernier, il avait changé de chevaux à Villeneuve-Saint-Georges; que ce part'culier était descendu alors pour lâcher de Teau; ([u'il élait le voyageur qu'il avait conduit jusqu'à peu près la moitié de la foret, où il avait change avec un de ses camarades de Lieursaint )).
Le citoyen filavel, chargeur de malles à la Poste aux lettres à Paris, alors introduit, fixa longuement Durochat, puis il déclara formellement qu'il le connaissait; que c'était lui qui était monté dans la malle: « Plus je l'examine, ajoute-t-il, et plus je le reconnais. A l'instant de partir, je lui observais qu'il y avait de la place dans la malle et lui demandais s'il y mettait quelque chose; mais ce particulier, ici présent, me répondit, en élevant ses deux bras, qu'il n'avait ([ue son corps. »
Ces témoignages formels et manifestement désintéressés n'étaient point sans avoir troublé Durochat et lui avoir fait perdre sa belle assurance.
Bien qu'il eût gardé assez d'empire sur lui-même pour ne point laisser paraître devant le juge le trouble qu'il éprouvait après ces dernières confrontations, il ne s'était point, par contre, senti assez d'audace pour protester contre de semblables affirmations, et y apporter des dénégations formelles.
Le lendemain, 28 ventôse, il devait être conduit à Melun pour les formalités d'écrou et pour être interrogé sur le choix du Tribunal cfriminel devant lequel il voulait être renvoyé.
Le juge Daubanton avait tenu à l'accompagner.
Le 29, Durochat revenait de Melun à Paris avec ce magistrat pour être transféré de là à Versailles, ayant fait choix de ce tribunal.
On s'était arrêté pendant quelques instants à une
auberge près de Gros-Bois pour déjeuner rapidement. Durocliat demanda à parler en particulier au citoyen Daubanton.
Les gendarmes qui accompagnaient le prisonnier, estimant qu'il y avait quelque danger à accéder à cette demande, cherchèrent à en dissuader le juge. Sans écouter ces conseils, ce dernier les congédia et recommanda seulertient à l'huissier Masson, qui était également de l'escorte, de faire veiller discrètement à sa sûreté.
Demeuré seul avec Durochat, et continuant à déjeuner près de lui, le juge Daubanton, afin d'ouvrir un œuf, prit le seul couteau qui resUiit sur la table. Durochat de dire aussitôt :
(( Vous avez peur, « monsieur » Daubanton?
— Eh, de quoi, grand Dieu?
— De moi, ajouta Durochat; vous prenez mon couteau.
— Oh ! tenez, répondit avec calme le juge, coupez vous-même du pain. »
A ce trait de tranquillité, ainsi que le qualifie luimômê le juge Daubanton, Durochat n'aurait pu s'empêcher de s'écrier :
(( Vous êtes un brave, « monsieur » Daubanton. C'est fait de moi; mais bientôt je vous dirai tout. )>
Toutefois, Durochat se ressaisit aussitôt et, pour le moment, ses confidences en restèrent U\.
Mais, ramené dans "sa prison, il se sentit pris d'un profond abattement et d'un insurmontable découragement.
Était-ce la fatigue de ce voyage précipité? N'étaitce point plutôt d'avoir revu le lieu même du crime, d'avoir refait la même roule et d'avoir revécu ainsi les tragiques épisodes de cette nuit sanglante?
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Quoi qu'il en soit, son sommeil en fut profondément troublé. Il ne pouvait effacer de son souvenir le» spectacle horrible du meurtre, les cris désespérés des deux victimes et surtout le râle épouvantable d'Evcoffon, avec lequel il avait dîné si gaiement avant que de quitter Thôtel de la Poste et voyagé cote à côte, leurs cadavres mutilés, cette blessure à la main qu'il avait reçue dans la lutte avec le courrier, et dont il portait encore la trace, enfin, le lendemain, à Taube, les visages sinistres de ses complices.
Ces pensées torturantes l'accablèrent jusqu'au jour, et ce n'est qu'alors qu'il put trouver un peu de repos.
Durochat n'était point le misérable endurci qui, abandonné à sa conscience, fut incapable de repentir.
La Révolution l'avait trouvé un modeste et assez bon ouvrier chapelier de Lille, mais les agitations politiques des derniers mois de la Terreur l'avaient fait déserter la calme boutique pour les réunions publiques, les manifestations bruyantes de la rue et même les violences saii;5ruinaires.
En' r795, il se laissa entraîner à Lyon où, surpris par le siège, il épuisa rapidement le peu de ressources qu'il avait, et fit, fiicheusement pour lui, la connaissance de Vidal qui, le siège terminé, l'attira à Paris.
Là, le manque de ressources, l'oisiveté, les funestes fréquentations l'avaient insensiblement conduit au vol, puis au crime.
Cependant, entre les mains d'un habile et audacieux criminel dont il subissait l'asccndaiil, il n'avait été, probablement counne les autres, qu'un instrument, hésitant encore, dans la cour de la posle, avant que de monter dans la malle, à jouer le rôle qu'on lui avait distribué.
11 avait fallu Tàpre désir du butin et la crainte du
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chef pour le faire participer efTectivement au crime et devenir un assassin.
Aujourd'hui, seul, abandonné, prisonnier, livré à ses sombres pensées, il sentait naître en lui les affres du remords, et, préférant tout aux tortures morales qui rétreignaient, il sollicita le lendemain de son juge un entretien particulier.
Celui-ci lui ayant été accordé, il fit à M. Daubanton une grave et si importante déclaration qu'elle mérited*être relatée en entier, car c'était le premier récit un peu détaillé et un peu précis fait par un des auteursde la préparation et de la perpétration du crime.
Il avoua :
(( Que c'était un homme employé à la poste, et chargé alors des dépêches pour Brest, qui donnait avisde tous les vols de courriers ; que ce n'était pas celui de Lyon qui devait être volé, mais bien celui de Brest ;
(( Que lui et plusieurs autres s'étaient tenus phisieurs^ jours sur la route de ce courrier qui n'avait pas été volé parce qu'ils avaient été avertis à plusieurs reprises, que ce courrier n'était pas chargé considérablement, attendu qu'il passait ordinairement à travers les- Chouans qu'on craignait beaucoup alors;
« Que l'homme dont il parlait, était de la taille de 5 pieds 4 à 5 pouces, châtain, et d'une belle figure ;. qu'il s' était trouvé plusieurs fois avec lui et le reconnaîtrait bien ;
« Que ce mêmehomme n'avait pasdonné l'affaire du courrier de Lyon ; que c'était le nommé Dubosq qui était venu le trouver, lui et Vidal, dans la rue de Rohan, où ce dernier demeurait alors, et leur avait proposé le vol de ce courrier; que ce fut Dubosq qui l'engagea à monter dans la voiture avec ce courrier;' qu'y ayant consenti, Dubosq lui. arrangea un passeport qu'il avait..