Le Roy, les Unes de Versailles
qu*il fût deux heures de raprès-midi , était plongée dans une demi-obscurité qui rendait plus sinistre et plus terrible encore l'aspect du Tribunal, tache noire, immobile, dans le fond de la salle.
Les uniformes des gendarmes de service et les costumes ôfis deux huissiers-audienciers jetaient seuls une note moins sombre.
On était au 28 frimaire an IX.
Cependant la salle était bondée, mais d'une foule plus élégante que durant la matinée.
Les premiers rangs étaient occupés par des femmes décolletées, malgré la saison avancée et le froid.
Les robes, très claires, de tissus légers, à la taille courte; les jupes, en mousseline de l'Inde, déjà moins longues, cherchaient à s'inspirer de l'antiquité grecque ou latine.
Sur ces vêtements prinlaniers, de lourds et disgracieux manteaux d'étofle sombre ou de fourrure foncée,
sous lesquels pendait l'indispensable réticule contenant les frivolités.
Quelques femmes âgées avaient cependant gardé jalousement les falbalas et la haute perruque d'autrefois, survivance de l'ancien régime.
Les autres étaient coiffées de chapeaux multicolores, inélégants, choquant de couleurs, formant capote et cachant presque complètement la coiffure à la Titus, alors à la mode.
Les plus élégantes avaient arboré le turban ovale, en velours noir, à plumes blanches ou à aigrettes de couleur, qui commençait à être de mode; — ou bien encore un cache-tête en point d'Angleterre, enserrant le front et les cheveux, et dont les bouts retombaient sur la nuque.
Deux ou trois sièges seulement restaient libres : ils
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avaient été réserves pour M"" Joséphine Bonaparte et iM""^ de Staël que l'inclémence du temps avait détour- j nées du voyage, et dont Tabsence fut une déception.
Les hommes, à moins qu'ils ne fussent âgés, se tenaient, pour la plupart debout, sur les côtés de la salle,, portant de grandes redingotes multicolores, mais de couleurs plutôt sombres, tombant très bas, à trois boutons, à larges revers, et échancrées sur des gilets de soie ou de laine, de teinte très claire, le cou engoncé dans un col. autour duquel était enroulée une large cravate d'étotfe souple. Ils étaient embarrassés de chapeaux très hauts, de forme conique, avec des bords minuscules, ou au contraire assez plats, cintrés, mais alors aux bords larges et presque plats, et tenaient tous à la main une grosse canne tordue ou noueuse, cependant bien inutile en présence du temps qu'il faisait ce jour-là.
La plupart étaient coiffés à la romaine, sans perruque, cheveux courts; quelques muscadins gardaient toutefois encore la coiffure defs incroyables, tandis que d'anciens ci-devants, ralliés cependant au régime actuel, n'avaient pu se séparer de la perruque blonde ou même poudrée.
Ces favorisés, qui occupaient ces places privilégiées, constituaient la société mondaine et élégante de Paris et de Versailles.
C'étaient d'heureux acquéreurs de bien nationaux, de hardis agioteurs, des fournisseurs spéculateurs et tarés, des fonctionnaires oppresseurs ou habilement concussionnaires, des banquiers étrangers, entremetteurs et charlatans, des prostituées de marque, enfin tout ce qui avait pu faire fortune durant ces temps troublés, et qui espérait bien pouvoir, maintenant qu'il y avait un maître, jouir enfin en paix de leurs biens
eO»k L AFFAIRE DU COURRIER DE LYON
tUwbcs OU acquis, tous gens désœuvrés et désheurés!
Sur les autres bancs, plus éloignes : d'un côté, des privilégiés encore, mais plus modestes : quelques bourgeois de Paris qu'un intérêt quelconque ou la curiosité avait amenés jusqu'à cette audience; des commerçants, des fonctionnaires de Versailles qui, tous cependant, pour entrer avaient dû montrer patte blanche et exhiber le permis visé par le citoyen Commissaire du Gouvernement.
De l'autre côté, la foule des témoins : presque tous des paysans ou de petits commerçants de Monlgeron et de Lieursaint, des employés de la poste qu'on avait déjà aperçus au procès Lesurques.
Parmi eux, un groupe sombre : une femme et, auprès d'elle, deux fillettes, toutes trois en grand deuil.
La tristesse et la prostration de ces trois êlres faisaient peine à voir.
La mère, surtout, avait ce regard étrange où l'intelligence et la raison semblent à jamais éteintes.
Immobiles, accablées, la tète penchée, les yeux vagues et humides de larmes, les deux autres, qui n'étaient pourtant encore que des enfants, mais dont le chagrin avait vieilli la jeunesse, semblaient insensibles à ce qui se passait autour d'elles.
On eût dit la personnification de la Douleur humaine !
Auprès d'elles se tenaient le citoyen -Daubanton, dont la présence aux côtés de la veuve Lesurques n'était point sans surprendre un peu, et le citoyen Caille, le nouveau défenseur de la famille, cependant moins ardent et moins passionné que l'ex-juge de Paix de la section du Pont-Neuf.
Plus loin, presque aux derniers rangs, encore une femme et un jeune homme, en grand deuil aussi, et combien tristes également!
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La veuve ExcofTori et son fils pleuraient, comme la veuve Lesurques et ses enfants, un époux et un père.
L'aspect de la salle, d'ailleurs, était tout autre que lors du procès Gouriol et autres au Palais de Justice à Paris.
La folie, l'insouciance, la légèreté de l'auditoire d'alors avaient fait place h une sorte de recueillement.
On n'eût plus toléré, comme en thermidor an IV, l'entrée sensationnelle de M"''TaHien ou de M"' llamelin, outrageusement décolletées sous un vêtement de gaze quasiment transparente, et effrontément fendu sur le côté de la jambe ; on n'eût plus admis que leur escorte de jeunes incroyables sautillants, remuants, bruyants et zézayants, vînt troubler l'audience. On ne parlait plus à voix haute, et l'on se demandait, presque anxieux, si la vérité allait enfin sortir de ces débats et si le mystère serait enfin dissipé!
Non, certes, ce n'était plus la folie, la gaieté, l'insouciance d'alors.
Les temps, en peu d'années, avaient changé. La société s'était profondément modifiée. L'avènement de Bonaparte avait assagi Paris et la France.
Après les luttes fratricides qui avaient ensanglanté la Révolution; après la dictature de Robespierre, pendant laquelle le pays tout entier avait été livré aux exécutions régulières et systématiques; après le 9 thermidor qui avait mis fin i\ la Terreur et permis à la France de reprendre un instant haleine, mais pour retomber bientôt dans la réaction thermidorienne ; après le Directoire qui ne pouvait être qu'un gouvernement de transition, bien que la concentration du pouvoir exécutif entre les mains de cinq dirigeants fût un retour marqué vers l'unité; alors que la désorga-
nisation du pays était complète ; que les caisses publiques n'étaient remplies que d'un papier-monnaie discrédité et sans valeur; que le commerce et l'industrie étaient ruinés; que les arsenaux et les dépôts militaires étaient vides; que les mœurs dissolues étaient tombées dans une licence qui rappelait de trop près la triste époque de Rome au temps du Bas-Empire ; que l'insécurité des routes constituait un danger permanent, — l'avènement d'un homme tel que Bonaparte était, pour la France, une nécessité impérieuse.
Cependant, les événements politiques et militaires, depuis quelque temps, manquaient de cet intérêt auquel on était maintenant habitué.
Certains faits, depuis le i8 brumaire an VIII, c'està-dire depuis un an, n'étaient point sans avoir ému l'opinion : le rappel des proscrits du i8 fructidor, la clôture de la liste des émigrés, l'entrée triomphale de Bonaparte à Milan S la brillante victoire de Marengo, et, le même jour, 26 prairial an VIII, l'assassinat de Kléber au Caire ; les prévenances dont le premier consul était l'objet de la part de l'empereur de Russie, Paul I", et du roi d'Espagne, Charles IV ; la satisfaction qu'éprouvaient Paris et la France de voir un souverain autocrate et le successeur de Charles-Quint, le descendant de Louis XIV, honorer de leurs démonstrations le premier magistrat de la République; la conclusion d'unie négociation avec les plénipotentiaires envoyés par l'Amérique, qui s'écartait ainsi de l'Angleterre ; le rapprochement de la République avec le Saint- Siège et le pape Pie VII, qui devait aboutir, l'année suivante, au Concordat; la grande fête du i*"" vendémiaire en l'honneur de la translation du corps de