prairial an VIII
AFFAIRE DIBOSQ * 267
Turenne aux Invalides ; enfin le ridicule complot de Ceracchi et d'Arena contre le Premier Consul, étaient certes des événements intéressants, mais les derniers remontaient au moins à deux mois.
Le Moniteur universel de la semaine précédente avait bien publié un message du général Moreau, daté du quartier général d'Anzing du 12 frimaire, annonçant une grande victoire qu'il aurait remportée près de la forêt d'IIohenlinden sur le jeune archiduc Jean d*Au^ triche; on disait bien qu'il avait ensuite franchi l'inn et marchait sur Vienne, mais on ne savait rien encore de bien précis.
Paris, théâtre depuis tant d'années d'événements si imprévus et si précipités, Paris, habitué, sans parvenir à se blaser, à s'éveiller chaque matin avec une nouvelle sensationnelle : bulletin de victoire, rarement de défaite, attentat, arrestation, crime, émeute, révolution; Paris qui, quelques jours plus tard, devait s'émotionner si fort de l'attentat de la rue Saint-Nicaise; Paris s'étonnait de ce calme; Paris manquait d'émotions.
Le Paris désœuvré s'ennuyait!
N Aussi l'afTaire Dubosq, corollaire de l' affaire Lesurques, pour lequel Paris s'était passionné, étaitelle pour lui, bien qu'elle se jugeât à Versailles, une diversion.
Durant toute la matinée du 18 frimaire an IX, ce n'avait donc été sur la route qu'un long défilé de cavaliers et de toutes les voitures alors en usage : calèches, dormeuses, berlines coupées, phaétons, bokays, cabriolets, tapeculs, chaises de poste, chars à bancs et surtout coucous à deux roues et à un cheval, dans lesquels six voyageurs parvenaient difficilement à s'empiler, et qui, pour i fr. 60, faisaient régulièrement le service de Paris à Versailles, comme auparavant les pots de
chambre que les coucous venaient de remplacer* ; enfin de ces voitures de louage, nouvellement appelées « fiacres », vieux débris des écuries des émigrés, carrosses armoriés et défraîchis, aux chevaux étiqucs, substituées aux chaises bleues et aux brouetlcs 2.
On s'était retrouvé à l'heure du déjeuner à l'hôtel des Réservoirs, ci-devant le nouvel hôtel du Gouvernement, ou à l'hôtel de la Princesse de Conty ^. Les moins fortunés étaient descendus à l'hôtellerie de la Croix- Blanche S tandis que les témoins, petites gens, s'élaient arrêtés à l'anbcrgc de l'Image de Saint-Pierre^.
L'innocence de Lesurqnes cl la culpabilité de Dubosq étaient le sujet de toutes les conversations et ne semblaient faire aucun doute. L'une et l'autre ne pouvaient que se manifester, éclatantes, au cours des débats.
L'audience de la matinée avait été réservée aux formalités d'usage ; tirage du jury, prestation du serment des jurés, lecture de l'acte d'accusation, appel nominal des 70 témoins, inteirogaloire des accusés.
Dubosq avait opposé un mépris profond et un cynisme imperturbable à toutes les questions du citoyen Président, (^cst à peine s'il daignait répondre.
Par contre, il se plaignait amèrement xpi'on l'eût amené de Paris à Versailles, les pieds et poings liés, sous une escorte aussi importante. Il déclarait ridi-
1. Lo dernier coucou u\a clis])aru de Paris qu'eu J8()l ; il siégeait i)lace de l«i Bastille ol allait à Mnceiiues. Sur la caisse jaune de la voiture, conduite encore ])ar un vieux cocher à carrick et à sahots fourrés de i)aille, se lisait eu {^rosses lettres noires : « Au coucou obstiné ». (Maxime du Canj])s, Paris. — Voir aussi le dessin dans Froniai^'eot.)
2. Froniafreot, les Voit tor.s pifhliquea à Versailles sous l'ancien régime.
\\. Alors 2.S, rue de la Paroisse.