Le Palais-Royal
Les incidents si imprévus et si pénibles de sa déposition au procès Lesurques, la brutale arrestation dont il s'était vu l'objet, la rétractation qu'il avait consentie pour recouvrer sa liberté et qu'il s'imputait comme une lâcheté, la lettre enfin de son malheureux ami qui, en termes affectueux cependant, le rendait responsable de sa mort, tous ces événements avaient produit sur son caractère un changement profond. Sa gaieté ordinaire avait fait place à une sombre mélancolie ; lorsqu'il se croyait seul, il tenait à haute voix des propos entrecoupés, prononçant des phrases qu'il laissait inachevées et dans lesquelles revenait souvent le nom de Lesurques. Souvent aussi on le surprenait à genoux, les mains jointes, inondé de larmes.
Plusieurs mois s'écoulèrent ainsi, puis, à cet état d'accablement et d'agitation, succéda une crise terrible de folie furieuse ; il voulut, à plusieurs reprises, attenter à ses jours, et il fallut exercer autour de lui une surveillance de tous les instants.
Devant les rapides progrès que faisait la maladie, sa famille dut se résoudre à le faire conduire à Gharenton.
Il était seulement sorti depuis quelques mois, quand s'ouvrit le procès Dubosq et qu'il y fut cité comme témoin.
On avait fait de pressantes démarches pour éviter à sa raison chancelante une nouvelle et pénible épreuve, mais la Justice s'était montrée impitoyable. Elle attachait à sa déposition, au sujet de la ressemblance de l'accusé avec Lesurques, une importance capitale.
Sans égard pour toutes les infortunes de cette pauvre victime des rigueurs et des exigences de la Justice, lé citoyen Le Bon, ayant demandé la parole, rappela que, lors du débat qui avait précédé le jugement de Lesur- (jues par le Tribunal criminel de la Seine, il avait été
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reconnu (|iie le registre de Legrand avait été falsifié quant h la date du marché d'argenterie par lui allégué ; que la plupart des déclarations de témoins produits par Lesurques, pour établir son alibi, reposaient sur cette date; que cette date ayant été prouvée altérée, les attestations de l'alibi avaient été déduites; qu'il avait été commencé contre Legrand une instruction de faux témoignage ; cpie ce registre ayant été déposé au greffe criminel de la Seine, il requerrait ([ue celui-ci fût apporté à la barre.
Le Commissaire du Gouvernement s'en était simplement rapporté à la prudence du Tribunal, il fut fait droit à la demande du défenseur.
Mais le livre, malgré toutes les recherches, demeura introuvable : il avait disparu du greffe ^
Un mouvement de curiosiJté se fît ensuite dans la salle quand l'audiencier appela à la barre des témoins Jeanne Gampion, veuve Lesurques,
Mais le Tribunal, après s'être assuré de l'acquiescement de l'accusation et de la défense, déclara que, pour des motifs que chacun trouverait légitimes, il y avait lieu de renoncer à l'audition de ce témoin qui, tout en pleurs et se soutenant à peine, regagna sa place au milieu des marques de la plus grande déférence.
Depuis l'exécution de son mari, cette pauvre femme avait perdu la raison, qu'elle devait plus tard recouvrer pour souffrir davantage encore et comprendre alors toute l'étendue de son malheur. Pour le moment, elle vivait comme hébétée, demeurant des journées entières sans prononcer une parole, avec bien rarement de courtes crises de larmes, provoquées par une sombre
1. Nous verrons j>lus loin que M. Daubanton aurait plus tard avoué être l'auteur de la soustraction et de la suppression du livre.
agitation, comme si, en elle, se livrait une lutte inconsciente.
Oh oui ! pauvre femme !
Puis, après la déposition du citoyen Jean-François Baudart, trente-six ans, peintre à Paris, rue Ducoq- Saint-Honoré, i'A2\ lequel déclara que, le 9 floréal an IV, il avait dîné chez Lesurques; qu'il était ce jour-là de garde au Louvre; qu'il avait remis son billet de garde au citoyen Gohier, Président du Tribunal criminel de la Seine, qui l'avait gardé.
Le Tribunal, sur le « réquisitoire » du défenseur des accusés et sur celui du Commissaire du Gouvernement, ordonna que le billet de garde de ce citoyen et le registre de contrôle de sa garde seraient apportés à l'audience.
Mais le billet de garde^ ainsi que le registre de contrôle, avaient, chose étrange, tout comme le livre Legrand, également disparu.
Enfin six témoins vinrent déclarer encore quïl n'élait point à leur connaissance ([ue le bruit populaire, suivant lequel Lesurques, aussitôt après son entrée à la prison de Bicétre, aurait été pris par les gardiens de cette maison pour Dubosq, eût un fondement quelcon([ue.
Conmie il était alors neuf heures du soir, le Président « cou])a » la séance et en indiqua la reprise au lendemain neuf heures du matin.
Cette audience avait causé quelque déception, et il avait fallu l'espérance toujours en éveil d'un incident, vainement attendu, pour qu'on n'eût point quitté plus tôt la salle.
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Deuxième audience (29 frimaire an IX).
Bien (jne Ions ceux ([ni étaient venns de Paris eussent passé la nuit à \ ersailles, Tlieure était pour eux trop matinale, et bien des sièges étaient demeurés vides quand, le lendemain, 39 frimaire, à neuf heures du matin, le Tribunal avait repris l'audience.
Brillât-Savarin avait abandonné son siège à celui de ses substituts, le citoyen Giraudet, qu'il avait désigné pour prononcer le léqu'sitoire.
Peu à peu, l'élégant auditoire de la veille remplissait à nouveau la salle.
Les premieis témoins entendus, qui n'étaient que des témoins de reconnaissance ou de moralité, n'apprirent rien qu'on ne siit déjà ; c'était la répétition de ce qu'ils avaient maintes fois déclaré à toutes les instructions et à tous les débats précédents.
On ne commença à prêter quelque attention qu'à l'arrivée à la barre du premier témoin de la route, la femme Grossetête, qui, avec la femme Sauton, avait été la cause de l'arrestation de Guesnot et de Lesurques.
La sérénité, comme inconsciente, de ces deux femmes, qui, pourtant, déjà, avaient été obligées de reconnaître l'erreur qu'elles avaient commise en prenant Guesnot pour Vidal, était extraordinaire.
D'autres eussent été tortui'és à la pensée que Guesnot avait à tort été inquiété et avait subi, par leur faute, une détention relativement longue; ([ue, même, par leur reconnaissance irréQéchie, il eût pu être condamné,
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et qu'elles se trouvaicnl peut-être encore aujourd'hui en présence de l'évidence d'une nouvelle erreur, malheureusement, celle-là, à jamais irréparable.
Le Président. — « Témoin, reconnaissez-vous l'accusé? ))
Marie LafPère, femme Grossetête, vingt-quatre ans : (( >'on, ce n'est pas là un des particuliers que j'ai servis à table dans l'auberge de la femme Evrard, le 8 floréal an IV, à Montgeron. Celui qui est arrivé le premier et ([ui avait demandé pour lui seul, avant de demander pour les trois autres ([ui n'étaient pas encore arrivés, je l'ai en quelque sorte reconnu à Paris dans la personne qu'on m'a présentée sous le nom de Lesur- ([ues, sans cependant assurer affirmativement que c'était lui.
Le Préside^ît. — Gomment sans assurer aflirmativemcnt que c'était lui? Mais c'est cependant sur votre déclaration formelle et spontanée, et celle de la femme Sauton, que Lesurques a été arrêté par le juge Daubanton. Vous avez été à ce moment catégoriquement affirmative.
Lv. Témoin. — Je ne reconnais celui-là pas plus qu'il ne m'a été possible de reconnaître Vidal.
r^E Présidé]nt. — (^est bien, allez vous asseoir. — (.1 l'huissier : ) Audiencier, appelez la femme Sauton. — (Au témoin : ) Reconnaissez-vous l'accusé? »
Marie-Victorine Veiit, femme Sauton, vingt-sept ans, après avoir bien examiné Dubosq : « Je ne le reconnais pas plus que Vidal pour être un des quatre particuliers (pii a été jouer au billard et prendre du café chez la femme Châtelain, limonadière à Montgeron, le 8 floréal an IV, chez laquelle je demeurais alors. J'ai su que c'était Courriol qui avait pris le café, et, L lorsque j'ai été appelée à Paris en témoignage, j'ai
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reconnu Couniol, Guesnot et Lcsiirqucs pour trois des quatre particuliers, comme les ayant bien remarqués lorsqu'ils jouaient au billard ensemble.
Le Président. — Regardez bien l'accusé, témoin, car, sans parler de Lesurques, il paraît à peu près certain que, tout au moins en ce ([ui concerne Guesnot, vous vous ôlcs trompée, et que c'est par erreur que vous l'aviez pris pour Vidal. Votre déposition est grave, aussi grave qu'elle l'a été devant le juge Daubanton quand Lesurques a été arrêté. Xe vous trompez- vous pas encore?
Le Témoin. — Je ne le crois pas.
Dlkosq [véhémente inenL). — Le témoin est d'âge à savoir ce qu'il dit. Point n'est besoin de le persuader à me reconnaître!
Le Pi\ésu)e>t. — Nous ne reclierclions que la vérité I
DuBOSQ. — Celle qui est aujourd'hui contre moi, en faveur de ce Lesurques, comme autrefois on recherchait tout ce qui pouvait se retourner contre lui I
Le Puésu)ent. — Témoin, allez vous asseoir. — {A Vhuissier :) Le témoin suivant. »
Charhaiilt, quarante et un ans, marchand à Fère- Champenoise, après avoir dévisagé Dubosq : « Examen fait de la figure et de la stature de ce particulier, je puis dire qu'il ressemble, à peu de chose près, à celui des deux cavaliers que j'ai remarqué davantage dans les ([uatre de Montgeron, el surtout à celui qui m'a été représenté, le 29 prairial au IV devant le Directeur du Jurv deMelun, sous le nom de « Lesurques )), mais le nez du particulier ici présent ne me paraît pas être aquilin comme celui du particulier que j'ai remarqué à Montgeron et que j'ai reconnu devant le Directeur du Jury le 29 prairial an IV. Le particulier ici présent a le visage moins plein el les cheveux
moins blonds que celui que j*ai reconnu le 29 prairiaU lequel avait les cheveux poudrés ce jour-là, mai& j'ignore, il est vrai, s'il portait perruque ou non.
Le Président. — C'est bien, retirez-vous. — (Aa témoin suivant : ) Témoin, dites ce que vous savez. »
Marie PifTre, femme Châtelain : <i Quatre cavaliers sont venus chez moi, entre deux et trois heures après-midi, le 8 floréal an lY, demander du café. Les voyant bien mis et présumant qu'ils me paieraient en argent, je me déterminai à leur faire du café et les engageai, pendant ce temps, à faire une partie de billard. Comme j'entrais dans le billard, l'un des quatre prononçait les mots : « d'ici à Lyon... », mais, m'apercevant, il n'acheva pas la phrase. Après que le café fût pris, ils burent cliacun un petit verre d'eau-de-vie. Lorsqu'il fallut payer la dépense, ils me présentèrent un assignat de i 000 livres, mais, ayant marqué quelque répugnance à le recevoir, un des individus, celui que depuis j'ai reconnu pour Courriol, ayant dit que je voulais de l'argent, ceux-ci ont répondu : « Eh bien, il faut la payer en argenl. » Courriol a alors tiré de sa poche une petite bourse de peau grise, d'où il a atteint une pièce de 3o sols et une pièce de 6 liards qu'il me donna. J'observai alors qu'il manquait 2 liards. Un autre que j'ai parfaitement reconnu depuis à sa chevelure brune, à son visage grêlé, à ses yeux rouges, à sa voix et à son accent, et qui n'était autre que Vidal, sortit aussi de sa poche une petite bourse de peau, mais il la resserra aussitôt en me disant : « Nous paierons ces deux liards « en repassant. » 11 portait ce jour-là un habit couleur noisette...
Le Président. — Passons. 11 ne s'agit point aujourd'hui de Vidal.
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Le Témoin. — Dans ces quatre particuliers, il y en avait deux qui étaient bruns : c'étaient les sieurs Gourriol et Vidal. Les deux autres étaient blonds, mais je n'ai pu les remarquer aussi bien parce que l'un était à la porte de la buvette et l'autre au milieu de la cour. C'est pourquoi, malgré toute l'attention que j'ai mise tout à l'heure à examiner celui ici présent, connu sous le nom de « Dubosq ))y je ne le reconnais pas pour être un des deux blonds.
Le Président. — Un autre témoin. »
La femme Alfroy, pépiniériste à Lieursaint, après avoir longuement et avec une certaine émotion dévisagé l'accusé :
« Je ne reconnais pas positivement ce particulier. Cependant, je remarque, à force de l'envisager, qu'il a de la ressemblance avec Lesurques, mais il est moins grand de taille, moins blanc de peau et moins blond de cheveux que Lesurques; non, y^ ne puis affirmer que ce particulier, ici présent^ ait été du nombre des quatre cavaliers.
Le PRÉsmENT. — Voilà des indications de comparaison précises. Est-ce tout ce que vous avez à dire?
Le ïémoi^'. — Oui. »
Et la femme Alfroy, après avoir une fois encore Ion-guement contemplé l'accusé, dont elle semblait ne pouvoir détacher ses regards, regagna tristement sa place.
Le témoin appelé ensuite déclara se nommer Pierre Gillet, marchand de vaches, quarante-quatre ans, à Lieursaint :
« Lorsque le nommé Lesurques, dit-il, m'a été présenté à Paris en prairial an IV, j'ai déclaré que je croyais le reconnaître pour être une des trois personnes à cheval que j'avais vu passer dans Lieursaint, le 8 lloréal, vers
cinq heures du soir, parce que, précisément, je l'avais pris pour le citoyen de Pertuis que je connais et qui a quelque ressemblance avec lui, mais quant au particulier ici présent, connu sous le nom de « Dubosq », je ne le reconnais pas pour être un des quatre cavaliers, bien qu'il soit blond comme l'était Lcsurqucs, mais celui-ci est moins blond et moins grand que lui. »
Il ne restait plus que peu de « témoins de la route », les seuls qui fussent intéressants pour faire éclater l'erreur judiciaire, c'est-à-dire l'innocence de Lesur- ([ues par la culpabilité de Dubosq.
r/anxiété des partisans de Lesur([ues commençait h être grande et l'angoisse étreignait tout l'auditoire.
Dubosq, pendant toutes ces dépositions, restait impassible. A chaque témoin, il se levail de son banc, regardait fixement celui qui déposait, comme pour le délier ou le fasciner, et une fois la déposition terminée, il se rasseyait avec un léger haussement d'épaule de pitié, à moins que ce- ne fut de mépris.
Le PRÉsmENT. — « Audiencier, appelez le témoin Champeau. »
Jean Champeau, trente-sept ans, cabaretier ci-devant, mais actuellement coquetier à Lieursaint, déclara d'une .voix forte, après avoir regardé Dubosq :
(( Non, je ne reconnais pas du tout le particulier ici présent, connu sous le nom de « Dubosq », pour être un des cavaliers qui ont passé et mangé chez moi le 8 floréal an IV après-midi, et, par contre, j'ai très bien reconnu Lesurqucs, lorsqu'il m'a été présenté dans le cours de la procédure, pour être celui à qui j'ai fourni du fil pour rattacher son éperon argenté; mais le particuUer ici présent, bien qu'il soit blond, n'est pas aussi blond, ni aussi blanc, ni aussi grand que Lesur- ([ues. C'est tout ce que je peux dire. »
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Lsi femme Champeaa fil une déposition identique et déclara même « qu'elle ne trouvait point que l'accusé ressemblât à aucun de ceux qui avaient été chez elle ».
Le Président. — « Allons, encore un témoin, »
Perrault, trente-neuf ans, propriétaire h Saint-Germain-cn-Laye, arrivé à la barre, jure de dire la vérité et dépose :
« M'étant arrêté à Montgeron pour dîner à l'auberge du citoyen Evrard, j'y vis trois personnes qui y avaient également dîné. Ces trois personnes m'ayanl été depuis présentées dans le cours de la procédure, j'ai cru les reconnaître pour êlre celles qui m'ont été désignées sous les noms de « Gourriol », de a Guesnot » et de <( Lesurques ». Ce dernier, entre autres, m'a paru être celui au({uel Gourriol avait adressé des expressions en provençal. Je ne crois pas m'etre trompé en reconnaissant Lesurques, mais, par contre, ye Aie reconnais point le particulier ici présent, connu sous le nom de <^ Dubosq », pour être un des trois particuliers qui ont dîné à ladite auberge. Bien que ce soit à peu près la même taille que Lesurques, le châtain tirant sur le blond du particulier ici présent est différent du blond véritable, couleur des cheveux de l'autre, et les traits (le son visage sont tout différents de ceux de Lesur(|ues.
Le PRÉsmENT. — Vos souvenirs sont bien précis?
Le TémoijV. — Oui, citoyen Président, très précis. »
Et sur ce, l'audience est levée, bien qu'il ne fut que trois heures, et renvoyée au lendemain malin neuf heures pour continuation.
Dubosq se croyait sauvé; sa joie était bruyante et il accablait ses gardiens de son ironie, disant que ce n'était vraiment pas la peine de l'avoir retenu si long-
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temps en prison, de l'avoir contraint à s'évader et même de lui avoir fait casser la jambe.
Puis, haussant le ton, il s'écriait qu'on lui paierait tout ce qu'on lui avait fait souffrir; qu'il en avait assez d'être le jouet des amis de Lesurques, et de voir tous ces gens s'offrir sa tête parce qu'elle ressemblait un peu trop à celle de ce particulier.
Il oubliait, le misérable, que s'il venait à être acquitté par le Tribunal criminel, il aurait à purger, pour d'autres causes, d'anciennes condamnations, et les évasions devenaient moins faciles, car l'ordre, qui s'était introduit partout, avait aussi réorganise la surveillance des prisons.
En ville, où les Parisiens ne savaient que faire jusqu'à l'heure du souper, dans les salons de Versailles qui s'étaient entr'ouverts pour recevoir la société venue pour le procès Dubosq, dans la grande salle de l'hôtel des Réservoirs ou de l'hôtel de la Princesse de Conty, dans les couloirs mêmes du théâtre où l'on jouait ce soir-là la comédie, les incidents de l'audience faisaient les frais de toutes les conversations.
On discutait la sincérité, la bonne foi et surtout l'intelligence de ces témoins de Lieursaint et de Montgeron; on commentait le trouble qu'avait manifesté la femme Alfroy; on s'apitoyait sur la veuve infortunée de Lesurques et même sur le sort de ce pauvre Legrand.
Les partisans de l'innocence de Lesurques commençaient à désespérer et à se demander, anxieux, si Dubosq n'allait point sortir de la prochaine audience acquitté. La déposition du dernier témoin, du citoyen Perrault, qui lui n'était point du groupe des gens de Lieursaint ou de Montgeron et qui, par conséquent, ûVciit dû déposer en toute indépendance d'esprit et
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sans aucune prévention, avait surtout vivement impressionné. Tl avait catégoriquement déclaré que les traits de Dubosq étaient tout différents de ceux de Lesurques.
Ce dernier serait-il donc réellement coupable?
Non; c'était moraleuient et vraisemblablement impossible !
Cependant les sceptiques triomphaient.
Sur la scène du théâtre (où se tenait encore la (( bonne compagnie »). les discussions étaient tellement animées et presque bruyantes que la représentation en fut plus d une fois troublée.
C'était précisément soirée de gala au théâtre de la rue des Réservoirs ^
L'acteur Fleury y donnait une de ses dernières représentations; M"^ Mars et tout le Théâtre Français, venus de Paris, jouaient avec lui, en costumes du jour bien entendu, le Legs de Marivaux, et les Femmes savantes, de Molière.
Les bougies étaient déjà éteintes que les discussions continuaient encore dans les loges et les couloirs, sous les quinquets à réverbères qui seuls éclairaient la sortie de la salle.
1. Ce théâtre, qui avait été inaugure eu 1777, et qui existe encore, avait été élevé ]>ar Boullet. La salle était peinte alors en bleu et en blanc roliaussé d'or; le plafond, fait par Bocquet, l)eintre du roi, représentait la Tragédie et la Comédie; au centre, Ai)ollon, sur son char, éclairait les talents lyriques désignés ])ar leurs attributs distinctifs. — Rues de Versailles, par Le Roy.
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Troisième audience (30 frimaire an IXj.
L'audience fui reprise le lendemain, à neuf heures du matin.
L'impunité, dont il croyait enfm bénéficier, avait rendu Dubosq plus arrogant encore; mais quand, au cours de cette audience, il comprit qu'elle devenait moins certaine et que, peut-être même, elle allait lui échapper; qu'il entendit les dé|)ositions lui être contraires, alors son arrogance se manifesta en une violence de langage qui, du reste, ne fut pas étrangère h sa perte.
Après le réappel des jurés, ([ui avait lieu, conformément à la loi, au début de chacjue audience; après que lecture eut été donnée des déclarations ou a testaments de mort» de Courriol et de Durochat, le Président, s'adressanl h Dubosq, lui demanda s'il connaissait Bernard et s'il ne lui avait jamais loué de chevaux.
Dubosq, violcmmcnL. — On veut absolument me mêler à toule cette bande et, pour sauver Lesurques, qui semble depuis sa mort avoir des amis plus actifs et plus dévoués que durant sa vie, on veul absolument me faire reconnaître parlons les conqilices directs ou indirects de cette affaire! Seul contre tous que voulezvous que je dise? Quand on pense que le citoyen Daubanton, celui-là niême qui a arrêté Lesur([ues et l'a fait guillotiner, i)asse maintenant sa vie à le faire ressusciter, il faut que la famille Lesurques soit bougrement riche!
Li: i^i\Ksii)i:>T. — Vous semblez avoir aujourd'hui, I)ubos([, une assurance, je dirai même une audace que jusqu'ici vous n'aviez point manifestée aussi violem-
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ment. Veuillez demeurer plus calme et ne point donner le change par vos insinuations, en ternissant à plaisir la réputation des plus honnêtes gens. La vôtre, il est vrai, n'a rien à risquer.
DuBOSQ. — Ma réputation, peut-être bien, mais je riscjuc ma tète, et c'est quelque chose, quoi que vous en pensiez. La Justice commence à croire qu'elle s'est trompée avec Lesurques, ce n'est pas une raison pour qu'elle se trompe encore avec moi! Eh bien! non, je ne connais pas Bernard. Je ne peux pourtant pas le reconnaître pour faire plaisir à la veuve Lesurques ni à ce juge Daubanton !
Le PRÉsroE>'T. — Faites entrer le témoin Chéron. » Çhéron, Louis-Nicolas, vingt-sept ans, gardien de la Tour du Temple, y demeurant : « Étant en qualité de domestique chez Bernard, juif, brocanteur, faisant le commerce de chevaux, de voitures, de vins et eauxde-vie, bijouterie et autres, à Paris, rue Saint-Avoye, hôtel de Montholon, j'y ai vu venir souventes fois les nommés Vidal-Dufour et Dubosq, celui-là qui est ici, mais dont alors je ne savais pas le nom. J'ai même été plusieurs fois chez lui avec Bernard, rue Groix-des- Petits-Ghamps, à peu près vis-à-vis la rue du Bouloi, et au-dessus de la porte duquel il y avait un écriteau portant : « Magasin de dentelles ». Je me rappelle parfaitement que, vers le 8 floréal an IV, lesdils Vidal- Dufour, qui n'était alors nommé que Vidal, Dubosq, Courriol et Roussy sont arrivés vers les six ou sept heures du matin à l'écurie de Bernard prendre chacun un cheval, savoir trois appartenant audit Bernard, dont une petite jument noire à grands crins, une jument rouge, courte queue, une autre jument blonde pommelée à grands crins, et le quatrième n'appartenant pas à Bernard, mais qu'il avait emprunté à un
de ses amis, était un cheval gris blanc pommelé, à grands crins. En y arrivant, ils se sont empressés de choisir et de s'emparer chacun de celui qui était à son goût; ils avaient chacun une valise dans laquelle deux d'entre eux mirent leurs manteaux. Deux partirent de récurie à cheval; Bernard empocha les deux autres d'en faire autant, en disant : « Je ne veux pas qu'on (( vous voie sortir avec quatre chevaux de chez moi. » Il sortit donc à pied avec cefs deux-là tandis qu'il m'ordonnait do mener les deux chevaux au coin de la rue de la Gorderie. A peine arrivé là avec mes chevaux, je vis les quatre individus avec mon maître dans le café qui fait le coin de la rue et les deux chevaux à la porte; puis, un instant après, ils montèrent tous quatre à cheval et partirent rapidement.
« Revenu avec mon maître, il me dit : « Au lieu de « rentrer à la maison, allez- vous-en chercher dans les « environs du Temple un petit logement honnête pour « un de ces « messieurs » qui viennent de monter à (( cheval ». L'ayant trouvé rue des Fontaines, n° 8, à main gauche, en entrant par la rue du Temple, je revins le dire à mon maître, car je n'avais osé l'arrêter à cause du prix de 4oo francs qu'on m'avait fait, et qui me paraissait énorme. Bernard me renvoya aussitôt l'arrêter, en me disant : « Qu'importe le prix, on (( le paiera bien ». Ce qu'il fit.
« Le lendemain matin, je fus frappé de surprise en voyant les quatre chevaux qui avaient été livrés la veille, rentrés à l'écurie et couchés sur la litière, haletant, soufQant et n'en pouvant plus de fatigue. L'ayant fait remarquer à Bernard, il me répondit : « Ces (juatre bougres de coquins-là se sont promenés (( hier toute la journée dans Paris avec mes chevaux; (( c'est bien la dernière fois qu'ils les ont! »
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(( Trois ou quatre jours après, je conduisis Vidal à l'apparlement de la rue des Fontaines. 11 parut fort content, et me dit qu'il le choisissait dans un quartier tranquille pour être là comme à la campagne et loin du bruit qui se faisait souvent auprès du Corps législatif, ce qui ferait de fâcheux effets sur sa femme prête d'accoucher. Mais, comme cet appartement n'était pas tout à fait libre pour le moment et que Vidal était très empressé de se placer dans ce quartier, il convint avec le portier d'aller voir la femme de ce dernier à Auteuil, pour s'assurer s'il serait possible qu'elle lui cédât pour le moment une chambre dont elle jouissait dans cette même maison; à l'effet de quoi j'accompagnai Vidal à Auteuil, ou on alla en fiacre. Il y fît affaire avec la femme du portier, et revint avec moi et un autre ^ dont je ne me rappelle pas, dîner aux Champs-Elysées, où il me donna un assignat pour boire. C'est tout ce que je sais.
DuBOSQ. — Tu oses dire que tu m'as vu chez Bernard! Non, mais regarde-moi bien avant de dire une menterie pareille I Tu as peut-être seulement déjà reconnu Lesurques comme moi !
Le Témoin. — Non, c'est bien lui.
DiBOSQ. — Pourquoi, d'ailleurs, vient-il plusieurs années après, quand tous ces gens sont morts, faire une déclaîration qu'il pouvait et qu'il devait faire dans le temps, si toutefois les choses étaient comme il le prétend? Et puis quelle foi ajouter aux paroles de ce domestique de Bernard qui, pendant tout le cours de la procédure de son maître, l'a servi dans sa prison jusqu'à la fin et qui^ au bout de quatre ans, veut venir démontrer que l'on a commis une erreur à l'égard de ce Lesurques;