Mémoire de Dubosq à son cltUenseur
318 L AFFAIRE I>U COl^RBU^R DE LYON
plus habituellement que les autres, mais je ne peux pas dire précisément ce qu'ils y faisaient ; souvent ils parlaient un patois que je n'entendais pas et quelquefois ils passaient dans un autre appartement.
(( Le 8 floréal an IV, dans les environs de cinq heures du matin, Etienne (Etienne était le seul nom que Courriol portait habituellement), s'étant habillé précipitamment, m'annonça qu'il allait à la campagne et qu'il ignorait quand il reviendrait. A cet eflet, il mit quelques eflets dans une valise, prit ses pistolets et partit sans que j'aie rien pu apprendre de plus, malgré la peine et les inquiétudes que je lui marquais et dont fut témoin le citoyen Bruer, qui demeurait alors dans la même maison.
DuBOSQ. — E^t qui remplaçait Courriol auprès de cette vertu quand il n'était plus là?
Le Président. — Vous les connaissiez donc pour être si bien renseigné ?
DuBOSQ. — Oh! simple supposition.
Le Président. — Vous dites déjà assez d'insanités sans nous faire part encore de vos suppositions dont nous n'avons cure. Poursuivez, témoin.
Le Témoin. — Le lendemain matin, inquiète, je me préparais à me rendre chez Bernard, une des connaissances de Courriol, pour avoir des nouvelles, lorsque chez la portière j'aperçus Bernard lui-même qui venait m'apporler un petit mot d'écrit de la part de Courriol, et qui me dit qu'il s'agissait d'apporter tout de suite à Courriol de quoi l'équiper des pieds jusqu'à la tête, et cela chez Dubosq, dont il me donna l'adresse,
DuBosQ. — Quelle était donc mon adresse ?
Le Témoin. — Rue... rue... Ah ! je ne m'en rappelle plus maintenant.
Dlbosq. — C'esl-vraiment regrettable, car votre mon-
AFFAIRE DUBOSQ 319
sieur Daubanton ne sera point satisfait que vous ayiez ainsi oublié votre leçon.
Le Président. — Dubosq, si vous interrompez encore le témoin, je vous fais retirer de l'audience. Vous avez le droit de vous défendre, mais non de jouer ainsi au fanfaron.
Dubosq (haussant les épaules). — Fanfaron, moi, fanfaron !
Le Témoin [sur un geste du Président). — Bien que surprise, je m'empressai de porter à Courriol tout ce qu'il demandait et de le voir. Arrivée chez Dubosq, je fus arrêtée quelques minutes dans la première pièce par la femme de Dubosq, la môme qui est là à côté de lui, et qui me dit qu'Etienne était là en effet, mais, qu'il n'était pas visible pour le moment. Un instant après je fus introduite dans la pièce suivante où je vis Courriol en chemise et en pantalon de jjeau; j'y vis aussi Dubosq, ainsi que sa femme qui s'assit auprès de lui; mais Courriol me dit de me retirer presque aussitôt et de retourner chez moi.
Le PRÉsmENT. — N'avez-vous pas fait brûler les habits que portait Courriol le jour du crime, et qui auraient été ensanglantés ?
Le Témoen. — Non, car il les portait encore le jour de son arrestation et lors du jugement, afin que les témoins de la route pussent mieux: le reconnaître.
Dlhosq. — Elle ose dire qu'elle est venue chez moi et qu'elle m'a vu chez son mari et que de choses encore! Non, c'est pitié I Mais quelle foi peut-on accorder à ce que dit une fille publique de son espèce, qui, dans la boisson où on a soin de l'entretenir abondamment, jointe aux promesses et aux menaces qu'on a pu lui faire, dirait, si on l'exigeait, la même chose de vousmême, citoyen Président. Oui, je parle des menaces
qu'on pourrait lui faire, parce que, aux yeux de la loi, son arrestation serait plus légitime que celle de ma femme. Mais il n'est pas question de légitime aux yeux de ceux qui ont Tautorité d'absoudre des coupables dont la police de Paris regorge, et d'écraser l'innocent par les plus infâmes stratagèmes, en éludant, par des voies détournées, des témoignages authentiques pour produire des absurdités qui, aux yeux d'un homme sensé, ne peuvent souffrir aucune comparaison. Ah! je ne serais nullement étonné que des détenus fissent, au gré de Daubanton, de fausses déclarations pour avoir leur liberté. Mais, semblable aux victimes des fausses conspirations que préparait Robespierre, liia conscience me rassure, et je dirai, comme un autre, que ce n'est pas réchafaud qui fait la honte et qui m'intimide, c'est le crime. ^
Le Président. — Je ne vous ai point interrompu, Dubosq, c'est afin qu'on puisse juger de votre impudence. D'abord, les paroles dont vous vous grisez ne peuvent atteindre ceux que vous voulez viser: ce ne sont ([uc de grands mots vides de sens, ajoutés à d'autres plus creux encore. La Justice ne sera i)as dupe de vos fanfaronnades. — Audiencier, faites avancer le témoin suivant. »
Gaume, marchand de modes à Paris, maison de la Paix, 3o et 32, rue Croix-des-Petits-Ghamps, ([uarante ans.
Le Président. — « Reconnaissez-vous la détenue qui est à côté de Dubosq, et que savez-vous à son sujet ?
Le Témoin. — Cette femme est venue dans ma maison en l'an III, avec une autre femme nommée Prince, qu'elle a dit être sa mère; elle-même s'annonçait sous les noms d'à An ne- Claude Barrière », femme Duval,
l. Lettre de Dubosq au Directeur du Jury de Pontoise.
AFFAIRP: DUliOSQ 321
dont le mari était absent. Elle n'est cVabord restée que quelque temps chez moi pour y revenir en l'an ÏV, soit en tout deux ou trois mois.
Le Président. — Pourriez-vous préciser Tépoque^
Le Témoin. — Non, citoyen Président, car j'ai oublié mon livre de police. Alors, elle n'avait plus sa mère, mais recevait, en qualité de beau-frère et non de mari, Dubosq, celui qui est là à coté d'elle. Ces visites sefaij saient sans que je m'en aperçoive, et ce n'est que depuis que j'ai appris que Dubosq couchait quelquefois chez elle, ce dont j'ai vivement grondé ma portière.
« Immédiatement après le 8 floréal an IV, c'est-à-dire environ huit jours au plus que son mois de location était commencé, la fille Barrière a disparu tout à coup et de ce même jour Dubosq n'a plus reparu non plus dans la maison. Vers cette époque, une femme Delaître logeait sur le même carré que ladite Barrière, se rendait officieuse auprès d'elle, et l'a même soignée dans une espèce d'incommodité, suite de mauvais traitements qu'elle avait reçus de Dubosq, son prétendu beau-frère, en présence, à ce que j'ai appris depuis, d'un individu appelé (( Vidal-Dufour » et de sa femme, lesquels laissèrent frapper la malheureuse par Dubosq. Ceux-ci, d'ailleurs, venaient fréquemment voir la fille Barrière, laquelle; avant cette scène de mauvais traitements, sortait souvent avec eux et Dubosq et paraissaient aller ensemble à la promenade.
« Un jour ou deux après le départ de la fille Barrière, qu'on nommait vulgairement « Madame Duval », la femme Delaître m'annonça ([ue celle-ci était à la campagne pour plusieurs jours, pendant ([u'on préparait l'appartement qu'elle devait prendre dans un autre quartier en se mettant dans ses meubles.
« Pendant sa première résidence, la fille Barrière
paraissait traiter fort durement sa mère. Toutefois, excepté le jour de son passage avec Dabosq, je n'ai point su qu'elle se soit mal conduite dans ma maison. Cependant, très souvent, j'entendais sortir de son logement le bruit d'une lime mise fortement en action : cela m'ayant étonné, j'ai plusieurs fois envoyé la portière voir ce que c'était, mais toujours elle m'a rapporté n'avoir rien vu.
« Je dois ajouter que, après le départ de la fille Barrière, j'ai remarqué dans l'appartement, qui était fort bien carrelé, mis en couleur et ciré, deux ou trois carreaux mouvants ; frappé de surprise, je les ai levés, mais celle-ci augmenta encore davantage quand je remarquai une grandecavité, tant sous ces carreaux que sous ceux d'alentour, qui n'étaient pas ébranlés, et que 'cette cavité était remplie de cendres, ce qui m'a fait soupçonner que cet endroit avait été un réceptacle d'outils.
Le Président. — La conclusion que vous* tirez de la présence des cendres est d'une logique un peu particulière.
Le Témoi?î. — On peut ])eut-etre en tirer une autre.
Le Préside?ît. — Certes, car la vôtre ne viendrait pas à l'idée de tout le monde.
LeTémoix. — Quoi qu'il en soit, ayant appris que ce Dubosq et la femme Barrière étaient impliqués dans l'assassinat du Courrier de Lyon, je me suis employé à procurer l'arrestation de l'un cl de l'autre, et j'ai été assez heureux, pour y contribuer assez utilement.
Le Présidext. — Vous avez fait votre devoir, c'est très bien.
DiBOSQ. — Combien avez-vous touché pour cette l)crilleuse besogne?
Le Témoix. — J'estime avoir fait mon devoir, et cela
AFFAIRE DUBOSQ 323
me suffît. Votre approbation m'importe peu; si vous m'en gratifiiez, c'est que j'aurais fait le contraire de ce que j'aurais dû faire.
Le Président. — Le dernier témoin. »
Louis Tiercelin, treize ans, chez son père, 4o, rue Jean-Saint-Denis .
Le Président. — « Voire âge ne vous permet pas d'être entendu comme témoin, mais seulement à titre de renseignement. Dites cependant et sincèrement ce que vous savez.
Le ïémoo. — Quand ma mère était portière de la maison de la Paix, à Paris, rue Groix-des-Petits -Champs, il y avait dans la même maison, au 2" étage, sur le devant, une femme (|u*on appelait «Madame Barrière» qui était grande et grêlée de petite vérole, la même que celle ({ui est là entre les gendarmes. Souvent et même tous les jours, il y venait la voir un citoyen qui s'appelait (( Monsieur Dubosq », qui était blond, de moyenne taille et d'assez jolie ligure, cet autre qui est là également à coté d'elle. Je me rappelle avoir entendu celle-ci appeler celui-là son mari. Je faisais les commissions de jyjme Barrière : j'allais chercher pour elle son diner chez le traiteur, et c^uelquefois de la viande à la boucherie, quand elle voulait mettre le pot-au-feu. Mais je n'ai rien vu ni remarqué qui puisse avoir rapport à l'assassinat du Courrier de Lyon. Au surplus, j'étais alors enfant, j'avais dix ou onze ans, et, quand mes commissions étaient faites, je ne m'occupais qu'à jouer.
Le Président. — 11 est midi. L'audience est suspendue pendant quol({ues instants pour les commodités des citoyens jurés et du Tribunal, n
Cette au(h*cnce, certes, avait été plus défavorable à Dubosq; mais, il fallait bien le reconnaître, comme il
l'avait déclaré lui-même, Ja moralité de ces témoins qui le chargeaient était fâcheuse et sujette à caution.
La vérité n'allait donc point apparaître et enfin se manifester éclatante !
Ce doute, qui planait depuis l'ouverture des débats, depuis que la tête de Lesurques était tombée, qui, depuis cinq ans, était demeuré aussi obscur, devenait torturant lorsque, pendant trois jours, on venait de vivre dans cette atmosphère de crime, de vol, de prison, de vice, de prostitution et sans doute de mensonge.
A midi et demi, l'audience fut reprise.^
Dubosq semblait plus abattu. Etait-ce lassitude ou désespérance? ces quelques minutes auraient-elles sulTî à troubler et perturber cet honmie?
Le Président. — (( Mais, pour un travailleur comme vous déclarez être, Dubus(|, pourquoi tant de clés que l'on a trouvées sur vous lors de votre arrestation et tout cet attirail qu'une per(}uisilion a fait découvrir à Notre domicile?
DuBOSQ K — Parmi ce que Ton a trouvé, il y a un outil que l'on nomme « bruniçoire » et l'autre bout (( gratoir ». Comme ce côté est pointu et qu'il y a un manche au bout de l'autre, on l'a pris pour un poignard ; la vérité est que le gratoir me servait dans les soudures, comme l'autre côté à brunir. Les marchands do la rue Martin pour les outils en vendent tous les jours (le semblables.
Le Préside^ît. — Mais vous étiez donc plombier, maintenant P Nous vous connaissions cuisinier, horloger, mécanicien, le plus souvent rentier, mais nous ne vous savions pas encore cette profession. C'est une révélation.