PluiJiilir d'autlience
Tous les témoins de la route * sont alors réintroduits successivement à l'audience.
Enfin, la vérité doit être proche! Elle va donc dévoiler le mystère !
Mais, mis en présence de Dubosq coiffé de la perruque blonde et en face du tableau, ainsi que de la miniature représentant le portrait de Lesurques, aucun ne reconnaît Dubosq.
Tous déclarent persister dans les déclarations qu'ils ont faites sur Lesurques devant le Tribunal criminel de la Seine, lors du débat qui a précédé le jugement de Lesurques, Gourriol et Bernard, et qu'ils ont réitérées hier devant le TribunaL
Quelques-uns d'entre eux observent qu' a il peut avoir existé dans les masses et dans les aspects des deux individus, Lesurques et Dubosq, quelques rapports généraux, mais que, dans les détails et dans les traits de leur figure, ils ne trouvent aucune ressemblance qui puisse les induire à penser qu'ils ont commis une erreur ».
La femme Alfroy^ se trouve être appelée en dernier. Elle semble en proie à un trouble profond.
C'est en tremblant qu'elle examine le portrait de Lesurques, puis la miniature, et qu'elle porte enfin ses regards sur Dubosq. C'est à peine si elle peut parler.
Le PRKsmENT. — « Remettez-vous, témoin. Nous ne vous demandons q-ue la vérité. Il n'est jamais difficile ni pénible de la dire. )) .
1. Los femmes P^vrard, Grossetète, Châtelain, Santon et Feuillet; les citoyens Perrault, Labarre, Alpy, Alfroy, Gillet, Chiimpeau et sa femme.
2. 11 existe encore à Lieursaint, sur la route de Melun et près de la r(»ute de Corbeil, une pépinière dite « Pépinière Alfroy », jjK]i(juée d'ailleurs sous ce nom sur la carte d'ètat-major au
AFFAIRE DUBOSQ 33i
Le témoin ne repond pas.
Le Président. — « Enfin, reconnaissez- vous Dubosq? »
L'émotion est à son comble. Toute la salle est là suspendue aux lèvres de cette femme qui ne veut parler. L'instant est poignant. Le silence paraît interminable !
Le TÉMOIN, d'une voix entrecoupée et presque éteinte: « Devant le Tribunal de la Seine.... j'ai... j'ai reconnu Lesurques, mais... mais... ma conscience me fait un devoir de déclarer que... que je me suis... trompée! Je crois fermement que je n'ai pas vu Lesurques, mais... Dubosq,... là... présent. Oh oui!... je le reconnais bien... Je l'ai déjà reconnu à Pontoise... Je Tai dit au Directeur du Jury.
Le Commissaire du gouvernement. — Je dois faire observer que cette prétendue déclaration, faite à Pontoisc, n'est pas consignée par écrit ^
1. Déclaration de la femme Alfroy devant le Directeur du Jury de Pontoise : « Le 8 floréal an IV, vers quatre heures et demie aprèsmidi, j'ai vu sortir de chez la veuve Feuillée, aubergiste à Lieursaint, et passer à pied, comme en se promenant, deux hommes; ces deux hommes se sont arrêtés devant ma porte, paraissant lire mon tableau ; ils ont causé avec moi environ un quart d'heure et ont ensuite dirigé leur promenade vers Melun; peu d'instants après, j'ai vu un autre homme marchant fort vile, venant de Melun vers Paris ; cet homme a demandé à la femme Chatellin à quelle heure passait le courrier, et est entré chez la veuve Feuillée où il a pris son cheval j)0ur le conduire chez Chami)eau, aubergiste; j'ai reconnu ce dernier hounne dans la personne de Vidal-Dufour. Quant aux deux premiers, j'ai également reconnu Courriol et Lesurques, ce dernier fort bloud de chevelure et de sourcils, et blanc de visage. A l'égard de Dubosq, qui m'a été rej)résenté à Melun et dont je me rai)i)elle assez la ligure pour n'avoir pas besoin de le voir aujourd'hui, je lui trouve dans le visage un faux air et un peu de ressemblance avec Lesurques, mais je crois qu'il a les yeux moins bleus, les sourcils plus bruns, et qu'il est plus jietit et plus mince que Lesurques, et surtout qu'il a moins de cheveux et qu'ils sont beaucoup plus bruns; au surplus, j'ai ouï dire que Dubosq, qui est jjrévenu d'être un des assassins du courrier de Lvou, -^n^vV.
332 ï- AFFAIRE DU COURRIER DE LYON
Le Président. — Depuis le commencement de ces débats et avant que la perruque blonde, qui est actuellement sur la tête de Dubosq y soit posée, avez-vous reconnu Dubosq?
Le Témoin. — Oui.
Le PRÉsroENT. — Pourquoi n'avez-vous pas fait cette déclaration lorsque vous avez été entendue dans les cours de l'audience du jour d'hier ?
Le Témoin. — Je n'ai pas osé.
Le Président. — Je n'ai pas besoin de vous dire, témoin, la gravité de la déclaration que vous venez de faire. Vous en comprenez toute l'importance. Réfléchissez sur toutes les conséquences irréparables qu'elle peut avoir. Sondez votre conscience. Le moment est grave. »
Le témoin paraît plus agité encore*, regarde à nouveau Dubosq, puis garde le silence. Enfin, comme oppressé, et après un long temps :
« Je persiste dans ma dernière déclaration. ))
Dlbosq, resté impassible durant toute cette scène, s'écrie d'une voix terrible en montrant le poiag à la femme Alfroy, et écumanl. de rage, tandis que les gendarmes ont peiné à le maintenir :
(( Elle ment! Cette femme ment! Si elle a menti hier, si elle a menti à Pontoise, voilà quatre ans, pourquoi ne mentirait-elle aujourd'hui! Sait-on qui l'a approchée depuis la dernière audience! Elle n'a point
co jour-lîï nue }K;rruqu(^ lilondo: si cela est, il faïKlrait qiuj J)nl)os(i 1110 lïit i'o.j)rês('nt«'' avoc une ixTruque Monde. J'ai ouï (lire, dans le pays, que les quatre voyageurs, qui avaient rôdt'' tonte rappès-niidi. avaient, dans leur course dans la canii)agne, chau^ié plusieurs l'ois entre eux d'iiahils et de chevaux. »> Kap- ))0iM. (îiraudet ) J. J*Jninitif tenu par le grclTier d'audience Brun.
AFFAIRE DLBOSQ 333
quitté Versailles hier soir, et les amis de Lesurques
rôdent par la ville pour voler la vérité !
(( Si elle ne ment pas, tous les autres auraient menti,
et pourquoi? Je suis prisonnier; ils n'ont donc pas
peur de moi ! Je suis ruiné; ils n'espèrent donc rien de
moi! Pourquoi mentiraient-ils?
« Ah ! cette femme ment. Je la hais! ,)>
Le Président. — L'audience est levée et sera reprise
demain à sept heures du matin. »
L'angoisse avait été poignante; chacun quittait la salle, attéré, comme si sa propre cause venait de se juger, et chacun se demandait à quel parti il se serait arrêté, s'il lui avait fallut décider de la vie ou de la mort de cet honuiie.
On ne discutait plus comme. la veille. On avait peur de sa pensée!
Quel verdict allait rendre le jury?
Les incidents de cette dernière audience demeuraient une obsession qu'il fallait chasser à tout prix.
Le séjour de Versailles eût été ce soir-là insupportable, et, comme il n'était que trois heures, chacun s'enfuit à toute bride vers Paris.
C'était une diversion.
Il y avait d'ailleurs ce soir-là, chez M"'*" Récamier, grande fête costumée, et l'on se demandait, avec quelque curiosité, si son nouvel et brûlant adorateur, Lucien Buonaparte, malgré son deuil relativement récent S y assisterait. On prétendait môme que cette fête était donnée en son inteution, comme celle du lo décembre 1797 avait été offerte en l'honneur de son frère, le héros d'Italie.
1. Il avait perdu sa femme, née Christiiie-KIconore Boyer, le 14 mai précédent.
On avait même annoncé que M*"' Récamier serait en Juliette de Shakespeare, tandis que Lucien dissimulerait son deuil sous le masque de velours et le costume de Pioméo , réveillant ainsi le souvenir des lettres enflammées, signées du nom de ces amants célèbres. Celles-ci n'étaient plus un secret que pour bien peu, et étaient devenues fameuses par leur débauche passionnée de points exclamatifs *.
On donnait aussi ce soir-Jà, au théâtre Feydeau, la première d'un opéra qui, lui aussi, intriguait depuis quelque temps.
Le compositeur, en effet, avait gardé le voile de l'anonyme que soulevaient quelques indiscrets en désignant Gaveau, chanteur et compositeur, encore tout fier du succès qu'il venait de remporter avec une bleuette sans prétention : ï Amour filial. Mais le même sort ne devait point être réservé à soh opéra d'Orwinska.
Pour cette fois, en effet, le compositeur avait négligé le précepte d'Horace^, et cet essai vers le grand opéra, à en croire les gazettes d'alors et la postérité, eut à peine un succès d'estime et de curiosité.
1. « Encore des lettres d'amour!!! écrivait-iL Depuis celles de Saint-Preux et d'Héloïse, combien en a-t-il paru!! Combien de peintres ont voulu copier ce chef-d'œuvre inimitable! Puissent ces lettres intéresser celle pour qui j'écris!!! Puisse-t-elle m'entendre! ! î Puisse-t-elle se reconnaître avec plaisir dans le portrait de Juliette et penser à Roméo avec ce trouble délicieux qui annonce l'aurore de la sensibilité!!! »