I. La Roj, les Hues de T
„-,;cû.,Cooylc
2fi3 !■ AFFAIRE DC COURRIER DE LVON
qu'il fùl deux heures de l'après-midi, était plongée dans une demi-obscurilé qui rendait plus sinistre et plus terrible encore l'aspect du Tribunal, tache noire, immobile, dans le fond de la salle.
Les uniformes des gendarmes de service et les costumes des deux huissiers-audienciers jetaient seuls une note moins sombre.
On était au 28 frimaire an IX.
Cependant la salle était bondée, mais dune foule plus élégante que durant la matinée.
Les premiers rangs étaient occupés par des femmos décolletées, malgré la saison avancée et le froid.
Les robes, très claii'es, de tissus légers, a la taille courte; les jupes, en mousseline de l'Inde, déjà moins longues, cliercliaient à s'inspirer de l'antiquité grecque ou latine.
Sur ces vêtements prlnlaniers, de lourds et disgracieux manteaux d'étolTe sombre ou de fourrure foncée, sous lesquels pendait l'indispensable réticule contenant les frivolités.
Quelques femmes âgées avaient cependant gardé jalousement les falbalas et la haute perruque d'autrefois, survivance de l'ancien régime.
Les antres étaient coiffées de chapeaux multicolores, inélégants, choquant de couleurs, formant capote et cachant presque complètement la coiffure à la Titus, alors à la mode.
Les plus élégantes avaient arboré le turban ovale, en veloui's noir, à plumes blanches ou à aigrettes de couleur, qui commençait k être de modo; — ou bien encore un cache-tête en point d'Angleterre, enserrant le front et les cheveux, et dont les bouts retombaient sur la nuque.
Deux ou trois sièges seulement restaient libres : ils
D,^,-„...,Coo^k'
AFFAEBK DUBOStj 263
avaient élé rcseivéa pour M" JosépliJne Bonaparte et M"' de Staël que rinclémence du temps avait détournées du voyage, et dont l'absence fut une déception.
Les liommcs, à moins qu'ils ne fussent âgés, se tenaient, pour la plupart debout, sur les côtés de la salle, portant de grandes redingotes multicolores, mais de couleurs plutôt sombres, tombant très bas, à trois boutons, à larges revers, et échancrées sur des gilets de soie ou de laine, de teinte très claire, le cou engoncé dans un col. autour duquel était enroulée une large ciïivQle d'étoffe souple. Ils étaient embarrassés de chapeaux très hauts, de fonne conique, avec des bords minuscules, ou au contraire assez plats, cintrés, mais alors aux bords larges et presque plats, et tenaient tous à la main une grosse canne tordue on noueuse, cependant bien inutile en présence du temps qu'il faisait ce jour-là.
La plupart étaient coiffés k la romaine, sans perruque, cheveux courts; quelques muscadins gardaient toutefois encore la coiffure des incroyables, tandis que d'anciens ci-devants, ralliés cependant au régime actuel, n'avaient pu se séparer de la perruque blonde ou même poudrée.
Ces favorisés, qui occupaient ces places privilégiées, constituaient la société mondaine et* élégante de Paris et de Versailles.
C'étaient d'heureux acquéreurs de bien nationaux, de hardis agioteurs, des fournisseurs spéculateurs et tarés, des fonctionnaires oppresseurs ou habilement concussionnaires, des banquiers étrangers, entremetteurs et charlatans, des prostituées de marque, enfin tout ce qui avait pu faire fortune durant ces temps troublés, et qui espérait bien pouvoir, maintenant qu'il y avait un maître, jouir cnRn en paix de leurs biens
D,^,-„cu.,Googlc
3«t L AFFAIRE DU COLiSRIER DE; LVO:S
dérobés ou acquis; tous gens désœuvrés et désheurés!
Sur les autres bancs, p]\is éloignés : d'un cdié, des privilégiés encore, mais plus modestes : quelques bourgeois de Paris qu'un intérêt quelconque ou la curios.iCé avait amenés jusqu'à cette audience; des commerçants, des fonctionnai rc s de Versailles qui, tous cependant, pour entrer avaient dû montrer patte blanche et exhiber le permis visé par le citoyen Commissaire du Gouvernement.
De l'autre côté, la foule des témoins : presque Ions des paysans ou de petits commerçants dit Montgeroii et de Lieursainl, des employés de la poste qu'on avait déjà aperçus au procès Lesurques,
Parmi eux, un groupe sombre : une femme et, auprès délie, deux fillettes, toutes trois en grand deuil,
La tristesse et la prostration de Ces trois êtres faisaient peine à voir.
La mëi-e, surtout, avait ts regard étrange où l'intelligence et la raison semblent à jamais éteintes.
Immobiles, accablées, la léte penchée, les yeux vagues et humides de larmes, les deux autres, qui n'étaient pourtant encore que des enfants, mais dont le chagrin avait vieilli la jeunesse, semblaient insensibles à ce qui se passait autour d'elles.
On GÛtdit la personnification de la Douleur humaine!
Auprès d'elles se tenaient le citoyen Daubanton, dont la présence aux côtés de la veuve Lesurques n'était point sans surprendre un ijcu, et le citoyen Caille, le nouveau défenseur de la famille, cependant moins ardent et moins passionné que l'es-juge de Paix de la section du Pont-Neuf.
Plus loin, presque aux derniers rangs, encore une femme et un jeune homme, en grand deuil aussi, et combien tristes également!
D,^,-,...,Coo^lc
AFPAiHR urBosg -l^j
La veuve Evcoffon et son (lia pleuraient, comme la veuve Lesurques cl ses enfants, un «'ikuk et un pèie.
Lrtspect de la salie, d'ailleurs, était ton! autre que lors du procès Couriol et aiilrcs au Palais de Justice â Paris.
La folie, l'insouciance, la légc'reté de l'auditoire d'alors ntaient fait place <i une aorte de recueillement.
On n'eût plus tolciv, comme en thermidor an IV, l'entrée sensationnelle de M-'Tallien ou de M" liamelin, outrageusement décolletées sous un vêtement de gane quasiment transparente, et cfTrontément fendu 9tii' le côté de la jambe ; on n'ettt plus admis que leur escorte de jeunes incroyables sautillants, remuants, bruyants et zézavanls. vînt troubler l'audience. On ne parlait plus à voiv tiaute.el l'on se demandait, presque anxieux, si ta vérité allait enfin sortir de ces débals et si le mystère serait cnlin dissipe I
Non, certes, ce n'était plus la folie, la gaieté, l'insouciance d'alors.
Les temps, en peu d'années, avaient cliangé. La société s'était profondément modifiée. L'avènement de Bonaparte ïivait assagi Paris et ta France.
Après les^ luttes fratricides qui avaient ensanglanté la Révolution; après la dictature de Robespierre, pondant laquelle le pays lout entier avait été livré aux exécutions régulières et. systématiques; après le 9 thermidor qui avait mis fm h la Terreur et permis à la France de reprendre un instant baleine, mais pour retomber bientôt dans la réaction thermidorienne; après le Directoire qui ne pouvait être qu'un gonverneraent de transition, bien que la concentration du pouvoir esécutif entre les mains de cinq dirigeants fiît un retouv marqué vers l'unilé; alprs que la désorga-
D,^,-„...,Coo^lc
nisation du pays était complète ; que les caisses publiques n'ôlaient remplies que d'un papier-monnaie discrédit^ctsans valeur; que le commerce et l'indastrie étaient ruinés; que les arsenau:( et les dépôts militaires étaient vides : que les mœurs dissolues étaient tombées d»ns une licence qui rappelait de trop près la triste époque de Rome au temps du Bas-Empire; que l'insécurité des routes constituait un danger permanent, — l'avènement d'un homme Ici que Bonaparte était, pour la France, une nécessité impérieuse.
Cependant, les événements politiques et militaires, depuis quelque temps, manquaient de cet intérêt auquel on était maintenant habitué.
Certains faits, depuis le i8 bruntaire an Vlll, c'està-dire depuis un an, n'étaient point sans avoir ému l'opinion : le rappel des proscrits du i8 fructidor, la clôture de la liste des émigrés, l'entrée triomphale de Bonaparte à Milan', la brillante victoire de Marengo, et, le même jour, a5 prairial an VIII, l'assassinat de Klébcr au Caire ; les prévenances dont le premier consul était l'objet do la part de l'emperciir de Russie. Paul I", et du roi d'Espagne, Charles IV; la satisfaction qu'éprouvaient Paris et la France dé voir un souverain autocrate et le successeur de Charlès-Quint, le descendant de Louis XIV, honorer de leurs démonstrations le premier magistrat de la Répubbque; la conclusion d'une négociation avec les plénipotentiaires envoyés par l'Amcrique, qui s'écartait ainsi de l'Angleterre ; le rapprochement de la République avec le Saint- Siège et le pape Pie VII, qui devait aboutir, l'année suivante, au Concordat; la grande fête du i" vendémiaire eii l'honneur de la translation du corps de
i. i.^ (irairial an Vill.
AFFAIRE DUBOSQ 267
Turenne aux Invalides; enQn le ridicule complot de Ceracchi et d'Arena contre le Premier Consul, étaient certes des événements intéressants, mais les derniers remontaient au moins à deux mois.
Le Moniteur universel de la semaine prccédenle avait bien publié un message du général Moreau, daté du quartier général d'Anzing du la frimaire, annonçant Une grande victoire qu'il aurait remportée près de la forêt d'Hohenlitiden sur le jeune arcliiduc Jean d'Autriche; on disait bien qu'il avait ensuite franchi l'Inn et marchait sur Vienne, mais on ne savait rien encore de bien précis.
Paris, théâtre depuis tant d'années d'événements si imprévus et si précipités, Paris, habitué, sans parvenir à se blaser, à s'éveiller chaque matin avec une nouvelle sensationnelle : bulletin de victoire, rarement de défeile, attentat, arrestation, crime, émeute, révolution ; Paris qui, quelques jours plus tard, devait s'émolionner si fort de l'attentat de la rue Saint-Nicaise; Paris s'étonnait de ce calme; Paris manquait d'émotions.
Le Paris désœuvré s'ennuyait !
Aussi l'affaire Dubosq, corollaire de l'afTaîrc Lesurques, pour lequel Paris s'était passionné, étaitotle pour lui, bien qu'elle se jugeât à Vereaiiles, une
Durant toute la matinée du 18 frimaire an IX, oe n'avait donc été sur la route qu'un long défilé de cavaliers et de toutes les voitures alors en usage : calèches, dormeuses, berlines coupées, phaétons, bokàys, cabriolets, tapeculs, chaises de poste, chars à bancs et surtout coucous à deux roues et à un cheval, dans lesquels six voyageurs parvenaient difficilement à s'empiler, et qui, pour I fr. 60, faisaient régulièrement le service de Paris à Versailles, comme auparavant les pots de
D,^,-„cu.,Coo^lc
2B8 I. AFKAIBE Di: COmBIEB DE I,YO>
chambre c|iie les COUCOUS venaient de remplacer'; enfin de CCS voilures de lonoge, nouvellement appelées (i liacrcs », vieux débris des écuries des émigrés, entrasses armoriés et défialchis, aux chevaux éliqucs, substituées aux chaises bleues et aux brouetles'.
On sciait retrouvé ù l'heure du déjeuner S l'iiôlel des Réservoirs, ci-devant le nouvel hôtel du Gouvernement, ouàl'hiMelde la Princesse de Coiity^. Les moins fortunés. élaicnl descendus à l'hôtellerie delà Croix- Ulanche ', tandis que lea témoins, petites gens, s'étaient arrêtés à l'aiilicrge de l'Image de Sainl-Pierre*.
L'innocence de Lesuiqiiesct la culpabilité de Dubosq élaicnl le sujet de toutes les conversations et ne semblaient l'aire aucun doute. L'une et l'aulrcne pouvaient que se manifester, éclatantes, au coui*» des déljals.
L'audience de la matinée avait été réservée aux formalité^ d'usage : tirage du jury, prestation du seiment des jurés, lecliue de l'acte d'accusation, appel nominal des 70 témoins, interrogatoire des accusés.
Uubos(| avait opposé un mépris profond et un cynisme imperturbable h toutes les questions du citoyen Président. C'est a i)emo s il daignait répondre.
Pur contre, il se plaignait amèrement qu'on l'eAl a'mené de Paris à Vcrsadles, le^ piedÉ et poings liés, sous une escorte aussi importante 11 déclarait ridi-
1. L<- ilcniiiT roiicou n'a disg.iru de l'iri< qu'en 1801 ; il »é- ^ail |ilace dp In llaxlillc H allnit k A mceiine^. Sur la caiK>e jaune (le 1.1 voilure, conduite cnrore pin un vieux cofher ii carrick et à saboW I'ouitps dp paille, se Usail en (irosscs lettres noires : i Au toiiciiu iilisUn* n. (Maxime du Csniiis, ParU. — Voir .lussi le dr^siii dniiB Frouiotîci'l.J
3. Fr«iiia(rcol. (m Voitiiivs publiques à VcfsailUs sous Van-
:i. Alors S3, rue de la Paroisse.
„-,;oû;,Googlc
AFFAIRE DIBOSQ 269
cules les imposantes mesures d'ordre qu'on avait prises à son intention; il protestait de son propre désir d'en finir enfin avec v toute cette histoire qu'on lui imputait», et, par conséquent, de l'inutilité de le tenir aussi étroitement gardé, alors qu'il n'avait aucune intention d'Évasicm.
C'est qu'en efTet, cette fois, toutes les mesures, même les plus minutieuses, avaient été prises.
Une armée de gendannes nationaux avait été mise sur pied, et toutes les issues étaient militairement gardées. Des dragons k cheval avaient été postés autour (le la Ge61e, prêts, au premier signal, à s'élancer à sa poursuite. Les malheureux, depuis le matin, grciotlaienl de froid sur leurs chevaux cl sous leurs grands mant«aux tout dégouttant de pluie.
Afin que Dubosq put lître îacilement reconnu en cas de tentative d'évasion, il avait clé mis en présence de Cous les gendarmes, gardes et soldats pi-éposés à sa surveillance.
Jean-Guillaume Dubosq, dit « André Dubosc», était un gaillard de 5 pieds 5 pouces ', assez mal jambe, mais bien <i corsé d, quoique gros de taille, d'une liclle figure pleine et colorée, avec une petite cicatrice au front, au-dessus de l'œil droit; le visage ovale, mais les joues fortes, les yeux gris, le nez aquilîn, bien qu'un peu camard, la bouche moyenne, le menton fourchu. avec une fossette. Los cheveux et les sourcils étaient blonds, et il portait d'ordinaire une perruque également blonde.
Autre signe particulier ; une coupure sur le gms du pouce, en dedans de la main droite.
Dubosq paraissait âgé de trente ans environ et se
g-O 1. AFFAIRE DU €Oi;brier dk i.yon
disait originaire tantôt de Besançon, tantôt de Bàle (Suisse); il se donnait la profession d' horloger-mécanicien, el se domiciliait, en dernier lieu, rue Seiive- EgalitB, en face la rue Bourijon- Villeneuve.
En réalité, c'était un de ces « brigands a, comme on les appelai! alors, capable de tous les méfaits et de tous les crimes, et qui n'avait connu jusqu'ici aucun frein à ses passions ni aucun obstacle à l'exécution de ses pi-ojels, même les plus téméraires.
Pour lui. ta vie humaine, du moins celle des autres, ne comptait point. C'était un de ces cyniques malfaiteurs, aussi dangereux que Boutroux.
Il était le cadet de trois enfants, dont laine, Claude- Antoine, était aux galères de Toulon.
Lui-même se trouvait en i7S4appi'enti cuisinier à iarchevêclié de Besançon, quand il commit un vol debijouteiie.d'argenlerie el d'espèces de près de Soooolivres.
De ce chef, il fut condamné par le Tribunal criminel de cette ville, le i3 juillet 1784. aux galères perpétuelles.
Bien entendu, il s'évada.
Le a5 frimaire an tll, nous le retrouvons à Paris devant le Tribunal criminel, condamné sous le nom de son frère Claude-Antoine à vingt-deux années de fer pourvoi commis cliez le citoyen Lebas, horloger à Paris, au Marché-Neuf.
Mais il s'évade encore.
Peu de temps après, c'est le Tribunal criminel de Rouen qui lui inflige quatre années de fer.
Il s'évade aussitôt, et profite de sa liberté momentanée pour courir à Lyon, en frimaire an IV, tenter l'évasion de sa maîtresse Claudine Barrière, pendant qu'elle se trouvait en instance de cassation d'un jugement du Tribunal criminel du département du Rhône, qui venait
D,^,-„cu.,Cooglc
AFFAIRK DlBOSiJ 271
de la coDdamncr avec im nommé Jacques Lacotir & la peine de la réclusion et de» fers pendant douze ans.
It était parvenu, durant la nuit, a gagner par les loits des maisons voisines celui de la prison, avait percé ce dernier ainsi que deux planchers et nvall alors, :'i i'uidc de cordes, retiré de leurs cachots les deux prisonniers.
C'est sans doute durant ce séjour à L\on qu'il fit la connaissance de Vidal -Diifour qu'il devait bientôt rejoindreîi Paris pour préparer l'attaque de la malle de Lyon,
Auprès de lui, séparée seulement par deux gendarmes, comparaissait à cette même audience la fitle Anne Claudine Barrière, dite " Prince », qui depuis sept ans se faisait passer pour son épouse légitime.
Celait une femme de i°,G5, n'avouant que vinjj:!sept ans, assez laide, au visage long et elîilé, A la ligure blême, marquée de petite véitilc, au front tiop haut, aux yeux rou\, au nez gros. La bouche et le menton étaient quelconques. Bien que les cheveux et les sourcils fussent bruns, elle portait elle aussi perruque blonde.
C'était la digne compagne de Dubosq.
Toutefois, elle garda durant les débals une attitude elTacée et presque convenable, qui contrastait avec la violence insolente de Dubosq.
Après le crime, Dubosq, confiant dans l'impunité dont il avait déjà tant de fois bénéficié, et ne doutant pas-qu'en tout cas. il saurait toujours se soustraire à la condamnation ou à la peine, vint tranquillement s'installer avec sa maîtresse près de Saint-CIoud, sur la route de Paris à Versailles, dans une petite propriété où sa basse-cour faisait toute sa joie.
1! s'apprêtait à y vivre heureux et tranquille.
D,^,-„cu.,Googlc
■ 272 1- AFFAIRE m; COURRIER DE LYON
M.illieurcusemcnt l'aiTcstâlion de Couriol vint troubler sa quiétude, et il ne retrouva un peu d'assurance quft quaiid it sut que Lcsurques, sou véritable sosie, était arrêté et unanimement reconnu par les témoins.
Se grimant avec un art véritable, il put h loisir sni\'rc toutes les phases de l'instruclion et même, suprême audace, assister au procès qui devait se terminer par les condamnations à mort de Couriol, de Lesurqucs et de Bernard.
Puis il revint se fixer à Paris, un peu inquiet des révélations de Couriol, plus inquiet encore de celles de Durochal.
Il s'aperçut même qu'il était activement recherché.
11 attribua cet acharnement au juge DaubanLon et ù la veuve Lesurques, dans le but de sauver, sinon la tèle de son sosie, car il était trop tard, du moins sa mémoire.
II n'eut dès lors d'autre souci que de se dÉfajre de ces deux adversaires.
Une nuit, il s'introduisît par escalade dans le jardin qui enlouraît la petite maison que M"" Lesurques habitait à Auteuil. Il se précipita vers la porte d'enti^ée, ci-ochela la serrure, l'ouvrit, et allait pénéti-er, quand un agent que M. Daubanton avait placé en sentinelle dans une petite remise à outils de jardinage, donna le signal h d'autres agents placés dans la maison '. Malheureusement ce signal fut donné trop ièl. Dnbosq, se sentant surpris, eut le temps de fuir et d'éciiapper cctie fois encore ft la Justice. Dubosq avait été trahi par celui qu'il avait cliois'i comme complice.
li comprit cependant qu'il n'était plus en sûreté à Paris, et crut prudent de se réfugier, sous un nom d'cni-
AFFAIRR DUBOSQ 273
prunl. dans le départemenl-de l'Allier. Mais vivre, c'élaU pour lut voler, et sottement il se lit prendre, le i5 (loréal an V, pour un Inrcin ridicule, un an après le crime pour lequel il était rechereh*'.
Reconnu dans sa prison pour être Dubosq, il fut expédié à Paris, où nous l'avons vu subir devant M. Daubanton son premier interrogatoii'e.
La fille Barrière vint bientôt l'y rejoindre.
Une per({iiisition fut alors pratiquée chei! elle, le Il messidor an V, bien qu'elle se fût énei-giqiicment refusée à faire connaître sa demeure.
Au cours de cette descente de justice, ordonnée par M. Daubanton, on remarqua que sous le lit plusieurs carreaux avaient été soulevés, et au lieu de plâtre, on ne trouva qu'une grande quantité de cendres. Celles-ci, ponsa-t-on, ne pouvaient provenir que de l'incinéra lion du linge et des chemises ensanglantées qu'avaient portés les complices le jour du crime.
M. Daubanton ayant été aussitôt dessaisi par le Buiiiau central, Dubosq, puis un peu plus tard la fllle Barrière furent conduits devant le Directeur du Jury de Mclun.
Nous avons vu Dubosq voyageant dans la même voilure que Durochat et prolitant de cette promiscuité pour acheter son silence, tandis que Vidal, retrouvé à Melun, gardait à son égard la même discrétion.
Pressé de questions, Dubosq nia, bien entendu, toute participation à l'attaque du courrier de Lyon.
Il déclara qu'il connaissait à peine les individus dont on l'accusait d'être le complice; qu'il avait bien pu rencontrei' Vidal dans les prisons du ci-devant collège de Plessîs et de la Force, mais qu'il n'en avait gardé qu'un souvenir confus; qu'en tOutcas, de sa vie il n'était allé àclicval sur la route de Mclun, mais seulement quelque-
D,^,-„...,Cooglc
274 L AFFAIRE Df COLBRIER DE LYOS
fois en voiture, et, comme le juge insistait par trop, à son gré, il mit fm à l'Interrogatoire par cette déclaration péremptoire :
<( D'ailleurs, citoyen, je n'ai point d'autres réponses à vous faire que celles que je vous ai précédemment faites. »
Aucun témoin de la mute, du reste, ne le reconnaissait. 11 est vrai que, depuis le crime, Dubosq avait pu physiquement changeiet M. Daubanton,qui, bien que dessaisi de raffaîre, la suivait avec la plus grande attention, te faisait remarquer au citoyen Ministre de la Justice, dès le ao prairial an V.
■ Cependant le mandat d'amener décerné contre lui n'en fut pas moins transformé en mandat d'arrêt. Ce n'était point \h, il est vrai, une formalité suffisante pour le retenir longtemps prisonnier.
Il trouvait, en eifet, que la Justice était trop lente, et il s'en plaignait à qui voulait l'entendre, durant aa détention à Pontoise où il avait été transféré après l'annulation de l'instruction faite illégalement à Melun :
Pour i^etle fois, écrivait-il au citoyen Delètre , Directeur du Jury de Pontoise, on l'a enlevé de force, le nommé Vidal, contre'loutes les formes, sans lui avoir même signifié un décret de prise de corps qui, dans tous les cas, lui laissait encore vingt-quatre lieures. Et pourune bagateltepeu importante en comparaison de l'alfaire que vous aves en main, el que vous n'avez pas le droit d'entraver. Il faut donc que voua y fussiez grandement intéressé pour prêter votre ministère à des manœuvres aussi noires que perfides et que vous vous ressentiez bien peu du caractère impartial et intègre avec lequel un magistrat doit remplir ses fonctions. Si vous ne pouvez protéger un persécuté, encore moins devez-vous vous prêter aux vues des perséculeurs, à qui tous les moyens seraient bons, pourvu qu'ils puissent dévorer leur victime...
D,^,-„cu.,Coo^lc
AFFAIRE DLBOSy 275
Quittez votre campagne où, sans doute, tous ne vous occrupei pas de procédure, et faites cas de mes pressantes solliciUtioQS.
Et. pour mettre fin à cette situation (|u'il estimait intolérable, il jugea préférable, dès qu'il Tut transféré à Versailles avec Vidal, de tenter avec celui-ci une évasion, ainsi que nous !"avoas vu.
Mais cette tentative avait été pour lut funeste, car dans sa précipitation il tomba, comme «ous l'avons vu, si malencontreusement, qu'il se càUa la jambe.
Cachant soigneusement à l'oflicicr de santé de la prison et à ses gardiens les progrès rapides que faisait la guérison de sa blessure, il se sentit bientôt assez robuste pour se jouer d'eux, alors qu'ils étaient encore convaincus de l'impossibilité où leur prisonnier se trouvait même de marcher.
A en croire le rapport qui fut fait sur cette évasion de Dubosq et de sa maîtresse (car celte fois la fdle Barrière l'avait suivi), la surprise du concierge fut extrême. « Notre étonnement, constate le nouveau concierge Mariette, était fondé sur ce que d'une part le citoyen Duclos, officier de santé de la prison, avait afTirmé trois jours avant de l'impossibilité où était Dubosq de pouvoir de longtemps se soutenir sur ses jambes ', et que
1. L'évasion de Dubosq rend pirjuanl, en boii slylf aniiiliinourique, le dernier rnppori dudit citoyen Duclus. On dirait vmintM du Ttiomas Dialoirus, el ejicui'e du mauvais :
■ Liberté. 20 ventùae an VI.
■ Aux Membres composant l'udi sailles.
Citoyens, ' Depuis mes derniers <lotHils aui 311 nonimé Dubosq dans sa chulte U nature a fait de grands EAltis
D,^,-„...,Cooglc
276 I- AFKAIRK DL* COIRRIER DE LYOS
d'autre pari, lors de la dernière visite à minuit et demi, le plus grand ordre régnait dans toutes les chambres. >i L'évasion avait eu lieu le ag thermidor an VI, vers trois heui'ës du malin. Les détenus avaient arraché la plaque de la cheminée de leur chambre, et cette plaque une fois levée, ils avaient pratiqué un trou d'environ i8 pouces d'ouverture; puis prenant la corde qui était attachée au travers de la ciiambi'e au-dessus de la télé de Dubosq, .j>out lui permettre de se soulever de dessus son lit, ils l'atliichèrenl par un bout aune » membrane» de la cheminée, tandis que l'autre était nouée avec les quatre draps de leur Ut dont l'ettrémité pendait à l'extérieur dans un jardin voisin.
nos »oins H i nos vues les iiarties molles et dur^H ; ces derniËres surtout nlfrotitéps autant qu'il a été poKsilile d'en unir tes surfaces fracturées .lonl daiis l'état de Bien et d'Kspérance. L'Inflammation et la 'Douleur en son Bannis et- le tionflement ny olïre rien Dallarniant. La Circulation qui avait parue presque interruplée dans un des pieds, par l'eslrèiue froidure où il a resté quelques jours, les vessies gangrenneuses qui si étoient élevées autour des Articulations et la Clialeur Intenso qui si Maaileste tout k coup, mais qui fut ralentie iiar de Copieuses saignés, faites Aussi subitement qu'elle parut, donnèrent quelles qu'inquiétudes fondées. Ces symlûnies aujounl'hny sont dispi' rus à un léf;er Eui^iurdisseuient près les vessies ne laissent plui voir ï leur place qu'un plancher charnu, vif et sain, tuut accident primitif n'existe plus et tranquillisé de fe cAté, ï moins qu'il n'eu arrive de subséquent, que toulesfois nous natlendons JUS |)ur le calme actuel dont Jouit le détenu, mais qu'on Surveille |iBr des [lancements journels el méthodiques. Uu Silmeil tl'ès-naturel el de duré, la rentrée de sa femme auprès de ln.v soulièupnt l'équilibre entre le moral et la phisique de cet Indi vidu. Kii un mot tout présente les plus grandes Kspérances et sa Guérison aclièvera de nous Convaincre des Grandes Kes-
« Salut et Respect.
> Duclos, oflicier de santé. •
Si la clairvoyance et h perspicacité de cet oflicier de santé élaieiil aussi grandes que la précision et la clarté de son style et de ses iiiées, on s'explique que Dubosq ait pu facilement les déjouer.
D,^,-„...,Coo^k'
ArPAlHH: DIBOSQ 277
Pour éviter le bruit quelcs moellons auraient pu faire, ils les avaient soigneusement déposas entre deux malc. las et sur leurs couvertures qu'ils avaient pris la précaution d'étendre sur te plancher.
Enfin, toute l'opération avait été faite si discrètement que les détenus des chambres cdhtiguës et si^pan^s seulement par une simple cloison prétendirent n'avoir rien perçu de tout ce travail
Deux heures après la dtîcouveitc de celle évasion, pcodélenu, Anioine Durand, ancien agentdc i>olice, se fit fort, si ou voulait le laisser aller ce soir mt^me à Paris, accompagné de deux gendarmes déguisés, de découvrir Dubosq ainsi que la fille Barrière et de les ramener avec leurs effets, correspondance et argent.
A l'en croire, cette dernière devait certainements'être rufugiée rue Tiquelonne chez la nommée Françoise, blanchisseuse, dans la maison du bottier, au 3* étage. Il devait d'autant mieu\ réussir, disait-il, que les évadés ignoraient son arrestation, et que, lorsqu'il se présenterait chez la Françoise, clic seraitsans niéliancc et ne manquerait pas de lui demander un i>ass<:purt jiouL- Dubosq et sa femme. 11 inspirerait loule(X>nfiancc ea remettant ce passeport et parviendrait facilement ainsi à découvrir non seulement l'endroit où ils se cachaient, mais encore toutes leurs menées.
" Du reste, ajoutait-il, si je ne les retrouve pas par la Françoise, je connais un volontaire de la uo' demibrigade qui est pi-opriélaire de voitures à Paris et qui a toute la confiance de Dubosq cl de i^a rcnmic. Je ne sais pas son nom, il est vrai, mais il me sera facile de le retrouver, car ce cocher a enlevé la femme d'un aulre cocher, qui de ce Tail a divorcé. Or, de celui-ci je connais l'adresse, rue de la Huchetle, chez lépoux. et par lui je saurai vile te nom el la demeure de l'aulre. ji
„-„cû.,GoogIc
378 L AFFAIRE DU COL'HRIER DE I.YOX
Quelque bizarre que fût cette olTre, imprudente à accepter, elle fut agréée, tant était grand, le désir de rattraper Dubosq.
Durand, accompagné de trois gendarmes, fut mis aussitôt à la disposition de M. Daubanton auquel on ne recourait plus que flans ces cas désespérés.
On agissait maintenant à son égard avec une désinvolture qui l'afFectail, dont il se plaignait même au ministi'e de la Justice, mais qui ne le diitournaitpas du but qu'il s'était volontairement proposé.
Peut-âtre cependant laissait-il trop percer dans ses récriminations le dépit qu'il éprouvait : « Voilà où conduisent les actes arbitraires I » s'écriait-it dans une lettre au citoyen ministre du i3 prairial an V,
(irAce à Limodin, le directeur du Bureau central — c etail déjà à cette époque f'cternelle compélition entre le Parquei et la Sûreté — et à ses prélenlions, Dubos ou Dubosq, le plus fameux des voleurs de l'Europe, qui venait de prendre le parti de se faire assassin, allait 4tre rendu à la société sans moi. Averti à tems, je suis aile à Melun, j'ai prévenu ce mallieur qui eut élé à mes yeux, comme j'espère qu'un jour il le sera pour vous, une double injustice. Le roman, mis en avant par Dubos ou Dubosq, n'a fait fortune auprès du citoyen Cartault que parce qu'il n'avait pas toutes les pièces de l'affaire et ne connaissait pas toutes celles qui lui étaient nécessaires. Il a cru pouvoir instruire d'après le ptt qui lui a élé envoyé de Verdûilles. Je ne doule point que vous ne rendiez justice à qui elle est due. Je n'en dis pas davantage pour le moment!
Leao prairial suivant, il compléta sa pensée en une nouvelle lettre au citoyen ministre. 11 en avait trop gros sur le cœur :
J'ai donc porté au citoyen CartauK, Directeur du Jury
D,^,-„...,Cooglc
APFAIRR Dl'BOSO 279
dacfusBlion, des notles qui, je l'espère, feront prendre une aulre forme à l'iiïiire Dubos ou Oubosq. Les pièces qu'on lui B envoyées ne forment peul'f (re pas le seizième de celles qui lui étaient néceasaires. Je connaissais en effet toutes les <'ircnns tances de l'affaire; j'en aurais profilé. Il fallait me laisser Dubosq, puisque j'étais parvenu k le faire arrêter.
Et M. Daubanton raconte longuement dans «jnelles circonstances le Bureau central lui a dérobé Diibosq: on profite de ce qu'il est à Sainte-Pélagie à faire préparer le secret pour Dubosq pour enjoindre aux deux inspecteurs a la garde desquels il t'a laissé dans son cabinet de l'amener au dépAC du Bureau central, en vertu d'un mandai d'arrêt du Directeur du Jury de Melun.
Quand, le lendemain, M. Daubanton réclame Dubosq. le Bureau central lui oppose un refus catégorujue.
On emmène Duboa et Durochat, s'écrie-t-il, on ('carte d'eux tout individu que j'avais cliargé de mes pouvoirs ; il y aordre même de ne pas me laisser approcher de leur voiture En vérité, quand on aurait été payé pour le sauver, on D'aureit pas mieux fait, et l'événement l'a prouvé. El l'était sans moi.
Je vous fais juge, citoyen Ministre, de l'illégalité de celle conduite. Si le Bureau central a le droit d'empêcher l'exécution des mandata d'arrêt des juges de Paix, il faut lui donner la police judiciaire; un n'a plus besoin de nous. Tout ceci ne regardait pas le Bureau central, dont le pouvoir est dîsbnct et séparé des miens. Mes réponses valent bien tous leurs sophismes et leurs motifn que je ne conçois que sous le point de vue de jalousie déplacée!
M. Daubanton n'était plus, en elTet, personna grata. Sans l'avouer, on lui gardait quelque rancune d'être, par l'arrestation de Lesurques, l'auteur de l'agitation qui se faisait autour de toute cette affaire; on inlerpré-
D,^,-„...,Cooglc
280 L-AFFAIHE DL COLHRIKH DE LTO>
tait contre lut le z^le qu'il avait déployé tout d'abord, pour ensuite en monirer un jilus grand encore à renverser ce qu'il avilit lui-même édifié. La condamnation de Lesurques, l'alFoire I-csurques étaient son œuvre, pensai I-on, el cependant, aujourd'hui, tout ses efforts ne tendaient qu'à l'efTacer,
Des esprits malveillants allaient même jusqu'à insinuer, discrètement que son zèle tout nouveau n'était point complètement désintéressé.
11 Tut même accusé de malversation, ou totit au moins de concussion, dont il fut obligé de se justifier par cette lettre au ministre de la Justice du 25 ttoFéal an V :
Citoyp» Ministre,
Il esl vrai que j'ai reçu de la citoyenne Prinolte, femme lie Tluclos, ai'tuelIciLienl en l'tat d'arrestation k Pi^lagje, itoii pas une somme de ;iO pièces d'or de 24 livres, mais 3 doubles lie 48 livres cliacnnc, un quadruple d'espagne, 360 ccus en argent, 4 k nires et 2 clialnL^ coll er en or eviluiîs par elle-mAme il 12110 livres
L'exposé des Tatls qu sut \ous lonne t <> les eclar cissements que vous me deman lei à cet gar 1 juanl a \ intentions de cette femme et a mes m I fs
Et il explique qu un certain Duclos arrêté en même temps que \idal lui déclara que si Ion voulait li accorder sa mise en libelle provisoire sa femme appor terait le lendemam 5o louis ; qu d on avait avise aussitôt les deus officiers de paix de service et qu'il avail alors reçu de la femme Duclos une première consignation en présence du citoyen Bréon, du Bureau central. Du consentement de ce dernier, il avait gardé l'argent il pour frayer aux obserxations de Dubosq, aux renseignements à prendre sur Véron ou La Porte et Vidal
D,^,-„...,Cooglc
APPAIRt: .UI'BOSQ SSI
de l'airaiiedu counier de Lyon h, Undis qu'il envoyait les bijoux saisis au Bureau central.
« Mes motifs, ajoute-t-il en terminant, étaient de retirer des mains des voleurs le plus que je pouvais |>our indemniser les parties volées. J'ai réussi, voilà ma récompense. Salut et fratËrnité. »
Quoi qu'il en soit. M. Daubanlon, malgré toutes les recherches réelles ou simulées de Durand, ne parvint à retrouver ni Dubosq ni ta lille Barrière ; maïs, par contre, Durand prolita de la mission, qui si étrangement lui avait été confiée, pour tromper la surveillance des trois gendarmes attachés k ses pas sous leur déguiaeinent et s'échapper à son tour. L'occasion vraiment était pour lui trop belle !
M. Duclos, l'oilicier de santé de la prison de Versailles, dont la perspicacité avait plutôt été prise au piège, ne fut point cependant sans recevoir des nouvelles de son ancien patient.
Le i6 fructidor an VI, cette aimable missive, pleine dedouce ironie et de touchante reconnaissance, lui était adressée :
Au citoyen Duclos.
Citoyen,
La Surprise el l'Eltonnemenl C[u'a oc ca^. ion mi Ma fuite, aura sans doute iluniié lieu à mille fausses conjectures dont je me soucie fort peu. J'ai seulement à cœnr de vous donner quelques Ecraiscjsseiuetilssur lactire im|jortaule, n'suHat de viis lumières et de vos talents entraordinairpa et de vous persuader s'il est possible que malgré Ions Les Crimes {|ue l'on m'impgte, je n'ai point le Cœur flétri, <|ue je sens mieux <|ue personne le prix d'un tel bienfait et i|ue lorsque mes affaires me le permettront, j'espère voua en témoigner une Entière reconnaissance.
Dorénavant soyez convaincu qu'il n'y a que pusillanimité,
D,^,-„cu.,Coo^lc
2S2 I- AFFAIRE DL' COITRRIER DE LTOX
nonclinlance dans les personneîi qui se platath'oieiit de la roîdeiir des jarrels, plus de cinq à six jours, les miens sont revenus dans leur élal naturel dans moins de lems en reslanl nptniâtremenl sur les Côléa ployéa le jenou de dessus en avant de celui de dessous cl en réitérant les mouvements. Je ne me suis jamais servi de Béquille el n'ai jamais 6lé embarassS de jelter les jambes sans rien tenir. Ce ne sont que les premiers jours seulement que je me suis appuyé des mains pour prendre mon applond, et c'est au Bout de Irois mois el quelques jours que j"ai commencé ma manœuvre à cet époque, j'aurois dansé comme auparavant si malheureusement les nerfs des pieds d'avoient pas été foutes el l'articulalinn embarassé; mais elle éloitattaqué et je n'ai pas encore pu la faire revenir comme celle des jarets. Cependant après un peu plus de deux mois d'exercice clandestine dans ma chambre, je me suis vu en élal de marcher as^ez bien pour parcourir la ville sans aide de Bâton. Je me rétablirai sans doute en Entier avec de la tran((uililé et de l'aiwance En Bénissant à jamais le Ciel dem'avoirfait tomber en vos Mains et en Consacrant mon premier devoir à l.a Heconnaissance. L'artiste inestimable qui sait conserver les membres les plus précieux ft l'existence nous rends selon moi un service infiniment plus Grand que nos pères qui en nous donnant le Jour ne suivent que l'inslincl et la routine commune à' tous les
Je vous prie de me Croire avec la plus Sincère Gratitude et l'estime la plus distingué.
De Paris, le 16 fructidor,
Le procès Vidal se jugea donc seul, et pendant deux ans il fut impossible de découvrir les évadés.
M. Daubanlon commençait à désespérer, quand en fructidor an VIII, la Préfecture de Police reçut une dénonciation anonyme, l'avisant que Dubosq et sa femme habitaient tranquillement et bourgeoisement à Paris,
D,^,-„...,Coo^k'
DyGoogle
osaier criminel), „-,;oû.,CoOylc
Sj> /^^.»,„.^v-».^. S''.t'W.& ^^.^aJ^K ,^u.i>-
.,gniod;,GoOj^lc
AFFAIBE DUBOSIÎ i8î
Gous le nom de celle dernière, ii, rue d'Hautevillc.
Lecitoyca Baure, commissaire de Police de la division Poissonnière, accompagné d'un officier de paix et de deux inspecteurs, s'y Iranspoita aussitôt le i3 fructidor. Dubosq était absent, maïs la filIc Barrièi-e ayant été immédiatement arrêtée, il fut procédé à une minutieuse perquisition.
Celle-ci révéla notamment la présence de 8 passeports, de cartes de sûreté en blanc, de billets de gai'de, de tout un attirail de cambrioleur et d'autres objets non moins suspects.
Interiogée, la fille Barrière déclara ignorer où était Dubosq et même ne l'avoir revu depuis quinze ou dixhuit jours, et, comme à la Préfecture de Police, où elle avait été amenée, le Commissaire insistait :
(I Eh ben. quoi, ça se peut que je l'ai vu, il n'y a pas loDgiemps, mais vous pouvez penser que quand je saurais où est Dubosq, je ne vous le dirai pas.
D. — Avez-vous demeuré constamment à Paris depuis votre évasion de la prison de Versailles ?
R. — Pour ne compromettre personne, je me bornerai à vous dire que nous n'avons point quitté Paris depuis cette époque; d'ailleurs, je me garderai bien de vous donner à cet égard aucuns éclaircissements qui puissent nuire soit à nous, soit ù d'autres. »
Cepeudant, le lendemain, Dubosq était anxïté passage des Petites-Ecuries, non loin de la rue d'Hautevillc. et celte fois définitivement.
Le 17 fructidor, pieds et mains liés, il était ramené, sous bonne et sûre garde celte l'ois, à Versailles devant le Président du Tribunal criminel de Seine-ct-Oise, Cholet.
L'instruction se trouvant être presque terminée au moment de son évasion, les dernièi'e s formalités purent être vile remplies.
DyGoogle
Vainement, la fille Barrière, pour échapper au jugement qu'elle sentait proche, se prélendit enceinte, mais l'éminent ollicier <le santé Duclos parvint facilement à la convaincre qu'elle n'avait « aucun indice de gcsialion ou de grossesse ».
Mais il est à supposer que des ordres particulièrement séières au sujet de la surveillance des piisonniers avaient été donnés, et que le régime de la prison n'était plus aussi paternel, car les plaintes que Dubosq adressait k ce sujet h son défenseur étaient sînguhèrcment
1. •■ Mariotle (le oncicrg? qui l'avait laisiié échaj)per en ttierniidor an Vlj, écrirait Dubusq k ma défenseur, le ciluf en Le Buii, est riiomme le plus ingéuieus du inondo pour rafiuer sur toutes les niurlifiuu lions ; il est toujours fécond eu uouveaux moyeux de rendre la détentiun 1usu|i|h)t table au {loint de se pen^ dre (qu'où en viendrait 4 désirer se pendre] quand un ne |>eul se ■ sauver, ce qu'il désrre peut-être le plus. C'est sa noire hrijocrisie qui rend absolument inutiles les reprvsentstions que t'iiu pourrait faire aux magistrats qui vous croyent encore trop heurenx (iri^onniers d'avoir un concierge qià vous donne ce qull vous faut, car il ue cesse de le rejieter quand il y a des ai>ectateurs. Bref, si noiLi demeurons un peu plus longtem|)5 kuus sa domination, il nous faudra un courage ]>lus qu'humain pour ; résister. Puis, il est toujours piquant de se voir privé de liarden et de linges, comme si on n'en avait ]ioini, tandis que cHlui-lï même qui vous cause cette privation, s'empare du meilleur et de l'essentiel; U (Marlutic) a toujours fait de mfime, car quand je me sui» cassé les janilres, je n'ai pu que )>lus de deux mois ai^s obtenir que l'on monte enQn le |>aquet qu'on avait à nioJ, et que l'on gardait mol k pro]>ns, car les (Ifets da ma femme v é.taienl aussi renfermas ; enSn, on nous avait enlevé la deur, jioiir parler ainsi, et on nous a rspiiortè le son. Dieu sait ce iju'il aura pillé ilans le dernier que vous avei ap|iorté, quanil il l'a monté. J'ai trouvé 2 mauvaises jiaires de bas de soie àDi.i femme (jni ne valent pas 5 liards ; il y a .^ cravates jiour uioi, 4 moucliuirs de piiche rouge, quelques blancs. Pardotmei-nous toutes ces iin|Hirt unités. Vous savex que qouh ne sommes pas intéressés, mais il ne nous reste rien, et puis la manière dou cet homiuc nous arrai^, la manière dont il nous dupe eucore, ni'iis affecte iJus que la perte.
- Noua vous souJiaituns une bonne santé et coui]ilons sur vi>us. •
„-„c..,Coo^k-
AFFAiRK Drnosy 289
L'alTaii-e se présentait, nvons-nous vu, comme devant
être )a réhabilitation incontestable et délinilive de
Lesurques, C'était l'attente générale.
L'acte d'accusation ' lui même semblait ne laisser
aucun doute à ce sujet.
La Justice, disait-il, n'a point à se plaindre de sa sévérité envers Couriol, Ihirochal et Bernard ; ie crime n'est pas douteux : ils ont l'un et l'autre participé à l'tiorrîble assassinat du courrier de Lyon. Si Bernard n'a pas eu k se reprocher le mf-me crime, on ne saurait laver sa mémoire d'avoir partagé avec eux les fruils de leur forfait. Il n'en est pas de même du citoyen (Juesno et de Lesurques. Le premier n'a été poursuivi que par l'effet d'une ressemblance extraordinaire avec Vidal, mais il n'a pas succombé. Pourquoi faul-il qu'une circonstance semblable ait coûté la vie et l'tionneur au malheureux Lesurques? Aujourd'liui, ce n'est plus lui dont la société réclame le cbâiiment : c'est Dubosq ; c'est contre lui que s'élèvent les plus redoutables préventions; <''est lui que Couriol mouranl a désigné comme le véritable l'oupable; c'est cliez lui que le partage du vol s'est effectué, c'est lui que Durocbat a désigné.
Celait cgalemcitt le vœu du ministre de la Justice, qui, dès l'an VI, donnait en ces termes ses instructions àl' Accusateur public, chargé de suivre l'affaire Dubosq :
Vous êtes convaincu de la nécessité de (aire les plus grands efforts pour découvTir entre Lesurques et Dubos(| quel est le vrai coupable. Je n'insisterai point à cet égard auprès de vous, mais j'observerai qu'il faut tâclier de rendre constant eutre ces deux individus si la culpabilité de l'un entraîne indispensable mont l'innocence de l'autre, ou si tous les deux
1. Cet nc.le d'accus.ntion esttelui qui fut dressi' apriis l'inslrucliiin de Melim, conforinAment an verdict du Jury d'accusation lie Pontoise du 30 messidor au V, renvoyant, devaiU lo Tribunal criminel de Versait lop.
D,^,-„cu.,GoOgIe
230 I. AFFAIRK DL' COURRIER IlE LyON
peuvent ^Ire convaincus du même crime ou de quelqu'une de BPS eirconslancjes. Je croia devoir vous rappelcrà ce sujet la Coi du 15 mai 1703'. Je complc sur votre zèle dans t'examen de ce procès, et sur votre exactitude à m'inslruire île »on résultat. Salut et fraternité.
Leghis,
El pour que la vérité- éclatât péremptoirement l'accusation avait cité 84 témoins.
Après cela, aucun doute ne devait plus subsister. Malheureusement il n'en fut rien !
Tontes les formalités, avons-nous dit, ayant été remplies durant l'audience de la matinée, on put, h celle de l'après-midi, commencer l'audition des témoins.
Les dépositions entendues ce premier jour des débals furent peu intéressantes ''.
C'étaient des employés de la poste venant évaluer
1. n Article premier. — Si un acciist^ a ëïé ccindamn'' pour \:a dplit el qu'un autre accusé ail ninsi été condamné comme luteur
, du mfine dèlii, en norle que les deux condanimttiuiis ne se puissent concilier et faisant la preuTe de l'innocence de l'une uu de l'autre ])artie. rex^cution des deux jugements sera suspeiul"''. quand tnénie un aurait altai^ué l'nne uu l'autre sans succts au Tribunal de Cas^alion.
« Abt. a. — Le Ministi-e dénoncera le fait au Tribunal de Cassation qui cassera <ii les deu:c condaninatiuus ne iieuvenl se c<>i^ cilier et renverra les accusés en un autre Tribunal le plus vulsi)^ du lieu du délit. »
2. N. B. — Cumnic nous l'avons déjà dit au sujet des débau de TattUire Lesurques, les dépositions des téniniru résull«Pt seules et textuelleineiil du dossier d'instruction. C'est dune rjidlement ]iar des iiiËces et documents très divcïs que nous avun? pu reconstituey les incidcnls d'audience. Les répUgiiet de Ztuifx?, notamment, nous ont été inspîi-éea par les lettres que de a l>risi)n il écrivait k ses juges et par le mémoire qu'il tll tenir i mm défenseur avant l'audience, mémoire qu'il nuus a été iw* lible de roiruuver en grande partie. C'est un document iirécienï et sincère au puiut de rue de sa mentalité et de sa |)S,vchol(^io.
Toute tPtlc jiunie n'est donc encore qu'une éTOcationidiil'Jt qu'une rejirudutliun des débats.
„-,;cû.,Googlc
AKFAIHK DrBOSiJ 2'Jl
l'importance du vol, des portiers ou des voisins de Gouriol ou de Vidal, appelés à reconnaître l'accusé et il établir son identité.
Ce fut lé JiU Excqffbn, maintenant àgt de vingtquatre ans, et employé aux Postes, lequel, de tous les auteurs du crime n'ayant vu que Laboi-de, ne put faire qu'une déclaration insignifiante.
Ce fut André-Joseph Lesurques, quarante et un ans, tailleur d'habits, 4> me Sauveur, à Paris, cousingermain de Lesurques, condamne.
Mais le citoyen Le lion qui, le matin, s'était fait remplacer par son secrétaire Luré, requit que le témoin, vu l'état de parenté avec celui qui fut fe co-accusé de Dubosq, ne fût pas entendu.
Le Commissaire du Gouvernement observa que la loi sur laquelle se fondait le défenseur des accusés du témoin était celle du i â ventôse an IV, mais que celle-ci n'était pas applicable à Lesuitfues, attendu qu'il n'avait pas été compris dans le même acte d'accusation que les accusés présents ; qu'en outre, le témoin produit n'était pas allié à feu Lesurquca au degré prohibé : que dans ces conditions, son audition devait âlre admise.
Le Tribunal fit droit à ces conclusions, et André- Joseph Lesurques fut entendu.
Sa déposition, d'ailleurs, fut insignifiante. Le témoin connaissait très peu son cousin, et il ne put fournir sur son compte aucun renseignement 11 déclara bien qu'il croyait se souvenir que son cousin avait couché chez lui dans la nuit du S au i) ftoi'éa), mais sans qu'il put l'affirmer absolument.
Puis ce fut le tour du citoyen Legrand (Adrien- Joseph), quarante ans, se disant encore orfèvre au Palais-Egalité», à Paris, f. Le Palais-ltoyal.
.,gniod;>'GoOglc
■29'2 L AITAIHK DU COL'RHIKR DE LYON'
Les incidents si imprévus et si pénibles de sa déposition au ptx)cès Lesurques, la brulale arrestation dont il s'était vu l'objet, la rétractation qu'il avait consentie pour recouvrer sa liberté et qu'il s'imputaitcommeune lâcheté, la lettre enfin de son malheureux ami qui, en termes affectueux cependant, le rendait responsable de sa mort, tous ces événements avaient produit sur son caractère un changement profond. Sa gaieté ordinaire avait fait place à une sombre métancolie ; lorsqu'il se croyait seul, il tenait à haute voix des propos entrecoupés, prononçant des plirases qu'il laissait inachevées et dans lesquelles revenait souvent le nom de Lesurques. Souvent aussi on le surprenait à genoux, les mains jointes, inondé de larmes.
Plusieurs mois s'écoulèrent ainsi, puis, à cet état d'accablement et d'agitation, succéda une crise terrible de folie furieuse; il voulut, k plusieurs reprises, attenter à ses jours, et il fallut exercer autour de lui une surveillance de tous les instants.
Devant les rapides progrès que faisait la maladie, sa famille dut se résoudre à le faire conduire h Cliarenlon.
Il était seulement sorti depuis quelques mois, quand s'ouvrit le procès Dubosq et qu'il y fut cité comme témoin.
On avait fait de pressantes démarches pour évitera sa raison chancelante une nouvelle et pénible épreuve, mais la Justice s'était montrée impitoyable. Elle attachait ù sa déposition, au sujet de la ressemblance de l'accusé avec t.*surques, une importance capitale.
Sans égard pour toutes les infortunes de cette pauvre victime des rigueurs et des exigences de la Justice, le citoyen Le Bon, ayant demandé la parole, rappela que, lors du débat qui avait précédé le jugement de Lesurques par le Tribunal criminel de la Seine, il avait élc
AKKArKK ixnosij 293
reconnu que le registre de Legrand avait clé falairié quant à la date du niaiclié d'argenterie [lar lui allégué ; que la plupart des déclarations de tt'-iiioins produits par Lesurqucs, pour établir son nlibi, i-oposaient sur c«tle date; que cette date ayant été prouvée alléréc, les attestations de l'alibi avaient été détruites; qu'il avait été commencé contre l.egrand une instruction de faux témoignage ; que ce registre avant été déposé au greffe criminel de la Seine, il requerrait que celui-ci fût apporté à la barre. \
Le Commissaire du Gonverncnient s'en était simplement rapporté it la prudence du Tribunal, il fui fait droit à la demande du défenseur.
Mais le livre, malgré toutes les rechercbes, demeura introuvable : il avait disparu du greffe'.
Un mouvement de curiosité se fit ensuite dans la salle quand l'audiencter appela ù la barre des témoins Jeanne Campion, veuve Lesarqaes.
Maisie Tribunal, après s'Être assurédel'aaiuiescemcnt de l'accusation et de la défense, déclara que, pour des motifs que chacun trouverait légitimes, il y avait lieu de renoncer à l'audition de ce témoin qui, tout en pleurs et se soutenant à .peine, regagna sa place au milieu des marques de la plus grande déférence.
Depuis l'exécution de son mari, cette pauvre femme avait perdu la raison, qu'elle devait plus lard recouvrer pour souffrir davantage encore et comprendre alors toute l'étendue de son malheur. Pour le moment, elle vivait comme hébétée, demeurant des journées entières sans prononcer une parole, avec bien rarement de courtes crises de larmes, provoquées par une sombre
„-,;oû.,Gooj^lc
294 I. AKPAIBK Dr rOLRRIEH DE LYOX
agitation, comme si, en elle, se livrait une lulle inconsciente.
Oh ouil pauvre femme!
Puis, après la déposilion du citoyen Jean- François Baudart, Irente-sîx ans, peintre à Paris, rue Ducoq- Saint-Honoré, las, lequel déclara que, le Pyiori^a/ an IV, il avait (linij chez Lesun^ues; qu'il él^it ce jour-là de garde au Louvre; qu'il avait remis son billet dé garde au citoyen Gohier, Président du Tribunal criminel de la Seine, qui l'avait gardé.
Le Tribunal, sur le h ré([uisitoire » du défenseur des accuses et sur celui du Commissaire du Gouvernement, ordonna que le billet de garde de ce citoyen et le registre de contnMe de sa garde seraient apportés h l'audience.
Mais le hitlet de garde, ainsi que le regisli-c de contrôle, avaient, chose étrange, tout comme le livre Legrnnd, également disparu.
Enfin six témoins vinrent déclarer encore qu'il n'était point à leur connaissance que le hruit populaire, suivant lequel Lesurques, aussitôt après son entrée à la prison de Bicétrc, aurait été pris par les gardiens de cctlcmaison pour Dubosq, cîit un fondement quelconque.
Gomme il était alors neuf heures du soir, le Président i( coupa " la séance et en indiqua la reprise au lendemain neuf heures du malin.
Cette audience avait causé quelque déception, et il avait fallu l'espérance toujours en éveil d'un incident, vainement attendu, pour qu'on n'eût point quitté plus tôt la salle.
AKFAIHK DinilSy
Deuxième audience (29 frimaire an IX).
Bien que tous ceux qui élaicnt venus He l'iiris eussent passe la nuit à Versailles, l'Iiciire élail \KH\f eux trop malinale, et blcii des sièges élaiciit tlciiieiirés vides quand, le lendemain, iq riimiiirc. ii neuf heures du matin, le Tribunal avait i-eptis r.nudiciice.
Brillât-Savarin avait abandonné son siège lï reini do ses substituts, le citoyen Giraudet, qu'il aiait désigné pour prononcer le réquisitoire.
Peu à peu, lëlégaut auditoire de la veille remplissait à nouveau la salle.
Les premiers témoins entendus, qui n'étaient cpie des témoins de reconnaissance ou de moralité, n'apprirent rien qu'on ne sût déjà; c'était la répétition do ce qu'ils avaient maintes fois déclaré à toutes les instructions et à tous les débats pi'écédents.
On ne commença à prêter quelque attention qu'à l'arrivée à la barre du premier témoin de la route, la femme Grossetèlc, qui, avec la femme Sauton, avait été la cause de l'an-esEation de Guesnot et de Lesurques.
La sérénité, comme inconsciente, de ces deux femmes, qui, pourtant, déjà, avaient été obligées de reconnaître l'erreur qu'elles avaient commise en prenant Guesnot pour Vidal, était extraordinaire.
D'autres eussent été torturés à la pensée que Guesnot avait à tort été inquiété et avait subi, par leur faute, "ne détention relativement longue; que, même, par leur reconnaissance irréfléchie, il eût pu être condamne,
D,^,-„cu.,Googlc
29G T, iFKlIllK DU CUI'BHIKE DE I.YON
et qu'elles se Uonvaient peut-êlre encore aujourd'hui en présence de l'évidence d'une nouvelle erreur, malheureusemen I, celle-là, à jamais inéparable.
Le I'résidest. — « Témoin, recon (laissez- vous l'accusé? »
Marie Laffèiv, femme Grossetête, vingt-qnalreans : (i Non, ce n'esl pas là un des parliculiei-s que j'ai sei-vis k table dans l'auberge de la femme Evrard, le 8 Ooréal an IV, à Montgeran. Celui qui est arrivé le premier et (lui avait demandé pour lui seul, avant de demander pour les trois autres qui n'étaient pas encore arrivés, je l'ai en quelque sorte reconnu à Paris dans la personne qu'on m'a présentée sous le nom de Lesurques, sans cependant assurer affirmativement quC c'était lui.
Le l'RÉsmENT, — Comment sans assurer afiirmativement que c'était lui? Mais c'est cependant sur votre déclaration formelle et spontanée, et celle de la femme Saulon, que Lesurques a élé arrêté par le juge Daubanton. Vous avez été à ce moment catégori'juement afRnnalive.
Le Témoin. — Je ne reconnais celai-iàpas plus qu'il ne m'a élé possible de reconnaître Vidal.
Le Président. — C'est bien, allez vous asseoir. — {A l'huissier : ) Audiencicr, appelez la femme Saulon. — (Au témoin : ) Uecon naissez- vous l'accusé? » . Marie-Victorine Petil, femme Sauton, vingt-sept ans, après avoir bien examiné Dubosq : « Je ne le i-econnaîs pas plus que Vidal pour être un des quatre particuliers qui a été jouer au billard et prendre du café chez la femme Châtelain, limonadière à Monlgeron, le 8 floréal an IV, chez laquelle je demeurais alors. J'ai su que c'était Courrioi qui avait pris le café, et, lorsque j'ai été appelée à Paris en témoignage, j'ai
..,Coo^k'
reconnu Courriul, Guesnot et Lcsnrques pour trois des quatre particuliers, comme les ayanl bien remarques lorsqu'ils jouaient au billaixl ensemble.
Le PnÉsii»EST. — Rc-jardez bien l'accusé, témoin, car, sans parler de Lcsm-qucs, il iKiraît à peu pivs certain que, tout au moins en ce qui concerne (iuesnot, vous vous èles trompée, et que c'est par cncur que TOUS l'aviez piis pour Vidal. Votre déposition est grave, aussi grave quelle l'a été devant le juge Daubanton quand {.esni-qucs a été arrêté. Ne vous tronq)ez-vous pas encore?
Le Témois. — Je ne le crois pas.
DiwjsQ {vélré/nenlement). — Le témoin est d'âge à savoir ce qu'il dit. Point n'est besoin de le persuader à me reconnaître!
Le Phêside:«t. — Nous ne recberclions que la vérité I
DiBOSQ. — Celle qui est aujourd'buî contre moi, en faveur de ce I^surques, comme autrefois on recherchait tout ce qui pouvait se retourner contre lui !
Le Préside;:«t. — Témoin, allez vous asseoir. — {A thuhskr : ). Le témoin suivant. »
Charbault, quarante cl un ans, marchand à Fère- Cliampenoise, après avoir dévisagé Dubosq ; u Examen fait de la figure et de la stature de ce particulier, je puis dire qu'il ressemble, à peu de chose près, à celui des deux cavaliers que j'ai remarqué davantage dans les quatre de Mnnigeron, et surtout à celui qui m'a été représenté, le 29 prairial an IV devant le Directeurdu Jury dcMcluu, sous le nom de « Lesurques », mais le nez du particulier ici présent ne me parait pas être aquilin comme celui du particulier que j'ai remai-qué à Monlgcron et que j'ai reconnu devant le Directeur du Jury le ai) prairial an IV. Le particulier ici présent a le visage moins plein et les cheveux
D,^,-„cu.,Googlc
298 1. AFFrtiBE DU COIRRIER DE l.VON
moins blonds que celui que j'ai reconnu le ag prairial, lequel "avait les cheveii>L poudrés ce jour-là, mais j'ignore, il esl vrai, s'il portail perruque ou non.
Le Président. — C'est bien, retirez- vous. — {Au témoin suivant : ) Témoin, dites ce que vous savez, h
Marie Piffie, femme Châtelain : n Quatre cavalieis sont venus chez moi, entre deux et ti-ois heures après-midi, le 8 floréal an IV, demander du café. Les voyant bien mis et présumant qu'ils me paieraient en argent, je me déterminai à leur faire du café et les engageai, pendant ce temps, à faire une partie de billard. Comme j'entrais dans le billard, l'un des quatre prononçait les mots : « d'ici à Lyon... ". mais, m'apercevant, il n'acheva pas la phrase. Après que le café fût pris, ils burent chacun un petit vejrc d'eau-de-vic. Lorsqu'il fallut paver la dépense, ils me présentèrent un assignat de i ooo livres, mais, ayant marqué quelque repugnance à le recevoir, un des individus, celui que depuis j'ai reconnu pour Courriel, ayiuit dit que je voulais de l'argent, ceux-ci ont répondu : « Eli bien, il faut la payer en argent. » Courriol a alors tiré de sa poche une petite bourse de peau grise, d'où il a atteint une pièce de 3o sols et une pièce de 6 liards qu'il me donna. J'observai alors qu'il manquait a liards. Un autre que j'ai parfaitement reconnu depuis à sa chevelure brune, à son visage grêlé, à ses yeux rouges, à sa voix et à son accent, et qui n'était autre que Vidal, sortit aussi de sa poche une petite bourse de peau, mais il la resserra aussitôt en me disant : « Nous palerons ces deux liards « en repassant. » 11 portait ce jour-là un habit couleur noisette...
Le PnÉsiDE.NT. — Passons. Il ne s'agit point aujourd'hui de Vidal.
î.GoogIc ,■
AFKAIKK DinOSU 399
Le témoin. — Dans ces quatre particuliers, il y en avait deux qui élaient bruns : c'étaient les sieurs Courriol et Vidal. Les deux autres étaient blonds, mais je n'ai pu tes lemarquer aussi bien parce que l'un était à la porte de la buvette et l'autre au milieu de la cour. C'est pourquoi, malgré toute l'attention (jne j'ai miae tout à l'heure ù examiner celui ici présent, connu snus le nom de i< Dubosq»,^'c ne le reconnais pas pour être un des deux blonds.
Le Président. — Un autre témoin, »
La femme Al/roy. pépiniériste à Lieursaint, après avoir longuement et avec une certaine émotion dévisagé l'accusé :
(( Je ne reconnais pas positivement ce particulier.' Cependant, je remarque, à force de l'envisager, qu'il a de ta ressemblance avec Lesuiques, mais il est moins grand de taille, moins blanc de peau et moins blond de cheveux que Lesutques; non, je ne puis affirmer que ce particulier, ici présent, ait été du nombre dés quatre cavaliers.
Le Présidest. — Voilà des indications de comparaison précises. Est-ce tout ce que vous avez à dire?
Le Témoi!». — Oui. »
Et la femme Alfroy, apr^s avoir une fois encore longuement contemplé l'accusé, dont elle semblait ne pouvoir détacher ses regards, regagna tristement sa place.
Le témoin appelé ensuite déclara se nommer Pierre Giltel, marchand de vaches, quarantc-quaire ans, 4 . Lieursaint :
II Lorsque le nommé l^surques, dit-il, m'a été présenté à Paiis en prairial an IV, j'ai déclaré que je croyais le reconnaître pour éti-eune des trois personnes à cheval que j'avais vu passer dans Lieursaint, le S lloréal, vers
D,^,-„...,Googlc
.100 I. AFFAIRK m: COURRIER DE LYO>-
cinq heures du soir, parce que, pi'éciscmenl, je J'avais pris pour le citoyen de Peiiuis que je connais et qui a quelque ressemblance avec lui, mais quant au parliculier ici présent, connu sous le nom de « Dubosq », je ne le reconnais pas pour Être un des quatre cavaliers, bien qu'il soit blond comme l'était Lesurqties, mais celui-ci est moins blond et moins grand que lui. n
Il ne restait plus que peu de « témoins de la route », les seuls qui fussent intéressants pour faire éclater l'erreur judiciaire, c'est-à-dire l'innocence de Lesurques par la culpabilité de Dubosq.
L'anxiété des partisans de Lesurques commençait a être grande et l'angoisse étreignait tout l'anditoirc.
Dubosq, pendant toutes ces dépositions, restait impassible. A chaque témoin, il se levait de son banc, regardait fixement celui qui déposait, comme pour le défier ou le fasciner, et une fois la déposition terminée, il se rasseyait avec un léger haussement d'épaule de pitié, à moins que ce ne fût de mépris.
Le Président. — « Audiencier, appelez le témoin Champeau. »
Jean Champeau, trente-sept ans, cabaretier ci-dei anl, mais actuellement coquetier à Lieursaint, déclara d'une voix forte, après avoir regardé Dubosq :
H Non, je ne reconnais pas du tout le particulier ici présent, connu sous le nom de «Dubosq n, pour être un des cavaliers qui ont passé et mangé chez moi le 8 floréal an IV après-midi, et, par contre, J'ai très bien reconnu Lesurques, lorsqu'il m'a été présenté dans le cours de la procédure, pour être celui a qui j'ai fourni du fil pour ratlacher son éperon argenté; mais le particulier ici présent, bien qu'il soit blond, n'est pas aussi blond, ni aussi blanc, ni aussi grand que Lesurques. C'est tout ce que je peux dire. »
„-,;oû;,GoO*^Ic
AKFAIRE DIHOSIJ 301
La femme Champeaa fil une di-imsi Lion idcnlique et déclara même « qu'elle ne li-nuvait jioinl (|uc l'accusa ressemblât à iiiicun de ceux (|ui avaient (lé chez eUe ».
Le PnKsiDENT, — « Allons, encore un H'moin. >■ Perrault, lienle-neuf ans, proprii'tairc à Saint-Gerniain-en-Laye, arrivO à la barre, jure de dire la vérilé et dépose :
i( M'étant arrêté h Montgeron pour dJncr à l'auberge du ciloyen Evrard, j'y vis Irois personnes qui y avaient égalementdmé. Ces trois personnes m'ayniU été depuis présentées dans le cours de la procédure, j'ai cru les reconnaître jxjur être celles qui lu'ont élé désignées sous les noms de « Courriol », de « Guesnot ji et de '• Lesurques ». Ce dernier, entre aulrcs, m'a paru filre celui auquel Courriol avait adressé des expressions en provençal. Je ne croîs pas m'êtrc tronqir eu reconnaissant Lesurques, mais, par contre, je ne reconnais point le particulier ici présent, connu sous le nom do » Dubosq )), pour êlre un des trois particuliers qui ont diné à ladite auberge. Jïien que ce soit à peu près la même taille que Lesurques, le chAtain tirant sur le blond du particulier ici présent est difl'érent du blond véritable, couleur des cheveux de l'autre, et les traits lie son visage sont tout iliffèrenls de ceux de Lesurques. Le Président. — Vos souvenirs sont bien précis;' Le Témoipi. — Oui, citoyen Président, très précis. >} Et sur ce, l'audience est levée, bien qu'il ne fût que trois heures, et renvoyée aii lendemain malin neuf heures pour continuation.
I se croyait sauvé; sa joie était bruyante el il accablait ses gardiens de son ironie, disant que ce n'était vraiment pas la peine de l'avoir retenu si long-
D,^,-„...,Coogli:
302 1, AFKAIHK DU COURRIKR DE LVOX
temps en prison, de l'avoir contraint à s'évader et même de lui avoir fait casser la jambe.
Puis, haussant le ton, il s'écriail qu'on lui paierait tout ce qu'on lui avait fait souffrir; qu'il en avait assa d'être le jouet des amis de Lesurqiies, et de voir tous ces gens s'offrir sa léte parce qu'elle ressemblait un peu ti"op à celle de ce particulier.
Il oubliait, le misérable, que s'il venait à être acquitté par le Tribunal criminel, il aurait à purger. pour d'autres causes, d'anciennes condamnations, et les évasions devenaient moins faciles, car l'ordre, qui s'était inti-oduit partout, avait aussi réorganisé la surveillance des prisons.
En ville, oi!i les Parisiens ne savaient que faire jusqu'à l'heure du souper, dans les .salons de Versailles qui s'étaiententr'ouverts pour recevoir la société venue pour le procès Dubosq, dans la grande salle de l'hôtel des Réservoirs ou de l'hôtel de la Princesse de Conlv. dans les couloirs mêmes du théâtre où l'on jouait ce soir-là la comédie, les incidents de l'audience faisaient les frais de toutes les conversations.
On discutait la sincérité, la bonne foi et surtout l'intelligence de ces témoins de Lieursaint et de Montgeron; on commentait le trouble qu'avait manifesté la femme Alfroy; on s'apitoyait sur la veuve infortunée de Lesurques et même sur le sort de ce pauvre Legrand.
Les partisans de l'innocence de Lesurques commençaient ô désespérer et à se demander, anxieux, si Dubosq n'allait point sortir de la prochaine audience acquitté. La déposition du dernier témoin, du citoyen Perrault, qui lui n'était point du groupe des gens de Lieursaint on de Montgeron et qui, par conséquenl. avait dû déposer en toute indé£>endance d'esprit el
..Coo^k
AFFAIRE DLBOSy 30»
sans aucune prévention, avait surtout vivement impressionné. Il avait catégoriquement déclavé que les trait» lie Dubosq claient tout différents de ceux de Lesurqiies.
Ce dernier serait-il donc réellement coupable?
Non; c'était moralement et vraîsemblablemcnl impossible !
Cependant les sceptiques triomphaient.
Surlascène du théâtre (où se tenait encore la «bonne compagnie»), les discussions étaient tellement animées et presque bruyantes que la représenlation en fut plus d une fois troublée.
C'était précisément soirée de gala au lliédtre de la rue des Késervoirs'.
L'acteur Fleury y donnait une de ses dernières représentations; M"° Mars et tout le Théâtre Français, venus de Paris, jouaient avec lui, en costumes du joui bien entendu, le Legs de Marivaux, et les Femmes savantes, de Molière.
Les bougies étaient déjà éteintes que les discussions conlinuaienl encore dans les loges et les couloire, sous. les quinqnets à réverbères qui seuls éclairaient la sortie de la salle.
I, Co tboài
, qui I
r UouUet. I^a snlle piaii peiiiii' alors en lilea et en blanc rehaussé d"op; le plafond, fuit iinr Bucquel, (leintre du roi, rpjin'scnUut la Tragi^die el la Ckiinédie; au contre, Apollon, sur son char, éclairait les ioIpiiIs lyriques dùi'ignps ]>ar leurs aUril>iit?i dictinclift. — Riif'i de Versaitks. p;ii' Lf Ruy.
.yGoogIc
Troisièmfe audience (30 frimaire an IX).
L'audience fiU reprise le lendemain, à neuf heures du matin.
L'impunilé, dont il croyait enfin bénéficier, avait rendu Dubosq plus arrogant encore; mais quand, au cours de celle audience, il comprit qu'elle devenait moins certaine et que, [)eut-j;tre même, elle allait lui échappei; qu'il entendit les dépositions lui être contraires, alors son arrogance se iiianifesia en une violence de langage qui, du reste, ne fut pas étrangère n sa pcile.
Après le rcappel des jurés, qui avait lieu, conformémentà la loi, an début de chaque audience; après que lecture eut élé donnée des déclarations ou <i testaments de mort» do Courriol et de Durochat. le Présidenl, s'adressant h Dnbosq. lui demanda s'il connaissait Bernard et s'il ne lui avait jamais loué de chevaux.
Dubosq, violemment. — On veut absolument me mêlera toute cette bande et, pour sauver Ijjsurques, qui semble depuis sa mort avoir des amis plus actifs et plus dévoués que durant sa vie, on veut absolument me faire reconnaître par lous les complices directs ou rndirecls de cette affaire! Seul contre loua que voulcï- \ous qne je dise' Quand on pense que le cilojen Daubanton, celui-la même qui n arrêté F.esui-ques et l'a fait guillolinet, passe maintenant sa vie à le faire rcssuscilei, d l.uit que la famille Lesurqucs soit bougrement iiclic'
l,c l'iivMutNT — Vous semble/, avoir aujouitl'hui, Dubosq, une assuiancc, je dirai même une audace que jusqu'ici vous n'aviez point manifestée aussi violein-
AFFAIRE DUBOSlJ 30j
ment. Veuillez demeurer plus calme cl ne point donner le change par vos insinualions, en ternissant à plaisir la réputation des plus honnêtes gens. La vôtre, il est vrai, n'a rien à risquer.
DuBOSQ. — Ma réputation, peut-être bien, mais je risque ma tête, et c'est quel<)ue cliose, quoi que vous en pensiez. La Justice commence à croii-e qu'elle s'est [rompée avec Lesurques, ce n'est pas une raison pour qu'elle se trompe encore avec moi! Eh bienl non, je ne connais pas Bernard. Je ne peux pourtant pas le reconnaître pour faire plaisir h la veuve Lesurques ni à ce juge Daubanlon !
Le pRÉsroENT. — Faites entrer le témoin Clicron. » Çhéros, Louis- Ni cola s, vingt-sept ans, gardien de la Tour du Temple, y demeurant : « Etant en qualité de domestique clicï Bernard, juif, brocanteur. Taisant le commerce de chevaux, de voitures, de vins et eauxde-vie, bijouterie et autres, à Paris, rue Saint-Avoye, hôtel de Montholon, j'y ai vu venir souventes fois les nommés Vidal-Dufour et Dubosq, celui-là qui est ici, mais dont alors je ne savais pas le nom. J'ai même été plusieurs fois chez lu! avec Bernard, rue Croîx-des- Petits-Champs, à peu près vis^-vis la rue du Bouloi, et au-dessus de la porte duquel il y avait un écriteau portant : « Magasin de dcnlelles <>. Je me rappelle parfaitement que, vers le 8 floréal an IV, lesdils Vidal- Dufour, qui n'était alors nommé que Vidal, Dubosq, Courriol et Roussy sont arrivés vers les six ou sept heures du matin à l'écurie de Bernard prendre chacun un cheval, savoir trois appartenant audit Bernaixl, (iont une petite jument noire à grands crins, une jument rouge, courte queue, une autre jument blonde pommelée à grands crins, et le quatrième n'appartenant pas à Bernard, mais qu'il avait emprunté à un
D,^,-„...,Coogli:
3(Ki I. AKFAtRE DU COLURIKR DE LYOS
de ses amis, ^tait un chefal gris blanc pommdé, à grands crins. En y arrivant, ils se sont empressés de choisir cl de s'emparer chacun de celui qni était à son goât ; ils avaient chacun une valise dans laquelle deux d'entre eux mirent leui-s manteaux. Deux partirent de l'écurie à cheval; Bernard emp&ha les deux autres d'en faire autant, en disant : h Je ne veux pas qu'on * vous voie sortir avec quatre chevaux de chez moi. •• 11 sortit donc à pied avec ces dcux-là tandis qu'il m'ordonnait do mener les deux chevaux au coin de la rue de la Corderie. A peine anivc là avec mes chevaux, je vis les quatre individus avec mon maître dans le café qui fait le coin de la rue et les deux chevaux à la porte; puis, un instant après, ils montèrent tous quatre à cheval et partirent rapidement.
Il Revenu avec mon maître, il me dit ; « Au lieu de « rentrer à la maison, allez-vous-en chercher dans les « environs du Temple un petit logement honnêle pour « un de ces « messieurs » qui viennenl de montera « cheval ». L'ayant trouvé rue des Fonlaines. n° 8, à main gauche, en entrant par la rue du Temple, je revins le dire à mon maitre, car je n'avais osé l'arrêter à cause du prix de ioo francs qu'on m'avait fait, et qui me paraissait énorme. Bernard me renvoya aussitôt l'arrÊler, en me disant : « Qu'importe le prix, on « le paiera bien ». Ce qu'il fit.
« Le lendemain matin, je fus frappe de surprise en voyant les quatre chevaux qui avaient été livrés la veille, rentres à l'écurie et couchés sur la litière, haletant, souftiant et n'en pouvant plus de fatigue. L'ayant fait remarquer à Tiernard, il me répondit : Il Ces quatre bougres de coijuins-là se sont promenés (' hier toute la journée dans Paris avec mes chevaux; « c'est liien la dernière fois qu'ils les ont! »
D,^,-„cu.,Coo^lc
AFKAIBK DlHOSiJ 307
Il Trois OU quatr& jours après, je conduisis Vidal ù l'apparlement de la nie des Fonlaines. H |>ariil fort content, et me dit (jii'ii le rhoisissait dans un (juaitier tranquille pour <^tre là comme à la campaf^ne et loin du bruit qui se faisait souvent auprès du Corps It'gislalif, ce qui ferait de fâcheux effets sur sa ft'iiniic prèle d'accoucher. Mais, comme cet appartement n était pas tout à fait libre pour le moment et que Vidal était très empressé de se placer dans ce quartier, il convint avec le portier d'aller voir la femme de ce dernier à Auteiiil, pour s'assurer s'il serait possible qu'elle lui cédât |>our le moment une chambre dont elle jouissait dans celte mÉmc maison; à l'etTcE de quoi j'accompagnai Vidal à Auleuil, où on alla en fiacre. *11 y fil affaire avec la femme du portier, et revint avec moi et un autre', dont je ne me rappelle pas, diner aux Champa-Elvsres, où il me donna un assignat pour boire. C'est tout ce quo je sais.
Dlbosq, — Tu 08CB dire que tu m'as vu ctie/, Bernard! Non, mais regarde-moi bien avant de dire une meiiterie pareille I Tuas peut-<;lre seulement déjà reconnu I^surq'ues comme moi !
Lr Té«ois. — Non. c'est bien lui.
DiBOSQ. — Pourquoi, d'ailleurs, vient-il plusieurs années après, quand tous ces gens sont m{>rts, faire une déclaration qu'il pouvait et qu'il devait faire dans Iq Icmpsj si toutefois les choses étaient comme il le prétend? Et puis quelle foi ajouter aus paroles de ce domestique de Bernard qui. pendant tout le cours de la procédure de son maître, l'a servi dans sa prison jusqu'à la fin et qui, au bout de quatre ans, veut venir démontrer que l'on a commis une erreur à l'égard de ce Lcsurques;
DyGoogle
308 L AFFAIRE DL' COUBRIER DU LYOÎi
étant d'ailleurs en conLradiclion eavers lui-même! Mais Daiibanlon l'a placé gardien au Temple; voilà sa récompense ' 1
Le PflÉsiDEST. — Veuillez parler plus respectueusemerkt d'un magistrat.
DcBOSQ. — La Hévolulion a supprimé les formules de politesse, et je ne sache pas que le Premier Consul les ait jusqu'ici rétablies. — Oui, ce particulier meut.
Le Phésidest, — Mais si vous aviez la conscience si tranquille, pourquoi avez-vous cherché à corrompre avec de l'argent Durochat pendant qu'il se trouvait en même temps que vous à la prison de Melun, où il avait été amené pour les confrontations nécessaires?
DuBOSQ. — Je ne connais point Durochat, et, malgré toute la pression extrcée sur celui-ci, il n'a jamais pu me reconnaître.
Le Président. — Sachez, Dubosq, que la Justice n'emploie pas vos moyens et qu'elle est incapahle d'exercer une pression quelconque, même dans l'intéi-êl supérieur de la vérité! Durochat, pris de remords, a luimême indiqué pourquoi il ne vous avait pas reconnu.
DtiBOSQ. — Pris de remords ! !
Le Pbésidekt. — D'ailleurs, audiencier, appelez If témoin Ghassier. u
Chassirr, Vincent, cinquante- quatre ans, concierge des prisons de Melun, dépose : v Chaque fois que le détenu Dubosq sortait de la chambre où il couchait pour aller prendre l'air dans le préau, il passait nécessaii'Cment devant le guichet du tioisièrae cachot, à gauche, où concliait le nommé Durochat, autre assassin dudit courrier de Lyon.
DuiiosQ, — Comment sait-il, ce gardc-chiourme, que
D,^,-„cu.,Coo^lc
AFKAlRb: Dl'ItOSIJ 309
je suis un des assassins du counierî' C'est pas écrit sur ma figure 1
Le Président. — Quand voua voudrez, Duljosq, nous continuerons. II faut bien des gardiens comme celui-ci pour garder les gens de votre espèce. Témoin, poursuivez.
DuBOSQ. — Oui, il y a des malheureux, comme moi qui deviennent des voleurs, c'est possible; mais il y en a bien d'autres, et qu'on laisse libres, ceux-là! Ah! malheur, si c'est pour ça que nous avons fait la Kévolution et laissé couper nos têtes sur l'échafaud !
Le Président. — Sauf la vôtre , en tout cas ... du moins jusqu'ici. Témoin, continuez.
Le Témois. — Donc, chaque foisque l>ubosq passait devant la chambre de Durochat, il s'arrêtait au guichet, parlait très bas à ce dernier et lui tendait la main au travers de son guichet, ce qui ferait présumer qu'ils étaient d'anciennes connaissances ensemble. De plus, Dubosq avait l'attention et la prudence que les nommés Vîdal-Dufour, Jacob et Fontaine, quatre détenus qui couchaient dans la même chambre que lui...
DuDOSQ. — D'abord ça ne fait que trois. Ça ne sait même pas compter!
Le Témoin. — ... et qui allaient prendre l'air dans le préau, ne sortissent que bien après lui pour aller au préau, afin que lui, Dubosq, eût le temps, sans être entendu d'eux, de parler bas et de tendre la main à Durochat; j'ignore si Dubosq, en tendant la main à ce dernier, lui jMssait quelque chose soit en outils, soit ea papier, soit en argent; mais mon fds, ainsi que Fontaine et un autre détenu, nommé « l'Armurier », pourront vous en dire davantage. Au surplus, Durochat n'avait que deux louis lorsqu'il est entré dans la prison; un défenseur officieux lui en a depuis apporté trois;
..Cookie
.un I. AKFilKE I)L (:OI'HRIt:R DK LYON'
sa femme est venue lui en apporter en différcnles fois, mais en jictite quantité, si bien qu'au moment de son évasion, ayant été rattrapé et fouillé, il avail sur lui deux doubles louis et un louis simple, outre les dépenses qu'il avait faites dans la prison.
Di'BOSQ. — Eh bien ! si Dui-ochal recevait tant d'argent de lout le monde, quel besoin avait-il du mien? Et le témoin ne dit pas où je l'aurais Irouvé! La vérité vraie, c'est que, sans connaître particulièrement ce camarade, on avait fait le projet de s'évader ensemble. Ça, c'est vrai. Dans ce but, je lui faisais passer des papiers en langage convenu.
Le Présiuent. — Comment avei-vous pu convenir de c« langage avec Uurochat si vous ne le connaissiez imsî
DuBOSQ. — C'est un langage que tous ceux qui ont été lant soit peu dans les prisons connaissent.
Le pRÉsmEST. — Alors il ne doit guère être un secret pour les gardiens et, dès lors, si ce que vous dites esl vrai, il devient inutile.
Dl'bosq. — Quoi qu'il en soit, le particulier ici présent comme témoin avait consenti, moyennant finances, bien entendu, à en jiasserun; maïs quand il a vu qu'on' ne payait plus, il a imaginé la petite histoire qu'il vient de vous débiter. Eh bien! le plus coupable, c'est lui 1
Le Pbésidebt. — A merveille!
Le Témoin, continuant. — Quand on eut changé Durochat de cachot, comme celui-ci était attenant à h chambre de Dubosq et n'en était séparé que par une cloison d'environ G pouces, Dubosq ne parlait plus à Durochat en allant au préau; mais, entre deux madriers de ladite cloison, ils avaient pratiqué une petite ouverture qu'ils boucliaient quand il le fallait avec du pain mâché, et par laquelle ils pouvaient se parler et se
(Burtau
2^^ esaSxi^.
tJa^ -fW'i»«j%zi-^t-^iL>^'T*i^.
„-,;cû;,G00gIe
AFFAIRE DUB03Q 31.t
passer bien des choses, sans Cire vus m entendus.
Le Présidekt. — I,a surveillance semblait bien relâchée dans cette prison dont %ous etici le concierge. Il n'est point étonnant que Dubotq qui n en ttaitpoint à son coup d'essai, ail pu facilement s en e\ader. Un gaillard pareil demandait plus de piecautions. ^ Témoin, allez vous asseoit »
Les détenus Fontaine, l'Armurier et Bertolct confirment les dires du précédent témoin et déclarent qu'à plusieurs reprises ils avaient vu Dubosq remettre à Durochat des louis dans des journaux ployés, tantôt en quatre, tantôt en huit; que d'ailleurs ces deux particuliers se connaissaient depuis longtemps et se tutoyaient.
DiBOSQ. — « Ben, si maintenant on fait venir comme témoins toute la prison de Mclun. je n'ai pu rien à dire. Non, ça fait pitié, quand on pense qu'on aurait pu acheter tout ça pour quelques deniers !
Le Pbésiuem. — Connaissez-vous au moins un nommé Richard?
Dubosq. — On m'en a déjà parlé à l'inslruclion. C'est ce particulier qui, s'ennuvant au bagne de Kochefort, et ayant appris par la voie des journaux que j'étais arrêté pour le crime pour lequel il avait été condamné, demande à cor et à cri au citoyen Daubanlon de venir faire un petit voyage jusqu'à Paris, sous le prétexte de me reconnaître, mais bien plutôt pour chercher à s'évader en route '.
Le pRÉsmENT. — Précisément, e^voici ce que, pour la première fois, il écrivait sponlanément le...
DiBOSQ. — Oh! spontanément, c'est pas prouvé?
Le Président. — Tout le monde n'achète pas comme