‹ L'affaire du courrier de Lyon: les procès Lesurques, Durochat. Vidal, DubosqChapitre 57 sur 66 · II. — Dominique Broccardi, qui est mort depuis · texte numérisé non relu

II. — Dominique Broccardi, qui est mort depuis

D. — Ah! bien!

K. — Mais j'ai demeuré chez lui à mon arrivée à Gênes et sa femme pourrait l'attester.

D. — Où demeurait Broccardi?

R. — Je ne me rappelle pas le nom de la rue.

D. — Où demeure sa veuve?

H. — Je l'ignore, sire.

1). — Voilà au moins des gens qui ne vous compromeltront pas. mais qui aussi ne vous serviront guère de références. Avez-vous d'autres personnes qui pourraient attester votre résidence à Gènes, vers celle épotiue ?

R. — Jean Schpera, bijoutier, qui demeure place des Banquiers.

D. — Quelles liaisons aviez-vous avec ce Schpera?

R. — Aucune, sire.

D. — Quand l'avez-vous vu?

R, — Peut-êlre le premier, peut-être le deuxième jour de mon arrivée.

F). — Pourquoi l'avez-vous vu?

R. — J'ai été dîner chez lui.

D. — Mais vous venez de dire que vous n'aviez avec lui aucunes liaisons ; vous dites maintenant que vous avez élé dîner chez lui, ce qui suppose de l'intimik-.

R. — Sire, je n'enlends pas bien la langue et j'ai pu me tromper sur la signification du mol u liaison ».

D. — Pourquoi avez-vous tant tardé à demander ce^ renseignements?

It. — Je voulais consulter le citoj'en Maugeret, mon défenseur; il m'a fait attendre sa conférence doitic jours.

AFFAIRE BOrSSY, DIT i< nfirtui.Dv » :ij9

D. — Mais il s'est écouli' trenle-cinq jours ei^lre voire dernier inlerrogatoire et votre lettre à votre sœur; vous dites que le citoyen Maugeret vous en a fait perdre douze, mais vous en avez vous-même perdu vingt-trois. N'avcz-vous jamais élé mis en prison ou repris de justice? car vous avez contesté la reconnaissance des gardiens de prison avec lesquels vous avez été confronté.

R. — Me permettra is-je, sire, de vous faire remarquer que cette question n'intéresse pas mon accusation!

D. — Vous m'avez déjà fait cette réponse ; je vous observe que si vous êtes innocent, il est intéressant pour vous d'établir que toujours vous vous êtes bien comporté, que jamais vous n'avez excité les inquiétudes de la police ou les condamnations de la justice. Je vous interpelle donc de répondre. Avez-vous été mis en prison ou subi jugement ?

R. — Je persiste très humblement, sire, dans ma précédente réponse.

D. — Quelle est la petite dont vous parlez dans votre lettre à votre sœur?

R. — C'est une enfant de six ans.

D. — Son nom?

R. — Je ne me le rappelle pas.

D. — Quel est au moins le nom de la mère de cette petite? Cette personne, suivant votre lettre, attend sa fille à Paris; elle a écrit d'Evreux qu'elle partait tout de suite pour Versailles pour vous servir.

R. — La discrétion m'empêche de la nommer, D. — Innocent ou coupable, vos parents, vos amis ont le droit, le devoir de vous servir et de vous défendre, et il n'y a d'indiscrétion qu'à cacher leurs noms (sic). R. — La personne d'Evreux, qui s'intéresse à moi, est ma sœur; elle a vingt-deux ans; elle s'appelle

D,^,-„...,Cooglc

;t60 lakfubk: di: courrier de LYO^

Bfjroldv; elle est à Evreiix depuis huit ans, cliez une dame à qui je l'ai remise à Paris et qui la emmenée A Evreux; cette dame s'appelle M"° Godart; elle ne fait rien ; elle a fait apprendre à ma soeur l'état de couturière, que ma sœur exerce.

D. — Tout ceci est fort intéressant, sinon trèsvéïidique; mais la mère de la petite fille?

II. — Je crois pouvoir vous répondre très respcclueusemcnt que celte question n'intéresse pas mon accusation.

D. — Comme il vous plaira, n

Mais la Justice ne fut point aussi discrète.

La mère de l'enfant fut en effet retrouvée et convoquée, le i/| pluviôse an Ml, devant le magistrat de sûreté d'Evreux, aui|ucl, les larmes aux yeux, elle fil l'aveu de sa faute et de l'indignité de Koussy ;

11 Je me nomme, déclara-t-elle, Sophie Godart; je suis ilgée do vingt-huit ans et veuve do François Miquet. Mon mari avait été arrête à Paris comme prévenu de fabrication de faux assignats ; il fut assassiné dans les prisons à l'époque du a septembre. Alors, je revins dans ma famille à Evrcu\. Cinq à sis mois après, je retournai à Paris. J'y vis Roussy j\ l'hôtel de Tours où j'étais logée et oîi il vint me voir. 11 me fil des propositions de mariage que j'eus la faiblesse d'écouler'. Il me mena alors l'i Gt'nes, squ pays. Sa famille m'a paru y être très distinguée, et sa sœur a épousé une personne élevée à une dignité éminente,

« Etant k Gènes, j'eus de Roussy une petite fille qui a maintenant sis ans et demi. Roussy fit ensuite un voyage en Esjiagne, où il me conduisit, non sans diffi-

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âFFAlRK ROLSSV, DIT " BËHOLDV " 361

culte. Voyant qu'il ne remplissait pas les promesses de mariage qu'il m'avait faites, et ne pouvant plus me dissimuler que j'étais abusée par cet homme, je le quittai et restai sans vouloir le voir dans une pension en Espagne, où je travaillai pour exister. Cette époque date de cinq à six ans environ. Je n'ai pas depuis revu Koussy, et suis, il y a à peu près huit mois, revenue en France dans ma famille.

« Oui ! je me rappelle encore qu'étant à Madrid, Roussy fut arrêté comme soupçonné de vol. La police ayant su que j'avais vécu avec lui, je fus inlerrogée sur la nature de mes liaisons avec lui, sans être nullement inquiétée davantage. Voilà toute mon histoire et toute ma faute. >i

Sophie Godart ctait une personne plutôt petite, mais fort jolie, et qui ne pouvait se consoler d'avoir été ainsi abusée par Roussy. Désormais, son unique affection au inonde était sa fille. Elle était revenue avec elle se réfugier cJicz sa mère.

Cette dernière élait loin de jouir à Evreux de l'estime générale; elle avait la réputation d'être peu délicat* et d'avoir, « par une éducation vicieuse et de mauvais principes, exposé ses filles aux dangers et aux malheurs de la séduction ' ».

La sœur de Roussy avait longtemps été en pension chez cette femme, mais elle s'y élait vite déplu et ne s'y trouvail point heureuse. On disait même, à Evreux, que, par la connivence de la veuve Godart, son innocence avait été abusée par un célibataire qui logeait sous le même toit et qui était déjà l'amant de la sœur de Sophie, Romaine Godart, laquelle avait alors prc-

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361 L AFFAIRE DU COCRRIEK DE LYOX

féri; quitter Evreux pour se réfugier à Paris, diei une dame Mairet. me des Boucheries.

Le soir même du jour, ii pluviôse an Xll, où un jugement venait de rejiousser sa demande en prorogation de df;lai, Roiissï l'ecevail enfin, à la prison de Versailles, la réponse de sa sœur.

Marfeille. le l3 janvier iS04.

Mon 1res cher frère,

Combien ton sort iii'intij restée cl que ta situaliun me rba- ■griiip. J'ai rc^o la lellre (|ui me fait verser lieaucoup de pleurs el dérliîre mmt Ame. Coiiient se peulil qu'i'tan iniicent et étaiil vérilalderaenl l.miis Bér^lili nn te |»ren pmir un autre; mais |ireiis palience, Dieu iii>uk èdera el tu lui fera voir d'iei peut que ce que lu a dit et la vi'rilé. .

Bien qu'il ne me reste presque plus rien, je ne puis te refuser «laler faire le voyage de Gi'nes affin de l'envoyer les papier que lu me demande el qui le sont si nécessaire. Pour cet effet, iimn très cher frère, je suis obligée de Vendre le peut qui me reste encor pour ma route et pour l'envoyer quelque argent ; je te (lirais que je doit partir dans 4 jour d'ici, et que je le ferais paser desuïte les papier dès que je les aurel, inMi soit tranquille » ce sujet et cojnle surninn amilii< el mon zèle pour faire (mil ce quil dépendras de moi.

Maigret toute ma bone volonté, je ne puis l'envoyer que 5 louis, soit persuader que le bon cœur iest mais les forces manque, mais espérons que Dieu nous èdera.

Ta Sœi'r.

Les forces manquèrent -et les rôcUemenl à cette pauvre fille, et même se mit-elle en route pour Gênes? Toujours est-il que Roussy neul d'elle d'autres nouvelles, et que jamais il ne reçut ces fameuses pièces qui devaient faire éclater son innocence.

Celle-ci éclata si peu que, ayant été traduit le

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AFFAIRE BOUaSV, . DIT (. KÉROI-UY a 363

28 pluviôse an XII devant le Tribunal criminel de Versailles, Roussy, après l'audition de iS ténioins, toujours lea mêmes, se vit convaincu d'être l'un des auteurs de l'homicide commis sur les personnes d'Escoffon et d'Àudebeit, ledit crime suivi de mort.

Vainement, son défenseur, le citoyen Maugeret, avait soutenu que dans toute l'affaire il n'avait i^té question que de six individus, et que pareil nombre ayant été condamné h mort et exéculù pour ce crime, on ne pouvait point en condamner un septième, à moins de réhabiliter Lesurques. Cependant la déclarationdujury, qui reconnaissait coupable le soi-disant I^uis Béroldy, avait été unanime. Il est vrai que les renseignements recueillis sur son compte par le préfet de Police avaient édifié lea jurés et levé leurs derniers scrupules. Des recherches faites, il résulla, en effet, que Uoussy, dit H Ferrari », était passé en France au moment de la Révolution, alors que son père venait d'être brûlé vif en Italie pour cause d'empoisonnement.

Comment vécu t-il à Paris? De détournements et de rapines sans doute, car, dès le aa janvier 1790, il était arrêté sous le nom de m Jean Ferrari », natif de Parme, en Italie, pour vol de dcu\ portefeuilles; mais ce n'était que pour s'évader du Châtelet le ag mai suivant.

En l'an I, on le retrouve détenu à Bicêtre d'où il s'évade encore, « travesti en chirurgien », mais il est repris quelque temps après, et, comme nous l'avons vu, transféré à Saint-Lazare.

Le 8 germinal an 111, il était de nouveau arrêté et conduit à la Force, cette fois sous l'inculpation de complicité d'assassinat et de vol. Il déclara alors se nommer (i Joseph Houssy », être bijoutier, natif de Venise. Mais, faute de preuves, il fut relaxé par le jury d'accusation.

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Le 9 pluviôse an IV, nouvelle arrestation au café de Châtres, pour vol d'une montre, mais pareillement remis en liberté faute de preuves.

Enfin, le 8 germinal de la mi^me année, il élait encore arrêté, avec un nommé François Desbarres, en flagrant délit de vol avec effraction chez le citoyen Gogly, orfèvre, demeurant à Paris, division de la Cité. Mais ils parviennent à corrompre l'agent de police chargé de les extraire du Bureau central pour les conduire devant le citoyen Bucquet, juge de paix de la division de la Cité. L'agent, moyennant une somme qui aurait été considérable, les laissa filer en chemin.

Roussy se lia alors d'il ne étroite amitié avec Dubosq.

Peu de jours après l'assassinat du courrier de Lyon, nous le voyons partir de Paris avec sa maîtresse, Sophie Godart, pour se rendre en flalie où il se trouva plus à l'abri des recherches individuelles.

Mais il ne veut point quitter la France sans, en passant à Lyon, embrasser sa sœur Jeannette, qui y est domestique chez les époux Chomier, marchands de chapeaux,

Accompagné par Sophie Godart et présenté à eux sous le nom d' " Escoti » , par son ami Vidal, lequel est venu précipitamment dans cette ville chercher un refuge, il reçoit le meilleur accueil auquel ne sont point étrangers sa bonne tenue, son élégance et le charme de la jeune femme qu'on s'accorde à trouver gracieuse et jolie,

La sympathie est telle qu'on décide de dîner le soir même tous ensemble aux « lïretaux n.

Le dîner, auquel assistaient Chomier et sa femme, Vidal et Roussy, chacun avec leur maîti-essc, ainsi que

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AFFSIBK B0US8Y, DIT " BÉROLDY " 365

Jeannette Béroldy, fut des plus gais, ce qui n'empêcha point, au dessert, de parler afTaires.

Roussy déclara qu'il venait de Paris, qu'il était descendu avec sa femme à l'hùtcl de Provence, place de la Charité, et qu'il se rendait en Italie pour faire le commerce d'agiotage. Puis il fut question de chapeaux, et comme les alTaires, au dire de Cliomier, étaient loui-des actuellement à Lyon, Roussy lui proposa de lui en prendre pour 600 francs pour les vendre en Italie. C'était là un débouché inespéré auquel il n'avait point dû songer.

La proposition était si obligeamment faite qu'elle fut acceptée, et, le lendemain, le •< pscndo Escoti » revint chez Chomier convenir du prix, de la qualité et de la quantité des chapeaux qui, pour son compte, devaient être expédiés à Marseille, à l'adresse d'un nommé (I Prati ».

Après s'ôtre assuré du cours du papier-monnaie, Roussy insista pour payer en mandats territoriaux, sachant à merveille qu'ils étaient plus que jamais discrédités et réputés irrécouvrables, mais Chomier, qui ne connaissait que les assignats, exigea d'être réglé en - cette monnaie.

Force fut doiic à Escoti de lui compter aussitôt pour les a 00 louis, montant de la facture, i33o 000 livres d'assignats, sojt G65o pour un louis.

Le lendemain, malgré l'heure matinale, car il était à peine cinq heures du matin, Chomier vint avec Jeannette au coche Saint-Jean, qui parlait pour Avignon, faire à Escoti et à sa femme des adieux touchants.

Jeannette aurait bien voulu que son frère l'ommendt en Italie, Roussy, désireux de ne point laisser en France derrière lui trop de traces ni trop d'attaches, y

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366 L AFFAIRE DU COLBBIEB DE tVON

eût sans doute consenti, mais Sophie Godart s'y opposa absolument'.

Pour consoler Jeannette, Roussy lui offrit un petit trousseau, et lui donna quelque argent, qu'il tira d'un grand mouchoir blanc où il semblait y avoir toute une fortune.

L'opLTation que Chomîer avait 'faite avec Roussy devait être cause de sa ruine, car les assignats ne firent que baisser, et des i 33o ooo qu'il lui avait remis pour prix des chapeaux, c'est à peine s'il en tira a5 louis, tandis que le lendemain même les mandats territoriaux montèrent du double.

Ses regrets étaient d'autant plus amers que Escoli lui en avait offert pour looooo livres, et il ne demandait que des chapeaux en échange!

C'eût été pour lui la fortune, tandis que maintenant, complètement ruiné, il en était réduit à travailler chez les autres pour gagner misérablement sa vie.

Le séjour de Roussy à Gûnes fut de courte durée; il n'y demeura que le temps nécessaire aux couches de sa maîtresse, dont la grossesse fut pour lui une surprise et une déception, car il la croyait bréhaigne,

Cette charge et la présence de ce petit être dans sa ■ vie d'aventures lui devinrent bientôt insupportables, et il ne chercha dès lors qu'à se séparer de celle avec laquelle il vivait depuis près de dix ans.

Cet abandon eut lieu peu après leur arrivée à Madrid.

Sa famine était, en effet, trop connue à Gênes et même en Italie, pour qu'il pût jouir impunément des

1. Cette optMsition de Sojihie Godart dous co flrn era t dans notre opinion qu'elle n'était point au courant de K pirl c patio

celui-ci l'eût facilement convaincue.

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AFFAIRE ROl.S.SV, DIT (I ItËKOLDV Jl 307

vols qui consUluaient ses seuls moyens d'existence. La France, d'autre part, lui était fermée. Il opla pour l'Espagne.

Il débuta ù Madrid avec une bande c[ui était parvenue à dérober, dans une église de cette ville, un cheval qu'ils savaient être un présent du roi et qu'à ce titre ils croyaient en or; mais les voleurs furent euxmêmes volés, car c'est à peine s'ils purent en tirer 20 et quelques livres en argent.

Puis, ce vol étant demeuré impuni, ils enlevèrent, à peu de temps de là, dans l'église des Princesses, la couronne de la Vierge, garnie de diamants, un collier de perles fines et plusieurs autres objets précieux.

Enfin, un troisième vol de montres d'or à répélilion, enricbies de diamants et de perles fings, et d'une grande quantité d'argenterie, fut également par eux commis à Madrid cbez un bijoutier.

Tous ces objets dérobés à Madiid étaient en grande partie écoulés à Marseille par Praki dit v Bresson ii, le mari de la soeur de Roussy, à laijuelle était précisément adressée la lettre rapportée au début de ce chapitre.

Le principal coupable, Antonio, s'élant étranglé dans sa prison, nous avons vu que Roussy fut remis en liberté, bien qu'il se fût toujours refusé à faire connaître à la justice royale le nom de ses compbces, ou peut-être plutôt en échange de cette discrétion.

Après le verdict du jury, qui le déclarait coupable d'assassinat des courrier et postillon de la malle de Lyon, et avant que la Cour ne se retirât pour en délibérer, Béroldy insista encore vivement, mais vainement, pour qu'il fût sursis au jugement, disant qu'il savait que les pièces qu'il attendait d'Italie étaient arrivées à Marseille ; '

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368 I. APKAIBE DU COURRIER DE LÏO^

qu'en tous les cas, il avait le plus grand intérêt, intérêt qu'on ne saisissait gu6re, à produire l'extrait de naissance de l'enfant qu'il avait eue avec Sophie Godart.

Vainement aussi réitéra-t-il la demande qu'en termes obséquieux ' il avaitfaite par écrit quelques jours auparavant au ministre de la Justice pour lui demander un entretien afin de lui dévoiler des secrets importanls, disait-il.

Ces requêtes n'étaient en réalité que des moyens dilatoires imaginés pour donner le change et relarder le moment fatal de la condamnation.

Mais le Tribunal, présidé cette fois encore par u Monsieur i> Cholet, considérant, sur les réquisitions du Commissaire du Gouvernement Giraudet, que les débats étaient commencés et qu'ils ne pouvaient être interrompus ni suspendus, décida qu'il n'y avait point lieu de s'arrêter aux demandes de l'accusé et, le ag pluviôse an XII, condamna à la même pcihe que celles

1. D Grand Juge, <''criTnit-il, le nommé Louis UBroldy, Italien 4e nation, a l'honneur de vous supplier dans les termes les plus expressifs, les plus susceptibles de votre dignité et de la sunei)lance atlachôe it votre grand ministi're, qui, comme accusé d'ua grand fait, aies choses les plus intéressantes à vous communiquer et des pajiiers k vous remettre qui pourraient devenir de la plus haute importance pour le gouvernement, lis août absolument étrangers k l'inculpation dirigée contre lui.

A cet effet. Grand Juge, votre oreille attentive à la juste réclamation du malheureux qui est aous la domination de votre justice, lui est an sûr garant que vous daiguerei ordonner i cb qu'il appartiendra, de le faire conduire devant vous, ou lui envoyer une personne de votre choix, k qui il puisse, sans rf'serve. faire part de tout ce qu'il aurait de plus secret k vous communiquer.

J'ose espérer, Grand Juge, que votre dignité daignera m'honorer de la plus promi)le réjionso, car le cas est urgent. Salul ei profond re.epect.

BÉROLDt.

Maison dejustice Ji VorsaUles, le 12 pluviôse anXll.

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AFFAIRK ROrsSÏ, DIT " IlÉBOLDÏ " 369

dont, les années précédentes, avaient été frappés les autres complices du crime : Roussy ou Rouchy ou Rossy, dit v Ferrari ii, dit » l'Italien » ou le « grand Italien «, ae disant « Louis Béroldy ».

Celte fois encore, le pourvoi formé par Roussy fut

rejeté par la v Cour » de Cassation, suivant arrôt du

- liî prairial an \I1, et le ii messidor à midi, Roussj,

dit (( Béroldy » était exécuté sur l'échafaud, dressé âcet

effet, à Versailles, place du Grand-Mon treuil.

C'était ia septième et dernière t(*te qui devait tomber'.

Le 1 1 messidor, le matin même du jour où Roussy allait subir cette exécution, le u Procureur général impérial près la Cour de Justice criminelle de Seineet-Oîse >• se transporta à la maison de justice et fit appeler le condamné. II lui annonça tiu'il devait subir dans quelques heures la peine capitale, et lui demanda si, dans un moment aussi grave, il n'avait point à faire quelques déclarations qui pussent être utiles à la société et a la sûreté publique.

« Non, répondit Roussy.

— Avez-vous connu le nommé Lesurques ?

— Non.

— Vous comprenez à quel point voire déclaration intéresse la famille Lesurques, si ce dernier a été condamné quoique innocent, ou la société et la Justice s'il a été condamné comme coupable.

1. La condamnation de llousay avait, niin compris les frais d'extradition, coûté kl'Etat 2895 fr.(6, dans lesquels : 1117 francs, indemnité aux deui experts -traducteurs et anx témoins ;' 004 frnnes, copie delà procédure fournie k l'accusé; Ï50 francs, frais d'e'ïécution et d'impression du jugement; :ra fr. 90, ciutioiis k lomtûn ;

150 francs, frais de transi'Èi'eineiit de l'atcusé depuis Bayi>niio.

D,^,-„cu.,Googlc

— Je ne puis que persister à déclarer que je ne connais pas et n'ai jamais connu Lesurques, et que je suis innocent. »

Puis il s'apprêtait à signer, quand il observa qu'il était inutile de mettre le mot u innocent », puisqu'il allait périr comme coupable ; i! ajouta qu'il ne signerait point et ne voulait signer aucun papier.

Cependant, le même jour, immédiatement après l'éxecution, M. Grandpré, curé de la paroisse Notre- Dame de Versailles, se pi-ésentait au domicile de M Delapalme, substitut du Procureur Général Impérial de Versailles, et annonçait qu'il venait d'assister le nommé Roussy, dit h Bérpldy », jusqu'au lieu du supplice; qu'arrivé là, Roussy lui avait déclaré qu'il l'autorisait à dire à ses juges que le jugement qui le condamnait était bien rendu.

« N'a-t-il point fail également de déclaration au sujet de Lesurques i* demanda aussitôt M. Delapalme.

— Roussy, répondit l'ecclésiastique, ne m'a point autorisé à en parler, et ce qui est relatif au jugement qui l'a condamné est seul hors du secret de la confession.

Et sur ce, le prêtre se retira, sans qu'il fût possible au représentant de la justice d'obtenir de déclaration plus précise et sans qu'il fût fait allusion à un écrit quelconque de Roussy, dit (i Béraldy ».

Il n'était donc plus question de ce dernier, de son aveu même, justement exécuté, et les événements qui passionnaient la France, tels que la proclamation de l'Empire, la venue du pape à Paris et le sacre de l'Empereur, étaient une diversion autrement intéressante quand, non sans élonnement, on apprît parles gazettes que M. Grandpré, curé de Versailles, venait de déposer, le i9nivôseanXin,au\minutesdeM"Destremau,

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AFPAIBË BOL'SSY, DIT « UÉROLDV " ;iTl

notaire en cette ville, l'original d'un testament de Roussy, dont on n'avait encore jamais parlé.

Ce testament était ainsi conçu :

Versailles, le 9 inessidor, Vxu XK.

J'ai deciilt're C|iie 1p nome le lesiirque et inoccri mes si'te docalarafion que je doue a imm riinrescur il ne j>oura la «Iccalarer à la justice que Wixe iiirii a prc ma morte,

ixiri Behouiï.

L'annonce de cette nouvelle ne rencontra que peu de crédit. On savait que la famille et les amis de Lcsurqucs, qui avaient tant d'intérêt, non seulement à réhabililcr sa mémoire, mais aussi à récupérer une fortune importante, continuaient à s'agiler et acclamaient tous les régimes successifs pour que leurs supplications réitérées parvinssent plus silrcmcnt à l'oreiUe du pouvoir.

Le délai fixé par B<'roldy pour la publication de ce testament, ainsi que le silence qui avait été religieusement gardé à son sujet n'étaient point, d'autre part, sans causer quelque élonnement, surtout après les déclarations in extremis de celui-ci.

Quant à nous, la sincérité de ce document nous inquiète profondément.

Nous avons tenu à en examiner l'original, ce qu'il nous a été possible de faire, grûce à l'amabilité de M° Dauchez, le titulaire actuel de l'élude de M' Destremau.

Cette curiosité, qui semble avoir été négligée par fous ceux qui se sont occupes de la réhabilitation de Lcsurques et qui se sont contentés de l'expédition se trouvant au dossier criminel, nous a paru en elfct du plus grand inttTÔt.

Mais, ce qui était mieux encore, nous avons pu, en vertu d'une ordonnance de M. le Président du Tribimal

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372 L AFFAEBE DU C0URR1{;R DE LYON

civil de Versailles, obtenue en noire nom par M" Second, avoué en cette ville ', placer, par la photographie, l'original même de cette pièce sous les yeux du lecteur et l'en faire juge.

Confronté avec les pièces de comparaison que nous possédions, telles qu'un carnet de poche de Roussy, et des lettres qui incontestablement sont tout entières de sa main (ce qui n'est pas le cas de toutes), ce « testament de mort » comme l'appelle la procédure, a éveillé sur nous des doutes graves.-

Les écritures, il faut bien le reconnaître, paraissent identiques, mais les fautes d'orthographe qui s'y rencontrent ne semblent pas être de même nature que celles que Roussy commet d'ordinaire.

D'autre part, lui, qui a une tendance à sim'phfier les mots, à les écrire suivant leur prononciation (ce qui résulte plus encore de ses autres lettres que de celle dont le fac-similé cstdonnéàtitrede, comparaison pour la signature surtout ', dans le testament, il les complique, il les allonge.

Au lieu d'écrire h je dcclar », comme il semble que

1. Naus tenons ici à. rendre liimmiage kson amicnleet dévoui^e

2. Vuici deux autres lettres de l!ou.?sy-Bcr'ildy avec leur orthographe ;

1" • Citoyen Magistral, je pi-end la lilierletde vous adresep la prifre que je faite au citoyen Présideii pour que tous ayez la bonté de me drlivri^ uii projé de frabrique qui et écrit en francé anoi que une lettre ilali' de Rouen qui S"n<. dan mè papié en Tutre pouvoir. Daignrii m'accorder celle gràco el recevoir l'assiiranoe de mon profond resi^ct. Déroldj, de la' maison de justice ce 13 frimaire Tan Xll. »

2» <r Citoyen commiser, je touh prie de me fer i'iionneur de me accorder un instant d'eniretieu ayan quelqu chose à tous communiquer, faveur que j'atten de vous. Je vous assurer de vous assurer de jiion profond respect. Votre U*s bunilile serviteur. Wroldy. Le 21 fpiijiere l'an XII. -

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jiiices du dossier i;

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.igniod.yGoOgk"'

AFFAiRK ROUSSY, DIT " BKROLUT n 377

son orthographe coutumière aurait dû l'inciler, il écrit: M je decalere»; il écrit: «decalareniet «decalaracion», au lieu de « déclarer » et de (i déclaration » ; x sixe moi u, au lieu de « si moi » ; u ma morte », au lieu de ti ma mor ».

En outre, s'il connaît mal l'orthographe, celle des noms propres lui est certes moins familière encore, et cependant il écrit u lesurque » correctement, alors que la veuve de celui-ci et ses amis ont pour ce nom une orthographe incertaine. Il est vrai que si le testament est apocryphe ou seulement lui a élé diclé, c'est le mot capital, essentiel, au sujet duquel il ne faut point qu'il y ait de doute, pour lequel une erreur pourrait être dangereuse !

Mais tout ceci, nous le reconnaissons, pourrait peutêtre prêter à discussion.

Ce qui parait plus inadmissible et plus inexplicable, bien que cette singularité n'ait jamais encore été signalée, c'est que, dans ce testament, il va signer : « loui Beroldy », tandis que dans tout le cours de la procédure et dans toutes ses lettres, il ne signe que -a Béroldy » tout court.

Une seule fois cependant il a signé avec son prénom ; c'est dans la lettre dont nous donnons le fac-similé, et cette fois il l'a écrit comme il convenait.

Ce prénom, qu'il porte depuis sa naissance, il doit bien le connaître pourtant ; en tout cas, il n'en a pas oublié l'orthographe entre ta date de la lettre qui nous sert de comparaison et celle de son testament. Et cependant, il signe « loui » sans s et avec un / minuscule.

Ce ne sont point là malheureusement les seules particularités inquiétantes que l'on puisse relever.

Les anomalies morales ne sont pas moins troublantes.

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M. le Procureur général Giraudet nous dira plus tard ' qiie dans une conférence qu'il eut avec M. le curé Grandpré, ce pi'étre lui avoua que ce testament de nioit fut écrit en sa présence, le jour même de l'exécution de son pénitent, et peu d'heures auparavant. Or. s'il en est ainsi, le testament serait donc antidate, el ■dans quel but î

Pourquoi aussi Béroldy va-t-il refuser cette d&laralioD au magistrat chargé de l'inlerroger in extremis ?

Pourquoi va-t-il consentir à ce que son confesseur avoue sa culpabilité, et, par contre, lui imposerde rester muet sur un aveu qui doit cependant lui Être moins pénible et en tout cas porter sur un fait qui lui est davantage étranger?

Pourquoi, surtout, va-t-il exiger quecette proclamation ne soit publiée que six mois après sa mortP

Mais si, au contraire, le testament est, par impossible, l'œuvre du parti de Lesurques, ou sï tout au moins il a été arraché à la complaisance ou k la faiblesse de Roussy, avec probablement la complicité pieuse ou intéressée du confesseur, oh I alors, on comprend à merveille pourquoi le prénom de u Louis » a pu et semble avoir été réajouté avec une orthographe qu'on pensait être la sienne, alors qu'on manquait do pièces d'imitation et qu'on ignorait celle que nous possédons ; on comprend pourquoi le nom de Lesurques, lui, est irréprochable, car le plus souvent on l'écrivait sans s; on comprend surtout pounjuoi un délai a été juge prudent avant sa publication, car si, par suite d'une circonstance quelconque, l'exécution de Roussy venait à être retardée, comme cela avait précisément eu lieu pour Lesurques lui-'même, il ne fallait point que

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