‹ L'affaire du courrier de Lyon: les procès Lesurques, Durochat. Vidal, DubosqChapitre 59 sur 66 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

La famille Lesurques.

Demandes en revieion et es réhabilitation.

M~" Lesurques élail demeurée inconsolable du coup qui l'avait frappée dans ses plus chères alTections, et sa raison s'en était égarée.

Durant tous les procès qui s'étaient successivement déroulés, elle était restée hébétée, insensible à tout ce qui se passait autour d'elle, et incapable de comprendre la tragédie judiciaire qui se poursuivait.

Au procès Dubosq, on dut renoncer à son audition.

Cependant, vers l'an \1, un mieux sensible s'était manifesté, et la raison revenait peu à peu. Après l'exécution de Roussy, elle avait ressaisi toutes ses facultés intellectuelles ; mais ce ne fut que pour comprendre et mesurer toute l'étendue de son malheur I

Elle maudit ces années perdues et comprit que tous ses efforts devaient s'acharner désormais à réhabiliter la mémoire de celui qu'elle considérait comme un martyr de la justice humaine, et à sauver ses enfants

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de la mîisère où la condamnation du chef de famille les avait plongés.

Soutenue par l'cspéiance, stimulée par sa douleur, conseillée par quelques amis et par l'ex-juge de paix Daubanton, assistée de ses deux filles, Mélanie et Virginie, vivant éloignée du monde dans sa petite maison d'Auteuil, elle n'eut d'autre préoccupation que l'accomplissement de cette mission qu'elle poursuivit avec un courage, une persévérance et un dévouement qui ne se démentirent point un seul instant.

Puis, quand elle succomba, afîaiblie par l'âge et par la douleur, après quarante ans de démarches et de supplicatiorts infructueuses, elle ne désespéra point encore et conria à ses enfants la cause que son zèle et sa patience n'avaient pu cependant faire triompher encore.

Tous ses enfants ne purent, hélas! recueillir à son chevet de mort ses dernières pensées.

Son fils, Paul-Joseph I^sui'ques, s'était engagé à dixhuit ans, espérant accomplir quelque action d'éclat et demander à l'Empereur la révision du procès de son père. Mais il partit en i8ia pour la campagne de Itussie. et jamais plus il ne revint ni ne donna même de ses nouvelles. Comme tant de ses compagnons, il avait dû ti^ouver la mort sur un champ de bataille ou durant VelTroyahle retraite tomber terrassé en quelque coin obscur de la terre élrangèrc!

Cette famille infortunée devait être bien cruellcmenl éproux'éc, sans qu'elle eût eu seulement la consolation de voir aboutir et couronner de succès ses incessants efforts.

Quelque aride que puisse paraître l'énumération des suppliques et des mémoires adressés aux pouvoirs publics par tous ceux qui s'intéressèrent à un litre

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LA FAMILLK LESl'ItQIKS 38T

quelcon([iie à la réliabilitation de Lesurques, nous devoDS cependant, pour ôtrc complet, passer en revue toute cette longue théorie qui contient plus d'un enseigneinent ou d'un document intéressant.

Pour la «larlé de cette étude, il nous est possible de diviser ces adresses en cinq parties :

La première, qui aboutira au rapport du Procureur général GiraudeC et à la décision de rejet du 6 août 180O;

La deuxième ira jusqu'à la nouvelle et semblable décision du ministre de la Justice de iSdi ;

La troisième nous conduira au rapport de M. Zangiocomi et à la décision conforme du garde des Sceaux;

La quatrième s'arrêtera au rapport de M. l^boulîe et à la prise en considération par l'Assemblée législative du 19 mars i85i ;

Enfin, l'arrêt de rejet de la Cour de cassation du 17 décembre 1868 clôturera ta cinquième et dernière partie.

Devant cette longue nomenclature, ce qui doit étonner, mais aussi éveiller l'admiration, c'est la ténacité inlassable de la famille l.csurqucs pendant soixantequinze ans, laissant ainsi sans répit le gouvernement, quel qu'il soit, et créant autour de lui, durant trois quarts de siècle, une infatigable et incessante obsession.

Innombrables, en effet, furent les demandes, requêtes, suppliques, pétitions, mémoires, présentés pour la réhabilitation de Lesurques ou la revision de son procès'.

I. Dès frimaire et pluviôse an VI, des requêtes avaient, été présentées au ministre de la Justice, au

i. Pri's de !■).

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nom de la veuve du condamné, pour hâter le jugement Dubosq, qui devait faire éclater l'innocence de Lesutques. Ces requêtes restèrent sans réponse.

Aussi, le i4 ventôse de la même année, adressait-on encore en son nom, mais cette fois au Directoire exécutif, cette pétition :

Lesurqufis a subi son sort el n'a laissé à sa veuve et à ses enrants (ju'opprobre et misère. L'opprobre, la misère vont disparaître, je l'espère; la Nation, le Corps législatif, le Directoire, les Tribunaux sont trop justes pour refuser de nous y BOustraire, lorsqu'ils seront convaincus qu'une erreur seule a causé nos malheurs... Le reste est impossible; encore, dans notre position, serons-nous plus heureux que tant d'autres ; nous n'avons à désirer vengeance de qui (jue ve soit.

Jurés, qui avez déclaré mon époux coupable d'un' délit atroce, vous avez été trompés; témoins, qui aveu cru If reconnaître, vous avez trompé les jurés, mais vos sens vous ont trompés vous-mêmes. La justice que je réclame, que vous sollicitez pour moi, vous-mêmes, j'en suis sûre, juges, jurés, témnins, ]»arent3 infortunés des malheureux assassinés, ne sera arrosée qrie de vos larmes et des miennes; mes enfants en répandront plus tard, ils sont trop jeunes encore pour sentir toute l'horreur de leur situation..-

Directoire, premiers magistrats charges de l'exécution des lois, vous l'Oies aussi de provoquer celles qui ont pu échapper à la prévoyance du Corps législatif. L'humanité, la justice, la sainteté môme de l'institution des jurés récknienl votre intervention pour le présent; pour l'avenir peut^fre vous \ou= hâterez de lemployer, vous vous hâterez de fairi rendre justice a la famille la plus mfortunee Elle ne ^o^s j)arle pas de sa reconnaissance, ^ous mériterez, vous aurcî par là celle de tous les français de I univers, des siècles a venirl Que serait, au prix de celle ci, celle de la -malheu

Veuve Lesurcjues,

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LA FAMILLE LKSL'H(jl'ES ^STl

Celte pétition eut le même sort que les requêtes au ministre de la Justice.

Cependant, en Tan IX, toute ta famille était sans ressources, ainsi qu'en fait foi le certificat délivré le i^ fructidor par le maire de Douai :

Nous, maire et adjoints de ta ville de Douai, certifions h ([ui il appartiendra qu'il est de noloriélé publique i|ue la citoyenne Jeanne CampioD, veuve Lesurques, domiciliée audit Douai avec trois enfants en bas Sge, est sans ressources, et qu'elle ne vit que du produit du travail journalier de ses mains, en lémoin de quoi dûus avons signé le présent certificat pour servit et valoir ce que de droit.

En effet, toutes leurs propriétés avaient été confisquées et vendues i85ooo livres au profit de l'Etat, sauf toutefois 64 ares 34 centiares de terre qui avaient été remis à la veuve à titre alimentaire.

Aussi, après avoir vainement demandé une expédition des pièces utiles à la revision, qui lui furent refusées par la Cour do Versailles, soiis le motif que les mineurs n'étant pas partie au procès, aucune loi ne les autorisait en revision, le tuteur de ceux-ci adressa en l'an XII une supplique au Grand Juge pour provoquer la réhabilitation de la mémoire de Joseph Lesurques, " car. disait-il, toutes les espèces de gloire <loivent former l'auréole de la couronne impériale sur la tête de Napoléon le Grand; celle résuttani d'un aussi grand acte de justice que la réhaLili talion d'un innocent, que le soulagement qu'elle procurera à sa famille ne lui sera pas moins agréable que celle d'arbitre et de pacificateur du monde qu'il possède déjà. »

En même temps. M' Caille, avocat, présentait à l'Empereur lui-même un mémoire dans lequel il exposait <i que les auteurs ou complices du crime étaient six

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et qu6 cependant sept individus avaient été suppliciés», tandis que l'aînjc des enfants, dans une supplique au (I roi », proposait ce filial et innocent marché ;

Nous riîitiirons lotfre que nous avons déjà faite de nous rendre en prison et de resfer dans les fers, si, après la communicalion de la procédure que nous demandons et après avoir nommé une commission d'hommes justes pour examiner cette affaire, nous n'établissons pas dans le plus grand jour l'innotenee de l'inforlunô Lesurquesl

L'Empereur se contenta de transmettre ces requêles à son ministre de la Justice, et, comme elles aussi restèrent sans réponse, le lo février 1806, le subrogétuteur écrivait à Sa Majesté Empereur et Roi :

Lors de son départ pour la grande année, Napoléon Ip Grand, qui est aussi Napoléon le Juste, a prorais justice à la famille Lesurques. De plus grands, intérêts eiiiportaient loin de nous Votre Majesté ; ces intérêts, vous les avez glorieusement réglés pour le bonheur du monde. Maintenant d a ign», Siip, mettre également un terme à la misère et aux chagrins trop prolongés des suppliants infortunés !

M. DaubantOD lui-même, l'ex-juge de paix de la section du Pont-Neuf, crut le moment venu dadresser également à l'Empereur, le 7 mars 1806, un mémoire tendant nettement k la réhabilitation de celui qu'il avait, avec tant de précipitation, arrêté dans son cahinet, le aa floréal an IV.

Voici d'ailleurs en quels termes cet ancien républicain, qui ne tolérait jadis devant lui que les formules révolutionnaires, s'adresse 11 à Sa Majesté Empereur et Koi a :

, FAMILLE LKSURQUE!

Il est de principe que le droil de grâce que voua donnen*! les constitutions de l'Empire, et qui n'est en général qu'une exception, est en partie facultatif et en partie impératif.

Il n'est que facultatif à l'égard des condamnation» juste* ment prononcées.

Il est impératif quant aux condamnationt injustes, et en cst-il une qui le soit davantage que celle de l'infortuné Lesurquesî

Mon devoir m'a forcé à le faire arrêter; une fatalité înnmoevable a forcé les juges à le condamner.

Son innocence est aujourd'huf évidente; ma conscience me t'a dit, il y a déjà longtemps; mais les preuves qui pouvaient et devaient seules en convaincre Votre Najesié, n'ont été complétées que depuis peu.

Puisqu'enIJn elles existent, puisqu'elles élablissent l'injustice ou plutôt l'erreur qui a flétri la famille Lesurques, puisqu'il est impossible de rendre l'existence à Lesurques, il faut rendre l'honneur h sa famille : eet espoir a été sa seule consolation au moment de sa mort ignominieuse et non

Si votre puissance, Sire, était aujourd'hui insuffisanle, elle le serait pour l'éternité.

Ce ne sera pas sous voire règne qu'un tel malheur aura lieu.

Vous avez pu tout vaincre ; vous voulez que justice soit rendue. Vous ordonnerez la revision du procès de Lesurques. Vous jouirez, et le plus tôt possible, du bonheur d'avoir fait un grand acte de justice.

On TOUS admirç, on vous bénira, et la bénédiction du peuple, vous en connaisseï le prix : c'est la gloire d'un monarque pour sa vie et les siècles, c'est celle qu'ont conservée Charlemagne et Henri IV.

Daubanton, Ex-juge do paiï-de la division du Pont-Neuf, à Paris.

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MS I. AFPAlBt; DL* COURRIER DE LYON"

El les preuves qu'il apporte, ajoute le mémoire, il les atteste « sur ce qu'il a de plus sacré, sur l'honneur et la gloire de son pays » ; il ne les emploie que « pour se justifier lui-même de tout l'intérêt qu'il a haulemMit manifesté pour la veuve et les enfants infortunés de l'innocente victime de la méprise, alors presque inévitable ».

Ces preuves d'ailleurs ne sont autres que celles mises déjà maintes fois en avant.

Ce sont les déclarations de Durocliat.

Il est vrai que M. Daubanton, qui en attribuait tout le mérite à son atliiudè, ajoutait que l'élan de sentiment qui avait portt' Durochat à lui faire ses aveux, la satisfaction que ce même Durochat en aurait éprouvée ensuite, l'assurance qu'il donnait de l'innocence de I*suniues qui semblait l'émouvoir sensiblement, enfin sa fermeté et sa résignation après, l'avaient convaincu, lui cependant un juge.

C'est là, il faut bien le dire, un sentiment personnel à M. Daubanton, qui jadis s'était laissé convaincre non moins complètement par les déclarations des femmes Sauton et Grossctéte. Tant qu'il demeura chargé de l'instruction, ta culpabilité de Lesurques ne fit pour lui aucun doute; ce ne fut que lorsqu'il en fut dessaisi, un peu brutalement, certes, qu'il mit en doute cette culpabilité, et qu'il porta à la famille Lesurques un intérêt tel qu'il éprouve l'impérieux besoin de s'en justifier lui-même.

Ces preuves, pour lui, ce sont encore : et la déposition de Perraud ou plutôt son interprétation un peu inexacte de cette déposition , et celle de la femme Alfroy, enfin et surtout le testament de .mort Béroldj- Roussy, lequel aurait mis le sceau à toutes les preuves de l'innocence de Lesurques.

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