CONSTANTIN ET LE VENIZELISME
éclat nouveaux. Conservant le contact régulier avec la terre d'origine, elles y exerçaient de l'influence. Elles reconnurent promptement en M. Eleuthère Venizélos l'homme capable d'ac-. complir l'œuvre de rénovation. Elles l'encouragèrent et le soutinrent. Tout de suite après avoir pris les rênes du gouvernement, l'ancien chef Cretois révéla ce qu'il était. Quoique issu d'une révolution militaire, il renvoya les officiers aux casernes et les soumit à la discipline. Il rétablit le régime constitutionnel faussé par un fonctionnement incohérent. Il assura l'honnête administration des intérêts locaux, stimula les forces productives du pays, allégea le fardeau des impôts, fit voter des lois protectrices du travail, restitua l'indépendance à la magistrature. A la Chambre, il rallia une majorité dévouée. Les anciens partis s'évanouirent. Aucun des vieux hégètes ne put grouper de troupes compactes autour de lui. On ne vit qu'une poussière de contradicteurs. Au regret même du président du Conseil qui eût aimé trouver en face de lui un parti constitué, discutant, il n'y eut plus d'opposition dans le sens parlementaire du mot. Le gouvernement ne l'avait pas supprimée par les moyens en
usage dans d'autres pays, en Roumanie par exemple. Elle avait disparu comme le brouillard devant le soleil. Le venizélisme représentait non une dictature, non la prepotenza d'un homme, mais un régime, des méthodes et des idées conformes à la volonté raisonnée de l'élite et aux désirs instinctifs de la foule.
Au moment où la guerre européenne éclata, le parti libéral était tout-puissant ; le roi ne pouvait songer à faire prévaloir ses vues politiques personnelles. C'est seulement à la faveur des événements extérieurs que prit corps le dessein de substituer le gouvernement personnel au gouvernement constitutionnel.
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M. Venizélos et la guerre européenne.
M Venizélos se trouvait à Munich, en • route pour Bruxelles où il devait rencontrer le grand-vizir afin de régler la" question des îles, quand il connut l'ultimatum autrichien à la Serbie. Aussitôt il prend position. De Munich même, le 25 juillet, il télégraphie à Athènes des instructions dont voici la substance : « Il est du plus haut intérêt de ne laisser subsister aucun doute sur les intentions de la Grèce. La Grèce ne peut rester les bras croisés en face d'une attaque éventuelle de la
Bulgarie contre la Serbie. Elle ne pourrait tolérer une telle attaque, qui conduirait à un agrandissement de la Bulgarie et remettrait en question le traité de Bucarest. Cette attitude lui est imposée également par ses devoirs d'alliée de la Serbie et par l'instinct de sa propre conservation. » En même temps, il envoie une dépêche dans le même sens à M. Théotokis (junior), ministre de .Grèce à Berlin, en le priant d'informer le gouvernement allemand que, si la Bulgarie attaque la Serbie, la Grèce ne pourra rester neutre. Toujours à Munich, il reçoit une dépêche de M. Pachitch, président du Conseil de Serbie, qui lui demande quelle attitude la Grèce va observer. Il répond immédiatement que, éloigné d'Athènes, il ne peut se prononcer officiellement, mais que, de retour dans la capitale, il soutiendra l'opinion suivante : la Grèce doit tenir ses forces prêtes pour les opposer à la Bulgarie dans le cas où celle-ci attaquerait la Serbie ; elle doit protéger cette dernière contre le danger d'une attaque dans le dos et assurer le respect du traité de Bucarest.
Le 2 août, d'Athènes, après délibération en Conseil, M. Venizélos adresse à M. Pachitch
une dépêche officielle dont voici la teneur approximative : « Le fait que l'indépendance et l'intégrité territoriale de la Serbie constituent un facteur capital de l'équilibre balkanique créé par le traité de Bucarest, auquel la Grèce est résolument attachée, suffit pour dicter au gouvernement grec les mesures qu'il doit prendre quant à présent pour venir en aide de la façon la plus efficace à la Serbie, pays ami et allié. Le gouvernement grec croit accomplir son devoir d'ami et d'allié en se tenant prêt à repousser toute attaque de la Bulgarie contre la Serbie. Une intervention armée immédiate de la Grèce serait plutôt funeste à la Serbie. En effet, la Grèce ne pourrait envoyer que de faibles forces pour secourir la Serbie (contre l'Autriche- Hongrie) et, d'autr,e part, sa situation d'Etat belligérant exposerait Salonique, seule voie ouverte au ravitaillement de la Serbie, à une attaque décisive. Le devoir de la Grèce est de tenir ses forces intactes en vue d'une offensive bulgare pouvant mettre en péril les deux pays. »
Le même jour, M. Venizélos fait expédier des dépêches dans le même sens à Londres, Paris, Pétrograd et aussi {mutatis mutandis) à
Sofia. Avec la vue claire d'un homme qui embrasse tout riiorizon politique, il se décide sans perdre un instant et notifie sa décision. A ce moment, Guillaume II, résolu de son côté à mettre en ligne le maximum de forces contre l'ennemi, presse Constantin I®^ d'adhérer à sa politique. Il lui envoie plusieurs dépêches en allemand. Il le dissuade de se solidariser avec les Meuchehnoerder de Serbie. Il lui signifie que, si la politique de la Grèce est opposée à celle de l'Allemagne, les relations de famille du roi en souffriront. Constantin I^^ résiste alors à cette pression parce que son premier ministre le veut et parce qu'il sait, d'expérience personnelle, que son impérial beau-frère se soucie peu de la Grèce. Au printemps de l'année précédente, il avait fait sonder secrètement Guillaume II, à l'insu du gouvernement grec, par M. Théotokis, ancien président du Conseil, envoyé à Berlin pour notifier l'avènement de Constantin P^. D'ordre de son maître, M. Théotokis avair demandé à Guillaume II si la Grèce pourrait éventuellement compter sur l'amitié permanente de l'Allemagne. Sur le moment l'empereur observa la réserve. Mais, plus tard, il fit tenir au roi, par le comte de
Quadt, son ministre à Athènes, la réponse suivante : « Le gouvernement impérail est dans l'impossibilité d'adopter les points de vue grecs. L'alliance qui l'unit à l'Autriche- Hongrie et à l'Italie lui interdit d'entrer dans des pourparlers sur des sujets touchant aux intérêts de ses alliés. L'Allemagne se fait un devoir de seconder sans tergiverser ces intérêts, et ce devoir l'empêche de prendre aucune initiative dans une question rentrant dans la sphère d'influence de ses alliés. Malheureusement, l'Allemagne ne peut rien pour la Grèce. L'ensemble de ses intérêts pousse l'empire vers des Etats dont les vues ne concordent pas avec celles de l'hellénisme. » Ce billet doux fut remis avant l'attaque brusquée de la Bulgarie contre la Serbie et la Grèce. Si germanomane qu'il fût, Constantin devait éprouver un certain frisson en rapprochant la fin de non-recevoir de son beau-frère et la trahison bulgare du 29 juin.
Après le traité de Bucarest, la mauvaise volonté allemande à l'égard de la Grèce avait persisté. Au mois de janvier 1914, à Londres, M. Venizélos pressentit le gouvernement britannique sur la pression qu'il y aurait lieu pour les grandes puissances d'exercer sur la
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Turquie afin d'imposer à cette puissance l'arbitrage de l'Europe dans l'affaire des îles. Sir E. Grey répondit que l'Angleterre irait jusqu'à une démonstration navale pour faire rerpecter la décision de la conférence de Londres, à la condition toutefois que l'Allemagne consentît. Pressentie à son tour, celle-ci « refusa de coopérer et même de consentir à toute action contre la Turquie ayant un caractère franchement inamical ». Bien plus, elle refusa plus tard de s'associer à une simple démarche comminatoire des grandes puissances près de la Sublime Porte. Elle ne cessa d'observer la même attitude durant toute la crise orientale. Au mois d'avril 1914, M. de Bethmann-Hollweg et le baron de Wangenheim, accompagnant Guillaume II à Corfou, déclarèrent péremptoirement à M. Venizélos et à son ministre des affaires étrangères, M. Streit, qu'il ne fallait pas compter sur le concours de l'Allemagne dans les affaires turques et que, si les îles venaient à passer sous la domination hellénique par suite de la faiblesse de la Turquie, cet état de choses ne serait ni permanent, ni définitif. D'après M. de Wangenheim, les îles, suivant la loi de la nature, passeraient sous la domina-
tion du maître du littoral asiatique lors du règlement de la question d'Orient ; on ne pourrait admettre dans le voisinage aucune influence politique, surtout l'influence hellénique.
Ainsi, en ce qui concerne la Grèce, l'Allemagne déclarait s'inspirer non seulement de son alliance officielle avec l'Autriche- Hongrie et l'Italie, mais aussi d'une alliance occulte avec la Turquie. Elle soutenait à fond le Cabinet Enver-Talaat à l'avènement sanglant duquel elle avait contribué au mois de janvier 1913. Elle le poussait dans la voie de l'islamisation et de la turquisation. Elle approuvait la guerre aux privilèges du patriarcat grec. Bien loin de songer à faciliter ou à tolérer le démembrement de la Turquie, elle s'employait avec ardeur à galvaniser l'homme malade. Militairement, elle avait besoin de lui contre la Russie et l'Angleterre ; économiquement, elle se réservait l'exploitation commerciale et industrielle d'immenses régions appelées à un grand avenir. En somme, elle était foncièrement antigrecque. Si elle avait opiné en août 1913 pour que le traité de Bucarest ne fût pas soumis à la révision des grandes puissances, ce Gauvain 3
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n'était nullement pour se montrer agréable à la Grèce ; c'était pour ménager le roi de Roumanie qui entendait conserver le profit de son intervention et qui avait déclaré à ses deux alliées germaniques qu'il ne souffrirait pas de Grande-Bulgarie. Guillaume II avait alors calmé l'Autriche- Hongrie en lui promettant une belle et prochaine revanche de ses derniers déboires balkaniques. En attendant, il n'avait cessé de soutenir ses prétentions, contre les intérêts grecs, dans les affaires d'Albanie et d'Epire. Dans toutes ces questions, comme dans celle des îles, le Cabinet d'Athènes ne trouva d'appui que près de la Triple Entente. Malgré quelques défaillances, celle-ci avait pour principe que les peuples chrétiens placés sous la domination ottomane avaient droit à certaines libertés et que, si l'empire ottoman venait à se dissoudre en tout ou en partie, ils devaient être appelés à constituer des Etats indépendants. Au contraire, l'Allen^agne déniait toute existence autonome à ces peuples. Elle ne faisait d'exception que pour l'Albanie, parce que l'autonomie réclamée pour cette province anarchique recouvrait effectivement un protectorat autrichien. Le prince Guillaume
de Wied, désigné comme inbret d'Albanie par la conférence de Londres, était un simple serviteur de Vienne et de Berlin. Il était chargé de contrecarrer de toutes ses forces l'influence serbe et l'influence grecque.
Dans ces conditions, M. Venizélos ne dut pas avoir grand'peine à rallier Constantin I^^" à sa manière de voir dans les premiers jours d'août 1914. Avec sa franchise habituelle, il s'expliqua nettement avec le comte de Quadt. Il lui exposa que, dans la guerre qui commençait, il serait inconcevable que la Grèce prît parti contre les trois puissances protectrices dont les intérêts concordaient avec les siens ; en conséquence elle resterait neutre tant que l'équilibre balkanique créé par le traité de Bucarest ne serait pas compromis. Dans une dépêche officielle du mois d'août, le gouvernement allemand reconnut le bien fondé de la thèse du Cabinet d'Athènes. Comme la Bulgarie subordonnait son intervention à la garantie de la neutrahté grecque, elle s'abstint provisoirement. Guillaume II n'insista pas près d'elle parce que l'état-major de Berhn, préoccupé d'opérations plus importantes ailleurs, ne voulait pas encore s'engager à fond dans les
Balkans. Il mit en jeu d'autres moyens.
Dans la seconde quinzaine d'août, M. Venizélos tint à préciser devant l'Entente la situation du gouvernement qu'il dirigeait. Au plus fort de la ruée germanique contre la France, il jugea convenable d'informer les Cabinets de Paris, de Londres et de Pétrograd qu'il était en sympathie avec eux et que la Grèce pourrait mettre ses forces à leur disposition pour les opérations à venir dans les Balkans. La France et l'Angleterre prirent acte de cette offre et répondirent qu'elles y donneraient suite le cas échéant. En outre, George V télégraphia à Constantin I^^ pour le remercier et l'informer qu'il envoyait l'ordre à l'Amirauté britannique de s'entendre avec l'état-naajor grec sur le mode de coopération des forces des deux pays. Constantin I^'' répondit par un télégramme amical disant que l'état-major naval grec était prêt à conférer avec les agents de l'Angleterre. Cet échange de dépêches eut lieu par l'intermédiaire de l'amiral Karr.
A ce moment se place un incident significatif. La conférence gréco-turque, qui devait se tenir à Bruxelles avec la mission de liquider tous les
différends entre les deux pays, fut transférée à Bucarest. Là, Talaat Bey ne se contenta pas de formuler au sujet des îles des revendications inacceptables ; il s'efforça de nouer une coalition turco-bulgaro-gréco-roumaine contre la Serbie. Malgré ses finasseries, il découvrit le jeu de l'Allemagne dont il tenait les cartes. M. Venizélos repoussa nettement la combinaison et rappela à Athènes ses deux délégués, MM. Zaïmis et Politis. Guillaume II ne se découragea point. Se rendant compte que la présence de M. Venizélos au pouvoir constituait un obstacle insurmontable à la réalisation de son plan balkanique, il entreprit de le renverser avec le concours des anciens partis. M. Streit, ministre des affaires étrangères, dont M. Venizélos avait cru pouvoir utiliser la compétence en matière internationale sans concevoir la possibilité d'une trahison de sa part, se fit l'instrument de ce complot. Il recommanda la guerre contre la Serbie. M. Venizélos déjoua aussitôt la manœuvre. Il invita M. Streit à démissionner et repoussa la suggestion germanique par 'ces mots : « La Grèce est un trop petit pays pour commettre une aussi grande infamie. » Il maintint 120.000 hommes sous
les armes et fournit à la Serbie toutes les facilités désirables pour son ravitaillement en nmnitions et matériel de guerre par le port de Salonique et la ligne du Vardar.
La première démission de M. Venizélos.
A la fin de l'automne 1914, l'état-major de Berlin ne semblait pas encore décidé à l'action balkanique. H y a tout lieu de croire qu'il n'encouragea pas la seconde offensive austro-hongroise contre la Serbie. Mais le général Potiorek, commandant les forces de la monarchie dualiste sur cette frontière, était impatient de cueillir des lauriers. Plein de dédain pour les Serbes, il crut avoir facilement raison d'eux. Il se mit en campagne sans que le Cabinet de Berlin eût préparé la coopération bulgare. Toujours dissimulé, le tsar Ferdinand
ne mit pas ses armées en mouvement. Il affecta d'observer officiellement la neutralité afin de ne pas provoquer une contre-intervention grecque. Seulement il mobilisa ses comitadjis, leur fournit des armes et même des canons, et leur permit de faire irruption en plein territoire serbe. En décembre, lorsque les Serbes se trouvaient dans une situation presque désespérée, les comitadjis bulgares se ruèrent en Serbie et firent sauter sur le Vardar et près de Zaïtchar les ponts des seules voies de communication par où la Serbie restait reliée à des pays amis. Le Cabinet de Sofia se lava les mains. Il prétendit que les auteurs de ces raids étaient des Macédoniens. Macédoniens ou non, ces gens étaient armés et soudoyés par la fameuse Organisation intérieure bulgare, qui était en rapports intimes avec le gouvernement et ne pouvait opérer qu'avec sa complicité. Si, contrairement aux prévisions, la Serbie n'avait pas magnifiquement rétabli ses aflaires par un effort surhumain, la Bulgarie serait accourue à la curée. Mais les armées Potiorek furent finalement complètement défaites. EHes durent repasser la frontière après avoir subi des pertes énormes en hommes et en matériel. L'Organisation in-
1^"^ DÉMISSION DE M. VENIZÉLOS 41
térieure fit rentrer ses comitadjis et la Bulgarie attendit une meilleure occasion.
De craiiite qu'elle se décourageât et fût tentée, sous la pression des russophiles, de passer à l'Entente, l'Allemagne conclut avec elle, dans les premiers jours de 1915, un arrangement financier complémentaire du contrat d'emprunt signé peu de temps avant la guerre et non exécuté en raison des circonstances. Le syndicat des banques allemandes et austrohongroises qui s'était engagé à prêter 500 millions à la Bulgarie lui consentit, contre des bons du Trésor acceptés au pair, une avance de 150 millions à 7 1 /2 O/O, dont 75 millions payables immédiatement, et le reste à raison de 10 millions par quinzaine à dater du 14 avril. Au moyen de ces acomptes par quinzaine, l'Austro-Allemagne tenait en laisse le Cabinet Radoslavof.
Vers le même temps, après de longs atermoiements, la Triple Entente se décidait à entreprendre contre les Détroits une action destinée à rouvrir ses communications avec la mer Noire et à mater la Turquie. Désireuse aussi de protéger la Serbie contre une nouvelle offensive, elle se préoccupa de s'assurer le concours