A I F A I R E GRECQUE
matériel de la Grèce qui lui était précieux à trois points de vue : l'intimidation de la Bulgarie, l'usage de la flotte pour les transports et la surveillance de la mer, l'occupation de bases d'opérations dans le voisinage des Détroits. Le 24 janvier. Sir Francis Elliot, ministre d'Angleterre à Athènes, communiqua à M. Venizélos un télégramme de Sir Edward Grey proposant à la Grèce « moyennant de très importantes concessions territoriales sur les côtes de l'Asie Mineure » une action concertée dans les Balkans. A ce moment, le Cabinet de Londres nourrissait encore des illusions sur le compte de la Bulgarie. Malgré tout ce qui venait de se passer, il espérait qu'elle céderait à ses instances et consentirait à se ranger du côté des Alliés. M. Venizélos fut si séduit par la perspective de reconstituer l'Hellade historique en Asie Mineure qu'il se montra disposé à céder à la Bulgarie les districts de Cavalla, Sari-Chaban et Drama (environ 2.000 kil. carrés) et à ne pas s'opposer à la cession à la même puissance d'une partie de la Macédoine serbe. Il mit à cela des conditions qui paraissent avoir été finalement agréées >par le Conseil des ministres et le roi. Mais l'attitude hostile de la
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Bulgarie et la décision de la Roumanie de s'abstenir empêchèrent de donner suite à ce premier projet (^), Il fut repris peu après en vue de l'expédition des Dardanelles seule. C'est à cette occasion qu'éclata le premier conflit entre M. Venizélos et Constantin I^^.
Les Cabinets de Paris et de Londres renouvelèrent alors à celui d'Athènes leurs offres en Asie Mineure en demandant seulement en échange la coopération de la Grèce à l'expédition des Dardanelles. Après des pourparlers assez rapides, M. Venizélos fut en mesure de présenter un projet ferme qui fut discuté, les 3 et 5 mars, dans deux Conseils de la Couronne où figuraient les anciens premiers ministres. Aux termes de ce projet, qui avait l'assentiment de Paris et de Londres, toute la flotte grecque devait coopérer avec la flotte francoanglaise, mais la participation des forces de terre était limitée à une division (15.000 hommes), le reste de l'armée devant tenir en respect la Bulgarie. Plusieurs objections furent présentées. On observa que les propositions venaient seu-
(^) On trouvera le récit détaillé de cette négociation dans le livre de M. Léon Maccas : Ainsi parla Venizélos, p. 34 et 35.
lement de la France et de l'Angleterre, et que la Russie s'opposait à ce que des troupes grecques entrassent à Constantinople, M. Venizélos put répondre que la Russie avait donné son consentement et que les Cabinets de Londres et de Paris se chargeaient de concilier pour les détails les points de vue grecs et russes. D'autre part, on mit en avant l'opinion de l'état-major grec, d'après laquelle les Dardanelles ne pouvaient être forcées au moyen d'une action navale isolée. A la suite d'études approfondies, l'état-major était arrivé à la conclusion qu'il fallait débarquer au moins trois divisions sur les côtes du golfe de Saros. Cette objection n'était que trop bien fondée. Mais on pouvait la combattre en recommandant précisément aux Alliés l'action par terre dans la région indiquée qui semblait en effet bien choisie. On souleva aussi des difficultés à propos de la délimitation et de l'administration des territoires asiatiques promis. M. Venizélos réfuta tout et s'attacha à faire reconnaître l'immense intérêt pour la Grèce d'apparaître en Orient aux côtés des grandes puissances occidentales et de s'assurer ainsi un magnifique domaine de 120.000 kilomètres carrés, habité
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par de florissantes colonies hellènes, qui compléterait merveilleusement les possessions actuelles du royaume et consoliderait l'occupation des îles. Le roi leva la seconde séance sans rien .décider. Mais, le lendemain, il fit connaître son refus. M. Venizélos lui remit sa démission qui fut acceptée. M. Gounaris fut chargé de constituer un nouveau Cabinet avec l'autorisation de dissoudre la Chambre. Il s'adjoignit, comme ministre des affaires étrangères, M. Zographos, ancien haut-commissaire en Epire.
M. Venizélos ne crut pas devoir à cette occasion provoquer un conflit constitutionnel. Il a dit pour quelles raisons, dans les termes suivants, au correspondant de l'agence Havas, le 13 mars 1917 : « En février 1915, l'action du roi pouvait être considérée comme constitutionnelle, tout au moins quant à la forme, car, un désaccord ayant surgi entre la politique royale et la mienne, on pouvait estimer, les dernières élections remontant à trois années et la nouvelle Grèce n'étant pas encore représentée au sein du Parlement, on pouvait estimer, dis-je, qu'il appartenait au pays de décider. Il m'était loisible de regretter cette procédure et même de la trouver nuisible.
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mais je n'avais pas le droit de me révolter ». Il ne se révolta point, mais il exposa sans retard la situation créée par sa chute. Ayant convoqué chez lui les députés du parti libéral, il leur montra les conséquences de la décision de Constantin I®'" : « Nous avons laissé échapper une occasion unique. Le mal fait est irréparable. Rien ne saurait arranger les choses, même au cas où notre gouvernement rappelé au pouvoir serait invité à appliquer la décision qu'il avait prise. » Attaqué ensuite par son successeur et la Cour, il publia deux lettres-mémoires qu'il avait adressées au roi dans les derniers jours de la crise. Ces deux lettres ont un intérêt historique. Avec .une lucidité prophétique, le ministre explique au souverain que le sort de l'hellénisme est lié au succès de la Triple Entente et qu'au cas où l'Austro-Allemagne triompherait, la Bulgarie s'emparerait de toute la Macédoine y compris Salonique, la Turquie reprendrait les îles, l'hellénisme serait exterminé en Asie Mineure, et la Grèce retomberait dans l'état où elle croupissait avant la première guerre balkanique. Le résultat ne pourrait pas être plus désastreux si la Grèce, alliée à la Triple Entente, était battue avec elle. Son