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intérêt vital lui commandait de profiter de l'état de guerre entre la Turquie et l'Entente pour délivrer les centaine^ de mille Hellènes vivant sur les côtes d'Asie, permettre aux 200. OÔO réfugiés d'Anatolie de regagner leurs foyers, et doubler le territoire du royaume, déjà doublé depuis 1912 : « Votre Majesté, disait en terminant M. Venizélos, se trouve dans toute la force de l'âge non seulement pour créer, par son épée, une plus grande Grèce, mais aussi pour consolider cet exploit militaire par une réorganisation politique parfaite du nouvel État et pour remettre à votre héritier, quand l'heure sera venue, une œuvre achevée, surhumainement grande et telle qu'il a été donné à peu de princes d'accomplir. «
Nettement posé, le problème avait été résolu contre l'avis de M. Venizélos et le sentiment général. Les anciens présidents du Conseil appelés aux Conseils de la Couronne avaient reconnu que le gouvernement était d'accord avec l'opinion publique, et M. Théotokis, qui pourtant était dans l'opposition, avait déclaré au roi qu'il n'accepterait pas d'appliquer sa politique. On ne sait dans quelle mesure Constantin P^ était alors engagé envers
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Guillaume II. Diffàcilement pouvait-il à cette époque invoquer le danger pour la Grèce d'être écrasée. Les Russes étaient encore sur les Carpathes et Przemysl, investie de toutes parts, allait capituler quelques semaines plus tard. L'intervention italienne se négociait. Toujours est-il que, sous le ministère Gounaris, les négociations reprirent entre Athènes et l'Entente. M. Zographos ne cessait d'affirmer ses intentions amicales à l'égard des puissances protectrices. Le 14 avril, en réponse à une demande de participation à la guerre contre la Turquie en date du 10, il proposa le concours militaire de la Grèce à condition que l'Entente garantît l'intégrité continentale et insulaire du royaume pendant la durée de la guerre et un certain temps après, qu'une convention navale militaire entre les états-majors réglât les conditions de la coopération et qu'un traité fixât l'étendue des concessions territoriales promises en Asie Mineure. Il devait être entendu que l'objectif définitif de la guerre serait la dissolution de l'empire ottoman.
Ces propositions furent-elles faites de bonne foi ? On n'oserait l'assurer. En tout cas, elles méritaient d'être prises en sérieuse considéra-
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tion. Elles ne contenaient aucune prétention inacceptable. La phrase sur la dissolution de l'empire ottoman souleva, paraît-il, des inquiétudes. Cependant il était bien naturel que le gouvernement grec eût à se prémunir contre une solution bâtarde qui l'aurait laissé, à la paix, en face d'une Turquie avide de revanche. Si les diplomates occidentaux s'effarouchèrent devant la perspective ouverte, c'est qu'ils comprenaient moins bien que les Orientaux les éléments de la question d'Orient. Quant à la garantie de l'intégrité territoriale, c'était dû. Ce fut elle pourtant qui semble avoir empêché les pourparlers d'aboutir. Toujours férus de l'idée de gagner la Bulgarie, les Cabinets de l'Entente se réservaient de lui offrir la Macédoine orientale avec la Macédoine serbe. Ils laissèrent tomber les propositions du 14 avril. Peu après, à la suite d'une suggestion du ministre de France à Athènes à M. Zographos, M. Romanos, ministre de Grèce à Paris, proposa de traiter aux conditions précitées en limitant « jusqu'à la paix » la durée de la garantie de l'intégrité territoriale de la Grèce par l'Entente. M. Delcassé ne releva pas la proposition.
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Ces fins de non-recevoir décidèrent de la carrière de M. Gounaris. Ce politicien, ambitieux de devenir chef de parti, aurait peut-être été flatté de diriger une politique interventionniste et de se substituer à M. Venizélos. Rebuté par l'Entente, il se retourna vers les gei manophiles et créa un parti antivenizéliste. Il procéda à la dissolution de la Chambre, mena une campagne acharnée contre les candidats venizélistes, solidarisa son ministère avec le souverain et proclama devant les électeurs qu'ils avaient à choisir entre la politique de M. Venizélos et celle du roi. Malade, Constantin I^r laissa dire et faire. Sa maladie, qui se prolongea, lui permit de ne pas dégager sa personne, constitutionnellement irresponsable, d'une campagne indécente.
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La seconde démission de M. Venizéios.
LES élections générales du 13 juin donnèrent aux venizélistes 184 sièges contre 130 aux gounaristes. La majorité n'était pas écrasante. Mais elle comprenait la presque totalité des circonscriptions de la Grèce d'avant 1912. Les succès gounaristes avaient été remportés dans la nouvelle Grèce, surtout par des candidats musulmans ou israélites, grâce à une pression administrative intense facile à exercer sur des populations hétérogènes libérées depuis trois ans seulement de la domination turque. Le parti libéral sortait donc victorieux d'une
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épreuve très dure. La correction constitutionnelle exigeait que M. Gounaris se retirât et que M. Venizélos fût rappelé au pouvoir. Il n'en fut rien. M. Gounaris ne broncha point et le roi ne le pria pas de laisser la place à son vainqueur. La presse ministérielle continua de difîamer impunément M. Venizélos. La convocation de la nouvelle Chambre fut ajournée sous le prétexte de la maladie du roi. Si l'on avait pu hésiter au mois de mars sur les sentiments de Constantin l^^, on ne le pouvait plus au mois de juillet. Son attitude ne s'expliquait que par sa volonté de résister au vœu populaire et sa croyance dans la victoire allemande.
Ce fut probablement au mois de juillet que le pacte fut conclu entre les deux beaux-frères. A cette date, les Russes avaient été rejetés des Carpathes et l'offensive italienne était arrêtée. L'état-major de Berlin avait résolu de détruire la Serbie. Guillaume II prévint Constantin I^^ qu'il allait attaquer les Serbes avec 400.000 hommes, que la Bulgarie était d'accord avec lui, et qu'il comptait que la Grèce resterait neutre. Cet avertissement était accompagné d'une menace pour le cas où il ne serait pas écouté, et d'une promesse, la garantie
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de l'intégrité territoriale de la Grèce, pour le cas contraire. Le roi céda. Son état-major, qui jusque-là se montrait hostile à la Bulgarie, se laissa persuader qu'après tout on pouvait aussi bien s'arranger avec elle aux dépens de la Serbie : l'essentiel était de se prémunir contre le péril slave provenant de l'union des deux voisins slaves ; peu importait lequel des deux serait écrasé pourvu que l'un d'eux le fût.
Ce raisonnement péchait par la base, attendu que la Serbie ne convoitait aucun territoire grec tandis que la Bulgarie voulait annexer la Macédoine orientale. Malheureusement, à la même époque, par une note du 3 août, la Triple Entente demanda au Cabinet d'Athènes de consentir à la cession éventuelle de la Macédoine orientale à la Bulgarie afin de permettre la reconstitution du bloc balkanique. Cette fausse manœuvre à, un moment critique eut des effets funestes. Elle rejeta dans l'ombre le lointain danger bulgare et mit en relief les sacrifices immédiats réclamés. Il n'y avait pas, il est vrai, de comparaison entre l'étendue des convoitises bulgares et celle des districts dont l'Entente proposait la cession amiable. Toutefois Guillaume II répondait envers la Grèce de
la correction de la Bulgarie qui serait assez largement récompensée en Serbie pour ne pas réclamer autre chose. Futile garantie sans doute, mais suffisante pour couvrir aux yeux de courtisans et d'intrigants un souverain et des ministres disposés à se laisser convaincre, (^). Dans l'interview mentionnée plus haut, M. Venizélos apprécie ainsi l'importance du fait : « Entre les élections et mon retour à la tête du gouvernement, un fait important s'était produit. Les puissances protectrices étaient venues proposer à la Grèce de céder la Macédoine orientale à la Bulgarie. Cette proposition • — qui d'ailleurs ne satisfaisait point les ambitions bulgares, v insi qu'on l'a vu par la suite —
(') La mauvaise foi de l'Allemagne en la circonstance semble établie par la divulgation, faite le 9 octobre 1915 par les journaux vcnizélistes Pati is et Hestia, d'un traité bulgaro-allemand en date du 17 juillet précédent. Ce traité, conclu à Sofia, attribuait à la Bulgarie toute l'Albanie, toute la nouvelle Serbie, Monastir, Guevguéli, Doïran, Cavalla, Sérès, Florina et Castoria. La teneur de ce document aurait été communiquée par la légation d'Angleterre à Athènes. La légation allemande démentit. Mais, d'autre part, on maintint l'exactitude de l'information. Si celle-ci est exacte, on se demande comment l'Angleterre, connaissant le traité, a pu poursuivre des négociations avec la Bulgarie jusqu'au commencement d'octobre 1915.
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fut perfidement exploitée par la propagande germanophile et servit la cause royaliste qui se campa aussitôt sur le terrain de l'intégrité territoriale. Je n'exagère pas en disant que, sans cette démarche, le roi n'aurait jamais osé déserter les obligations découlant de notre traité avec la Serbie. Vous me demandez si c'est là une simple impression de ma part. C'est plus que cela ; c'est une certitude absolue basée sur les faits et les documents dont j'ai eu connaissance à cette époque. D'ailleurs, ce ne fut que trois ou quatre semaines après que M. Gounaris fit savoir à la Roumanie qu'en cas d'attaque de la Serbie par la Bulgarie, il n'irait pas au secours de son alliée. » Tout se tenait. La défaillance du gouvernement grec entraîna celle du gouvernement roumain. Quoique la Roumanie eût encore plus d'intérêt que la Grèce à ne pas laisser écraser la Serbie, puisque cela mettait ses communications vitales et par conséquent son existence à la mierci de la Germanie, elle commit la même erreur, le même crime contre elle-même.
C'est dans ces circonstances que le roi rappela M. Venizélos au pouvoir sans le mettre au courant de ses tractations personnelles avec
son beau-frère. Quelques jours après, la Bulgarie signait avec la Turquie un traité par lequel celle-ci lui accordait une très appréciable rectification de frontières, notamment aux portes mêmes d'Andrinople. Cet accord formait le pendant de celui qui suivit le traité de Bucarest. Il indiquait que l'instant d'agir était venu. Les Turcs n'entendaient pas se dessaisir de territoires précieux sans la certitude d'une coopération matérielle contre les détenteurs de Chio et de Mitylène. Au lieu de déterminer les Alliés à d'énergiques mesures de précaution contre la Bulgarie, cet arrangement les excita à se montrer plus généreux à son égard. Le 14 septembre, après une longue et douloureuse pression sur la Serbie, ils offrirent à Sofia les dépouilles macédoniennes. Tristes jours pour M. Pachitch et M. Venizélos. Sur les instances de l'Entente, ce dernier se résigna à consentir à la cession par la Serbie de Monastir à la Bulgarie à la condition que l'Albanie fût partagée entre la Grèce et la Serbie, de manière que ces deux derniers pays conservassent une frontière commune. La Bulgarie répondit en décrétant la mobilisation générale. Quelques hommes d'Occident suggérèrent que cette mobilisation
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pourrait bien être dirigée contre la Turquie ; leur aveuglement touchait à la démence. Mais un homme comme M. Venizélos ne pouvait s'y tromper une seconde. Il soumit au roi et lui fit signer un décret ordonnant la mobilisation de l'armée grecque (23 septembre).
L'accord allait-il se rétablir entre le ministre et le souverain ? Les simples spectateurs pouvaient le supposer, car l'évidence du péril national frappait tous les yeux. Les personnes initiées aux mœurs de la Cour d'Athènes étaient moins confiantes. Elles soupçonnèrent les germanophiles de recommander la mobilisation générale afin que les hommes sous les armes devinssent hors d'état de manifester en faveur de M. Venizélos et de le soutenir par la force dans le cas. où un nouveau dissentiment avec le monarque entraînerait son renvoi. La combinaison paraît trop compliquée pour être juste. En tout cas, elle ne fut pas du goût de la Bulgarie. Quand il connut la nouvelle de la mobilisation grecque, M. Radoslavof fit une scène au ministre de Guillaume IL « Vous nous avez trompés », s'écria-t-il et il éclata en récriminations. Guillaume II eut à cœur de sauvegarder sa réputation et ses intérêts. Il mit en œuvre
avec une furieuse intensité tous ses moyens d'influence sur Constantin I^^. Les gounaristes dépossédés, les anciens ministres remerciés comme M. Streit ; les officiers de l'état-major imbus de l'esprit de la Kriegsakademie, les snobs de la Cour et les personnages salariés par la propagande germanique s'unirent à la reine Sophie et aux frères du roi contre M. Venizélos. Cet homme d'État qui ne recherchait que le bien de la patrie gênait tout ce monde-là. La pression de l'Entente en sens contraire fut insignifiante, protocolaire et dispersée.
Le 29 septembre la nouvelle Chambre se réunit. M. Venizélos exposa la situation sous le jour le plus sombre. Toutefois, comme la Bulgarie prétendait encore à ce moment que sa mobilisation avait seulement pour objet la neutralité armée, il se contenta de déclarer qu'il revenait à son programme antérieur ainsi formulé : « Le gouvernement est tenu par des obligations découlant de son alliance avec un des belligérants, la Serbie, et il est décidé à remplir ces obligations si le casus fœderis se présente. » M. Gounaris soutint que la mobilisation ne devait servir qu'à protéger les intérêts vitaux du pays, à l'exclusion de toute obîiga-
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tion découlant du traité d'aillance avec la Serbie. Le 3 octobre, la Russie enfin désabusée somma le gouvernement bulgare « de rompre ouvertement avant vingt-quatre heures avec les ennemis de la cause slave et de la Russie » et de procéder immédiatement « au renvoi des officiers appartenant aux armées d'Etats qui sont en guerre avec les puissances de l'Entente ». Le 4 octobre, la Chambre grecque tint une séance émouvante qui se prolongea très avant dans la nuit. Les anciens hégètes, MM. Dragoumis, Rhallys, Théotokis et Gounaris attaquèrent violemment le Cabinet à propos des tractations avec la Bulgarie. Se prévalant d'un discours du 28 septembre où Sir Edward Grey, tout en menaçant les Bulgares, leur réitérait des avances, ils prétendirent que l'Entente continuait de se ménager l'occasion de renouer des négociations aux dépens de la Grèce. M. Venizélos répondit « que des affirmations formelles et officielles lui avaient été données que les promesses concernant les concessions à la Bulgarie, même de la part de la Serbie, pouvaient être considérées dorénavant comme caduques selon l'expression française ». Il ajouta : « Je suis même certain que, si, dernièrement, il
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n'avait pas existé en Bulgarie un malentendu sur notre politique, malentendu dû peut-être à ce que, dans les derniers jours du gouvernement de l'honorable M. Gounaris, les idées du gouvernement avaient subi une certaine alté- . ration ou un certain ébranlement, si, dis-je, la Bulgarie ne s'était pas trouvée dans l'erreur sur les déclarations de la Grèce dans cette question, j'ai lieu de croire qu'elle ne se serait pas décidée à mobiliser au risque d'allumer l'incendie dans les Balkans », C'était un coup droit porté à M. Gounaris. L'ancien président rompit et se déroba. Pressé par son successeur, il n'osa pas nier qu'un changement dans le sens indiqué fût survenu dans les derniers jours de son ministère. Sa connivence avec l'Allemagne se trouvait ainsi établie. Comme il n'avait agi que d'accord avec le roi, le conflit entre la Couronne et le gouvernement devenait inévitable,
11 se produisit à propos du casus fœderis. M, Venizélos déclara catégoriquement que la Grèce était tenue de secourir la Serbie en vertu du traité du 3 juin 1913, conclu pour une durée de dix ans. Voici, sur ce point, l'extrait du compte rendu officiel de la séance :
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En ce moment, j^ estime n avoir plus le droit de cacher ni à la représentation nationale, ni au pays, le fait que le traité de notre alliance avec la Serbie est un traité général, un traité défensif, sur la base duquel chacun des Etats* s^ engage à aider Vautre, si l'un d'eux, sans provocation de sa part, était attaqué par un tiers.
M. Popp. — Un tiers quelconque ?
M. Venizélos. — Il n'y a pas quelconque, il y a tiers. C'est sur la base de ce traité. Messieurs, que, lorsque en mai 1914 nos relations avec l'empire ottoman ont pris une tournure aiguë, nous nous adressâmes à la Serbie, lui expliquant les motifs pour lesquels nous allions affronter une nouvelle guerre contre la Turquie, guerre que nous considérions comme défensive, même si nous attaquions, nous les premiers, car les provocations de l'autre côté étaient devenues intolérables. C'est donc sur cette base que nous nous sommes adressés à la Serbie pour invoquer son concours dans le cas où, durant cette guerre, nous aurions été attaqués par un autre Etat.
Le président du Conseil aurait pu s'en tenir là. Mais, conformément à son caractère, et peut-être pour prévenir au moyen d'un vote
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formel de la Chambre certaines résistances qu'il prévoyait chez le roi, il aborda l'éventualité des hostilités avec les deux empires centraux. Voici ses paroles :
Je ne vous propose certainement pas de déclarer la guerre à l'Allemagne et à V Autriche Mais si, Messieurs, en appliquant le programme de notre politique nationale, si, remplissant un devoir d'honneur pour nous, remplissant nos devoirs d'alliance, défendant les intérêts vitaux de la nation, nous nous trouvions en face des puissants, je suis certain que, tout en exprimant notre regret, nous ferions notre devoir... (Applaudissements.)
Devant le danger manifeste qui nous arrive du Nord pour nous enlever ce que nous avons conquis au cours des deux dernières guerres, j* aurais été irrésolu et lâche en ne rn empressant pas de prendre des décisions que le devoir, Vhonneur, V intérêt suprême imposent à la nation. (Applaudissements prolongés.)
Après une discussion passionnée, ces déclarations furent approuvées par 147 voix sur
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257 votants. En comptant les neuf ministres qui s'étaient abstenus, la majorité effective était de 46 voix. Ce n'était pas énorme. Mais, si l'on tient compte des conditions où s'étaient faites la dissolution et les élections, et de la véhémence des débats, la majorité était forte. Elle se fût certainement approchée de l'unanimité, si l'on n'avait pas senti le souverain derrière M. Gounaris. En somme la manœuvre royale contre M. Venizélos avait échoué. Constantin P^ aurait dû le reconnaître. Il se serait dégagé devant ses complices de Berlin en disant qu'il avait fait pour eux tout ce qu'il pouvait, mais que, souverain constitutionnel, il lui était interdit d'aller au delà. A défaut d'autres qualités, il est obstiné. Il résolut de passer outre au vote de la Chambre. Prenant prétexte de l'allusion aux hostilités contre les empires centraux, dont on n'avait point parlé, paraît-il, au Conseil des ministres tenu avant la séance, il signifia à M. Venizélos qu'il était sorti de ses attributions et lui marqua qu'il devait remettre sa démission. C'était l'aveu le plus clair d'engagements secrets envers l'Allemagne. Le roi n'aurait jamais osé se résoudre à pareil éclat si des
engagements personnels ne se fussent opposés à l'accomplissement de son devoir de souverain constitutionnel. Il donna la préférence aux premiers. Le ministre affronté aurait pu tenir tête. Il aima mieux céder.
Le rôle du roi Constantin et celui des puissances protectrices.
CES deux décisions du 5 octobre 1915 ont eu d'immenses conséquences. Celle du roi n'est justifiable, ni excusable sous aucun rapport. Elle constitue une violation de son serment d'avènement et une trahison envers la patrie. Celle du ministre est discutable. Les Grecs des siècles futurs s'échaufferont peutêtre à son sujet comme ceux des siècles passés ont retourné en mille sens la question de savoir ce qui serait arrivé si Alexandre le Grand n'était pas mort prématurément. Que serait-il arrivé si M. Venizélos avait conservé le pouvoir
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Oti l'affaire grecque
malgré Constantin I®^ ? Naturellement on ne le saura jamais. M. Venizélos a longuement développé les raisons de sa docilité dans son interview du 13 mai dernier. Il affirme que, livré à ses propres ressources, il n'eût pu résister efficacement au roi ; ne pouvant compter sur le concours de l'armée dont les cadres étaient en majorité dévoués au souverain, il eût provoqué l'écrasement du parti libéral en cas de guerre civile. Ces justifications prouvent surtout que l'ancien révolutionnaire crétois avait évolué, qu'il était devenu plus enclin aux conseils de la réflexion qu'aux hardiesses de l'inspiration et qu'il comptait plus sur le temps que sur la force. Mais elles montrent aussi que, si M. Venizélos n'avait pas été abandonné-à ses propres ressources, il aurait pu triompher du roi.
Depuis son second renvoi, M. Venizélos n'a laissé échapper aucune récrimination contre \es trois puissances protectrices. Il a gravi le calvaire sans se plaindre. Il est soutenu par une foi patriotique invincible. Il espère dans les réparations de l'avenir. Mais les responsabilités de la France, de l'Angleterre et de la Russie n'en sont pas moins grandes. Durant toute
une année, leâ trois Cabinets alliés avaient « saboté » la politique balkanique. Ils avaient laissé la Turquie donner asile aux bateaux de guerre allemands, fermer les Détroits à la navigation commerciale, et organiser la défense des Dardanelles par des officiers allemands substitués à ceux de la mission na^ aie britannique. Puis, déçus par leurs chers amis de Constantinople, ils s'étaient ingéniés à leur chercher des ennemis. Au lieu de reformer contre la Turquie la ligue victorieuse de l'été 4913 contre la Bulgarie, son associée actuelle, ils avaient olfert avec persistance à Sofia les territoires des membres de cette ligue, notamment de la Serbie, leur alliée effective, et de la Grèce, leur alliée espérée. Ils avaient compromiB leur ami le plus chaud et le plus ferme en Grèce et. lorsque cet ami, dont l*appui leur était iii' dispensable pour la réalisation de leurs desseins, était attaqué par son souverain, ils l'abandonnaient» Au moment où des troupes franco-angle ises débarquaient à Salonique pouf accourir au secours de la Serbie, la France et l'Angleterre laissaient chasser le ministre qui les avaient appelées, et remettaient le sort du corps expéditionnaire entre les mains d'un
souverain parjure. Quelle aberration et quelle imprudence ! Le ministre de France s'efforça bien d'inspirer à M. Venizélos des idées de résistance et d'énergie. Mais il ne disposait que de son éloquence et n'était point soutenu par dés collègues dont un se réjouissait intérieurement de la décomposition grecque et dont deux autres défendaient la personne du roi et la dynastie.
C'est pendant ces premiers jours d'octobre que se joua le sort de l'Hellade et de l'expédition de Salonique. Les deux questions étaient liées. Dès le 23 septembre, jour de la publication du décret de mobilisation grec, M. Venizélos avait demandé aux ministres d'Angleterre et de France l'envoi dé 150.000 combattants destinés à remplacer le même nombre de troupes que la Serbie devait mettre en ligne sur sa frontière méridionale, aux termes du traité du 3 juin 1913, pour bénéficier du casus fœderis. Les Cabinets de Londres et de Paris avaient acquiescé. Désireux de réparer leurs erreurs précédentes, ils avaient pris avec activité les mesures d'exécution nécessaires. Constantin I^r avait cherché à se dérober et M. Venizélos avait dû adresser le 2 octobre une pro-
testation de pure forme (^) à M. Guillemin qui venait de lui notifier la prochaine arrivée d'un premier contingent de troupes françaises à Salonique. Le débarquement commença le 5 octobre à trois heures de l'après-midi (*). M. Venizélos venait de remettre sa démission à une heure. Est-il concevable que, dans de telles conjonctures, les Cabinets de Londres et de Paris et leurs agents à Athènes, prévenus des mauvaises intentions du roi, n'aient pas tout mis en œuvre pour en conjurer l'effet ? Il ne servait de rien d'organiser une expédition militaire si l'on ne se préoccupait pas de lui assurer un accueil amical et le champ libre dans le pays qui allait lui servir de base d'opérations. Toute la combinaison était fondée, sinon sur la coopération militaire grecque, du moins sur le concours politique de la Grèce. Dès lors, comment les auteurs de l'entreprise pouvaient-ils assister les bras croisés au renvoi de M. Venizélos ? Si les Cabinets de Paris et de Londres avaient agi aussi énergiquement que celui de Berlin, M. Venizélos aurait trouvé
(*) « Pour préserver la neutralité jusqu'au moment où le casus jœderis se présenterait. »
. (*) Le général Sarrail arriva le 12.
dans leur appui la force requise pour mater le roi. Ils alléguèrent qu'il ne leur était point permis d'intervenir dans les affaires intérieures d'un Etat étranger. Cette excuse, que les organes officieux répétèrent à satiété, est pitoyable.
Elle n'eût déjà rien valu si l'Angleterre, la France et la Russie n'avaient été liées à la Grèce par aucun traité. En effet, le ministère grec en fonctions était issu d'élections générales qui lui avaient donné une majorité imposante après une campagne où ses adversaires, alors au pouvoir, avaient pris pour programme la neutralité et pour drapeau la personne du roi, Le pays, solennellement consulté par voie de dissolution, s'était prononcé pour la politique d'accord avec la Triple Entente contre la politique de M. Gounaris et du roi. Suivant la Constitution, le gouvernement devait être librement exercé par le chef du parti vainqueur. En chassant pour la seconde foi^ ce chef du pouvoir, pour une raison identique à celle qui avait déterminé son premier renvoi, le roi se rendait coupable d'un acte inamical à l'égard de l'Entente. Il se mettait à la fois en rébellion contre la Constitution et en hostilité avec les
trois puissances qui possédaient les sympathies déclarées du pays. Ces puissances se trouvaient donc vis-à-vis de lui en état de légitime défense. Mais elles possédaient un autre droit. En vertu des traités du 6 juillet 1827, du 3 février 1830, du 7 mai 1832, du 13 juillet 1863, et du 29 mars 1864, elles étaient instituées puissances protectrices de la Grèce, garantes de son indépendance et de sa Constitution. Le traité de 1863 était particulièrement probant. Conclu à la suite de la déchéance prononcée contre le roi Othon en raison du mauvais gouvernement et de l'attitude anticonstitutionnelle de ce souverain, il stipulait que les trois puissances appelaient au trône hellénique le prince Guillaume de Danemark (Georges l^^) afin de réaliser les vœux de la nation grecque. L'article III était ainsi conçu : « La Grèce, 8ous la souveraineté du prince de Guillaume de Danemark et la garantie des trois Cours, forme un État monarchique, indépendant, constitutionnel ». L'article X constituait au nouveau roi une dotation personnelle avec le montant des créances sur le Trésor grec dont chacune des trois Cours faisait abandon. D'après l'ar* ticle XI, les trois Cours devaient s'employer à
faire reconnaître le prince Guillaume en qualité de roi des Grecs par tous les souverains et États avec lesquels elles se trouvaient en relations. Jamais droit d'intervention ne fut mieux établi.
Dans les premiers jours d'octobre 1915, Constantin I^'" n'avait pas encore commis la série d'actes attentatoires à l'indépendance et à la Constitution de la Grèce qui marquèrent les dix-huit mois suivants. Mais tous ces actes étaient en germe dans la décision du 5 octobre. Il était évident que, si le roi renvoyait le ministre dont les électeurs et la Chambre venaient, en pleine connaissance de cause, d'approuver la politique, c'était pour inaugurer, avec toutes ses conséquences, le régime absolutiste réprouvé par le traité de 1863. En montant sur le trône, Constantin I^^ avait prononcé le serment suivant, devant les représentants de la nation : « Je jure, au nom de la Sainte Trinité consubstantielle et indivisible, de protéger la religion dominante des Hellènes, d'observer la Constitution et les lois de la nation hellénique, et de conserver et défendre l'indépendance nationale et l'intégrité de l'État grec. » Le 5 octobre, il avait manqué à ce ser-
ment. Il avait bafoué le pays et ses représentants légaux. Il avait compromis l'indépendance nationale et l'intégrité de l'État. Les puissances protectrices devaient-elles attendre, pour protester, que le pays fût foulé aux pieds, son indépendance supprimée et son intégrité entamée ? Elles avaient non seulement le droit, mais le devoir de s'interposer immédiatement entre le peuple et le roi. Leur inertie fut en grande partie la cause des catastrophes qui suivirent.
Des hommes responsables ont prétendu que le coup d'État de Constantin I®'" devait engager la France et l'Angleterre non pas à briser la résistance du roi, mais à renoncer à l'expédition de Salonique. C'est un singulier raisonnement. Ces deux puissances, d'accord avec la Russie, avaient jugé nécessaire de se porter au secours de la Serbie, leur alliée commune, en utilisant le territoire et le concours de la Grèce, alliée elle aussi de la Serbie. Les mauvais procédés de Constantin I^^ rendaient ce secours encore plus nécessaire et plus urgent. Au lieu de changer leur plan, les puissances garantes devaient en poursuivre l'exécution avec un redoublement d'énergie. En baissant pa-
vUlon devant le roi, en retirant de Salonique les troupes qui venaient d'y arriver, en délaissant la Serbie, elles 8e fussent couvertes de honte. De plus, elles auraient abandonné tout l'Orient, avec ses ressources et ses côtes, à l'Austro' Allemagne. Bientôt elles n'auraient plus pu maintenir leur navigation dans la Méditerranée orientale, ni sur la route de Suez. Elles le comprirent. Malheureusement elles manquèrent de logique et de conscience. Elles livrèrent le peuple grec à un despote et se confièrent au hasard.
Le ministère Zaïmis, la dissolution de la Chambre et le ministère Scouloudis.
AUSSITÔT M. Venizélos renvoyé par le roi, les conséquences de la passivité des trois puissances protectrices devant le coup d'État de Constantin I®' se dressèrent devant elles. Ce ne fut plus la participation de la Grèce aux hostilités contre les empires centraux qui fut en question, ce fut l'exécution du traité d'flliance gréco-serbe. Le monarque avait demandé à M. Venizélos sa démission sous le prétexte que le président du Conseil avait mis en cause, sans y être autorisé, l'Allemagne et l'Autriche-
Hongrie. Mais le traité gréco-serbe subsistait intégralement, la Chambre avait réclamé son application, et le nouveau gouvernement aurait dû se conformer à la fois aux obligations contractées envers l'alliée de la Grèce et aux injonctions de la Chambre. C'était si clair que M. Zaïmis, le nouveau président du Conseil, n'osa pas tout de suite prendre position en sens contraire. En se présentant devant la Boule, le 11 octobre, il ne répudia pas les engagements envers la Serbie. Il se réserva seulement la faculté d'adapter la politique de la Grèce aux événements « afin de mieux assurer les intérêts vitaux de la nation ». Il déclara même que sa politique « s'appuyait sur les mêmes bases que la politique suivie par la Grèce depuis le début de la guerre européenne ». Il ne dit rien de ce qu'il ferait si la Serbie était attaquée par les Bulgares. En fait, il permit que les alliés de la Serbie fissent passer leurs troupes sur le territoire grec pour aller secourir les armées du roi Pierre. « Vos troupes, dit-il aux ministres de l'Entente, continueront d'être accueillies avec sympathie en Macédoine. » Aussi M. Venizélos ne crut-il pas devoir rompre immédiatement avec son successeur. Il se
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défendit de vouloir jeter le pays dans des troubles intérieurs et promit de donner son appui au gouvernement « aussi longtemps que celui-ci ne renverserait pas les bases de la politique venizéliste ».
De cette manière le ministère « œcuménique (^) )) put s'installer sans opposition et s'emparer sans troubles de tous les instruments du pouvoir. De son côté, le roi eut le champ libre pour ses négociations. Grâce à l'excès de scrupules de M. Venizélos et à l'inertie de la Triple Entente, il franchit sans accident le passage dangereux du chemin qui le menait à la dictature. Dès lors il n'eut plus besoin de se gêner. Maître de l'état-major et de l'armée, débarrassé de tout contrôle, il se sentit en mesure de résister à toutes les pressions parlementaires ou constitutionnelles. D'ailleurs, son prestige s'accroissait en raison du succès de ses actes d'autorité. Ses louanges étaient chantées sur le ton de l'adoration par un chœur de journalistes richement rétribués par la propa-
(^) Le ministère fut ainsi baptisé par l'opinion publique parce qu'il comprenait cinq anciens présidents du Conseil : MM. Zaïmis, Théotokis, Dragoumis, Rhallys et Gounaris.
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gande du baron Schenk. M. Zaïmis put donc, sans provoquer de nouvelle crise, rejeter purement et simplement l'obligation de secourir la Serbie. Dès le surlendemain de la séance où M. Venizélos lui avait accordé une confiance parlementaire provisoire, le 13 octobre, il notifia à M. Pachitch que le traité gréco-serbe visait exclusivement l'hypothèse d'une attaque par la Bulgarie seule et que, par suite de l'entrée en ligne de l'Allemagne et de l'Autriche- Hongrie contre la Serbie, il devenait inapplicable.
Cette interprétation, contraire ù la lettre même du traité, qui n'établissait aucune distinction, était blessante à la fois pour la Chambre qui s'était prononcée dans le sens opposé, pour la Serbie, et pour les puissances protectrices ses alliées. Le Cabinet Pachitch but la lie du calice sans récriminations. Probablement dans l'espoir que les relations amicales avec la Grèce reprendraient plus tard et dans le désir de ménager un État dont le voisinage lui était précieux, il ne rompit pas avec le gouvernement parjure. 11 ne publia môme pas le texte des articles dont la divulgation aurait révélé la mauvaise foi du Cabinet
d'Athènes. Quant aux puissances protectrices, elles se flattèrent de regagner Constantin moyennant de nouveaux avantages. L'Angleterre lui offrit, pour prix du secours à la Serbie, la cession de l'île de Chypre qu'elle possédait depuis 1878 en vertu du traité conclu le 4 juin de cette année avec la Turquie. En d'autres temps, la perspective de l'acquisition de Chypre, cette grande île comptant 285.000 habitants dont 235.000 Hellènes, eût soulevé l'enthousiasme de la Grèce. Sir Edward Grey s'imaginait vraisemblablement qu'elle suffirait soit à retourner le roi, soit à permettre à l'opinion d'exercer sur lui une pression décisive. Il n'avait pas mesuré toute l'étendue des ravages de la mauvaise politique antérieure et de l'influence germanique. . M. Zaïmis refusa d'un geste dédaigneux ce cadeau inespéré, subordonné à la seule condition que la Grèce donnerait son concours militaire à la Serbie, quelle que fût l'issue de la guerre. Dans une note du 22 octobre au Cabinet de Londres, il déclara que l'attaque austro-allemande dégageait la Grèce de l'obligation d'intervenir par les armes, le traité de 1913 ayant exclusivement en vue une guerre balkanique. Ce refus valait une
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preuve écrite de la connivence de Constantin I®' avec l'Allemagne. Pour que le gouvernement grec ne sautât pas avec empressement sur l'occasion d'incorporer au royaume une si belle province, il fallait qu'il eût d'autres promesses plus alléchantes. D'après les confidents de M. Venizélos (^), ces promesses consistaient dans un agrandissement en Albanie et dans l'annexion du Dodécanèse et de l'île de Chypre. Or, si le sort de l'Albanie dépendait dans une certaine mesure de l' Austro-Allemagne, celui du Dodécanèse et de Chypre dépendait des grandes puissances maritimes. Il eût donc fallu que celles-ci fussent anéanties pour que la promesse de Guillaume II fût réalisée. Pourtant la foi de Constantin P^ dans la victoire germanique était si forte qu'il préféra ce « tu l'auras » au « tiens » de l'Angleterre. Sans se préoccuper davantage des conséquences de cette situation, la France et l'Angleterre poursuivirent en Macédoine l'œuvre que leur imposaient les circonstances.
Avec la Boulé, par contre, la rupture ne
(^) Interview de M. Diomède, ancien ministre, dauâ la Gazette de Lausanne du 6 juin 1917.
tarda pas à être consommée. Le nouveau ministre de la guerre, le général Yannakitsas, se comporta de façon si irrespectueuse devant la Chambre que M. Venizélos provoqua un débat politique au cours duquel il prononça deux grands discours (séance du 3 novembre continuée le 4 jusqu'à 4 heures du matin). Le général Yannakitsas ayant refusé d'exprimer des regrets et le Cabinet s'étant rallié à ce refus malgré l'avis contraire de trois de ses membres, M. Venizélos posa la question de confiance. Démasquant le ministère, il dénonça le caractère inconstitutionnel de son pouvoir. Il soutint que la monarchie constitutionnelle grecque était une république ayant à sa tête un roi. Comme le nom du roi fut alors prononcé, il s'expliqua sur l'intervention du souverain dans les termes suivants :
J'admets le désaccord entre la Couronne et le gouvernement responsable tant que la Couronne croit que celui-ci ne se trouve point en harmonie avec l'opinion du peuple. C'est dans ces conditions qu'a eu lieu le changement de politique en février 1915. C'est dans cet esprit qu'a eu lieu en février le désaccord entre la Couronne et le gou- Gauvain q
vernement. Mais ce désaccord a été supprimé par le vote du peuple. Si vous croyez que la Couronne est excusable, suivant le sens de notre régime parlementaire, de ne point prendre en considération la volonté accomplie par de libres élections, libres du moins dans le sens de la lutte de r opposition, non pas libres par V exercice des moyens employés par le gouvernée ment, si vous croyez que la Couronne a le droit, après que V appel a été fait au peuple et que ce dernier s'est prononcé, de ne pas suivre la volonté manifestée par le peuple, mais de procéder à une nouvelle dissolution pour demander le soi-disant verdict du peuple et de nouveau un autre verdict de ce dernier, alors cela signifie que vous admettez que le régime libéral grec sous lequel nous avons vécu pendant un demi- siècle est devenu pire quun chiffon de papier, comme d'aucuns ont qualifié les traités internationaux.
MM. Gounaris et Théotokis s'efforcèrent alors de démontrer que les combinaisons de M. Yenizélos conduisaient la Grèce à la ruine et que le casus fœderis avec la Serbie n'était pas applicable. Comme cette séance fut la dernière de la Chambre et que ce fut pour M. Venizélos \s^
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dernière occasion de défendre sa politique devant les représentants légaux du pays, il est intéressant de reproduire plusieurs passages de son discours qui ont une importance historique et dont les dépêches d'Athènes donnèrent alors une analyse incomplète et obscure. En réponse au reproche d'avoir voulu céder à la Bulgarie, au commencement de 1915, les districts de Drama, Cavalla et Sérès, il fournit les éclaircissements suivants :
// s'agissait seulement des trois cazas de CaS' valla, Drama et Sari-Chaban, c est-à-dire d'une étendue d'environ deux mille kilomètres carrés. J'ai proposé la cession de ces trois cazas dans les conditions et présuppositions suivantes :
Premièrement : nous recevrions les cazas de Doiran et de Guevguéli d'une étendue de 1.000 à 1.200 kilomètres carrés, soit une étendue égale à la moitié environ du territoire cédé en Macédoine orientale. Au point de vue de la richesse, ils étaient certes d'une valeur très inférieure ; mais au point de vue stratégique ils sont beaucoup plus précieux. De plus nos concessions à la Bulgarie étaient faites pour acheter non pas la neu' traJité de la Bulgarie, mais sa coopération contrç
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la Turquie afin que la Bulgarie attaquât cette dernière du côté de la Thrace, pendant que nous V attaquerions du côté de V Asie Mineure, rendant ainsi plus rapide la destruction de Vempire ottoman.
En outre, nous cédions les 2.000 kilomètres carrés à la condition que les puissances de V Entente reconnaîtraient que les concessions qu elles nous aidaient promises, de vastes concessions territoriales, auraient Vétendue que je traçais dans mon second mémoire au roi... Si vous voulez trouver quelle étendue probable pouvait avoir la concession de Smyrne avec la principale partie de son hinterland, il faut prendre en considération que VHermos et le Méandre appartiennent naturellement à cet hinterland, et que leurs thalwegs arrivent à une étendue de 275 kilomètres à l'intérieur de VAsie Mineure.
De plus, je demandais la nomination d'une commission internationale qui aurait procédé à l'échange des populations après que les limites définitives de la Grèce et de la Bulgarie auraient été tracées. La Bulgarie aurait en outre racheté les biens des habitants des pays cédés qui auraient voulu émigrer dans la nouvelle Grèce, la grande Grèce qu'aurait créée ma politique,-
cette politique que vous n'avez pas suivie...
Il n'est pas permis à M. Théotokis de dire que, puisque nous étions disposés à céder Cavalla et Sari-Chaban, il fallait être aveugle pour ne pas comprendre que la Bulgarie, en recevant ces pays ainsi que toutes les possessions serbes de la Macédoine, serait devenue colossalement puissante et dangereuse pour nous. Car la Bulgarie n aurait reçu de la Serbie que la zone non contestée qui revenait à la Bulgarie par le traité bulgaro-serbe conclu avant la guerre.
Cette zone non contestée avait une étendue d'environ 10.000 kilomètres carrés. Si vous y ajoutez les 2.000 kilomètres carrés que nous aurions cédés en Macédoine orientale, si vous y ajoutez encore 14.000 kilomètres carrés que la Bulgarie aurait reçus en Thrace avec la ligne Enos-Midia, vous trouverez que la Bulgarie se serait accrue de 25.000 kilomètres carrés environ ; elle aurait donc eu, dans V ensemble, une étendue de 140.000 kilomètres carrés. Comment pourrez-vous donc soutenir que cette Bulgarie aurait été dangereuse en face de la Grèce qui, par son extension en Asie Mineure, aurait mesuré 250.000 kilomètres carrés ?
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Quant au traité gréco-serbe, M. Venizélos déclara que, loin de n'avoir pas voulu l'appliquer au commencement de la guerre, comme ses adversaires le prétendaient, il s'était mis d'accord à ce sujet avec le Cabinet de Belgrade dès le mois d'août 1914. Il constata qu'il était également inexact que la Serbie, en des circonstances analogues {en mai 1914), eût refusé son concours à la Grèce (^). Passant ensuite à la question du contingent de 150,000 hommes que la Serbie devait, aux termes du traité, mettre en ligne contre la Bulgarie pour que jouât le casus fœderis, il fixa ces deux points : 1*^ la France et l'Angleterre avaient promis d'envoyer 150,000 hommes pour remplacer le contingent serbe ; 2*^ la Serbie avait mis en ligne 120.000 hommes contre la Bulgarie, de sorte qu'il manquait seulement 30.000 hommes pour que, du fait seul de la Serbie, la stipulation du traité fût observée. Puis, laissant de côté l'interprétation du traité, M. Venizélos s'efforça
(^) Plus tard, dans son journal hebdomadaire le Kirrjx, M. Venizélos relata qu'en mai 1914 M. Pachitch avait fait savoir à la Porte que, si la guerre éclatait entre elle et la Grèce, la Serbie ne resterait pas indifférente.
de prouver que, avec ou sans traité, la Grèce devait se porter au secours 'de la Serbie :
M. Théotokis attend le salut des puissances centrales. Je lui dis, moi, que la Grèce ne peut pas non seulement s'agrandir, mais même subsister dans ses limites actuelles, si elle se trouve en opposition açec les puissances maîtresses de la mer... J*ai le droit de cous dire aujourd'hui que vous ne voyez pas clair si vous admettez que, dans le cas où la Serbie serait écrasée et où la Bulgarie occuperait une grande partie des territoires de ce royaume, il sera facile, quelle que soit Vissue finale de la guerre, de déloger la Bulgarie des territoires qu'elle aura occupés. Croyezvous qu'après la fin de la guerre européenne, les peuples ayant pris part à cette lutte épuisante permettront jamais à leurs gouvernants de marquer la signature de la paix par le commencement d'une nouvelle guerre, d'une guerre contre la Bulgarie, pour l'obliger à retirer ses armées des lieux qu'elle revendique ? Je vous répète encore une fois qu'en poursuivant votre politique vous n'assurez qu'une seule chose : la création d'une grande Bulgarie qui, avant que nous arrivions à fêter le centenaire de notre indépendance,
se ruera contre nous, plus faibles militairement, sans amis et sans alliés.
Ensuite, M. Venizélos mit en face l'une de l'autre les deux Grèces aux prises :
Nous avons V ancien monde de la Grèce représenté par le nouveau Cabinet ; nous avons le nouveau monde, le monde diaprés la révolution, représenté par le parti libéral. La vieille idéologie que représente le Cabinet actuel est celle qui croyait que- la Grèce ne pouvait produire une armée de plus de 60.000 hommes ; celle qui croyait que la Grèce ne devait contracter aucune alliance pour la réalisation de ses revendications nationales ; c'est la Grèce dont les vues pour nos revendications nationales étaient nébuleuses, étaient indécises autant qu'indéfinies, c'est la Grèce dont la préparation était diamétralement contraire à la grandeur de ses revendications. Nous ne nous rendions pus compte alors du point jusqu'où pouvaient s'étendre nos justes revendications légitimes. Nous les étendions souvent si loin que ceux des hommes politiques qui se contentaient de n'étendre nos frontières du nord que jusqu'à Kroussovo étaient accusés
par nous de trahir les droits de l'hellénisme.
Il est donc naturel qu^ aujourd'hui encore, quand se présentent de nouveau devant la Grèce des faits analogues à ceux de 1912, il est naturel que nos conceptions politiques soient aussi distantes les unes des autres que les deux pôles. A Vheure actuelle comme du temps jadis, vous ne voulez pas la guerre avec des alliés. Et quand je vous dis que le calice n'est pas définitivement éloigné, qu'il ne l'est que provisoirement pour revenir de nouveau à vos lèvres afin que vous le vidiez jusqu'à la lie, vous nous dites : « Eh bien, c'est à vous la faute, à vous qui nous avez conduits jusqu'aux bords du Nestos. » (Applaudissements.)
Ne croyez- vous pas, messieurs, qu'alors la Grèce nouvelle a le droit de dire à l'ancienne : « Messieurs, devant les grandes difficultés qui se présentent, vous avez, de nouveau, le devoir de vous écarter et de faire place à la Grèce nouvelle qui possède la force d'âme nécessaire pour faire face à la nouvelle situation ? (Bravos et applaudissements prolongés.)
Par 147 voix contre 114 et trois bulletins blancs, la Chambre vota l'ordre du jour du
parti libéral déclarant insuffisantes les déclarations du gouvernement et blâmant la conduite du ministre de la guerre.
Le premier geste du roi fut de nommer le général Yannakitsas son aide de camp général. Puis il accepta la démission de M. Zaïmis et chargea de la formation du nouveau Cabinet M. St. Scouloudis, un octogénaire, qui n'avait été qu'une seule fois ministre et pendant cinq mois seulement, en 1897, dans le Cabinet Rhallys où il détenait le portefeuille des affaires étrangères. M. Scouloudis reprit ce portefeuille et garda presque tous les membres du Cabinet Zaïmis, y compris M. Gounaris et le général Yannakitsas. Le seul nouveau collègue dont il s'assura la collaboration fut M. Michélidakis, un Cretois, rival obstiné de M. Yerizélos. Cet ensemble d'actes constituait une déclaration de guerre à la Chambre, au parti libéral et à M. Venizélos. Aussi fut-il suivi d'un décret de dissolution. En un mois la Grèce avait atteint la dernière étape vers l'absolutisme.
Cette évolution fut présentée sous l'aspect le plus anodin par les royalistes. Suivant eux, la Constitution conférait au roi, sans aucune limitation, le pouvoir de révoquer ses ministres
et de dissoudre la Chambre ; en conséquence Constantin l^^ restait dans les limites de la Constitution en changeant ses ministres et en dissolvant la Chambre autant de fois qu'il le jugeait utile. En effet la Constitution grecque ne contenait pas de réserves sur l'usage de la faculté de révoquer les ministres et de dissoudre la Chambre. Mais il en est généralement de même dans les autres pays parlementaires. L'usage corrige les lacunes des textes. Aucun texte ne peut résoudre d'avance tous les conflits susceptibles de s'élever entre les pouvoirs publics. Si la faculté de changer les membres du gouvernement et de dissoudre le Parlement était illimitée en fait, le régime constitutionnel équivaudrait à celui du bon plaisir. En dernier ressort, c'est le pays qui décide, c'est-à-dire que, lorsque le souverain fait de ses prérogatives un usage évidemment contraire à l'essence du régime, le pays signifie sa volonté au souverain par des actes décisifs. Cela s'était ainsi passé en Grèce en 1863, comme en France en 1830. Il ne se produisit rien de pareil à Athènes en novembre 1915 parce que le chef de la majorité ne le voulut pas et que les puissances protectrices ne rencouragèrent pas. En
novembre, les difficultés pour triompher du roi étaient sensiblement plus grandes qu'en octobre. Le chef du dernier gouvernement légal ne disposait plus d'aucun des éléments de la force publique ; ils étaient tous entre les mains de ses adversaires. Il était donc logique qu'après s'être incliné en octobre il s'inclinât encore en novembre. En politique les événements s'enchaînent irrésistiblement.
■ La même logique engageait les trois puissances protectrices à se fier aux protestations protocolaires d'amitié du roi et de ses nouveaux ministres. Sous ce rapport M. Scouloudis fit bonne mesure. Dans une note du 9 novembre adressée aux puissances de l'Entente en réponse à une note énergique des quatre ministres, il leur donna « l'assurance la plus formelle de sa ferme résolution de continuer la neutralité avec le caractère de la plus sincère bienveillance » à leur égard, et leur promit toutes les garanties nécessaires pour la liberté et la sécurité de leur action militaire et navale. « Le nouveau Cabinet, ajouta-t-il, fait siennes les déclarations de M. Zaïmis au sujet de l'attitude du gouvernement royal vis-à-vis des troupes alliées à Salonique. Il a trop conscience
des vrais intérêts du pays et de ce qu'il doit aux puissances protectrices de la Grèce, pour s'écarter le moins du monde de cette ligne de conduite ». En même temps les confidents de Constantin ^er dans les capitales de l'Entente disaient à qui voulait les entendre qu'on avait mal pris le roi jusque-là et qu'il suffirait désormais de le débarrasser de M. Venizélos pour que la plus heureuse harmonie s'établît entre la Cour d'Athènes et l'Entente. C'est sur ces bonnes paroles que le corps expéditionnaire franco-anglais débarqué à Salonique depuis un mois s'engagea en Macédoine.
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Les nouvelles élections générales et l'écrasement de la Serbie.
TRISTES furent les mois qui suivirent. Tandis que notre corps expéditionnaire s'épuisait en vains efforts pour tendre la main aux Serbes refoulés par des forces très supérieures, la dictature royale s'étendit sur toute la Grèce. Les puissances protectrices n'élevèrent aucune protestation. Elles affectaient de déclarer qu'elles entendaient éviter de s'immiscer dans les affaires intérieures grecques. Constantin I" combla de compliments et de marques de bienveillance les membres des gouvernements français et anglais qui passèrent à Athènes. Suc-