LES ÉLECTIONS GÉNÉRALES 'JJ
V établissement définitif du despotisme dans notre pays.
Le 19 décembre, jour du scrutin, 200,000 citoyens seulement votèrent, tandis qu'on avait compté 750.000 votants le 13 juin. Cela faisait un peu moins du cinquième des électeurs inscrits. Et pourtant le gouvernement avait déployé un vrai luxe de moyens de pression : suspension de l'inamovibilité de certains employés, déplacement de fonctionnaires, distribution de terres aux musulmans macédoniens, menaces aux directeurs et rédacteurs de journaux de l'opposition, espionnage, attentats à la liberté de réunion, etc. C'est cette Chambre ainsi élue qui servit de paravent au despotisme.
En fait, le roi délégua tous ses pouvoirs à son Cabinet militaire, présidé par le général Dousmanis, dont les ministres en titre'devinrent les simples instruments. Avec la collaboration de l'attaché militaire d'Allemagne, l'état-major prépara la coopération éventuelle de l'armée hellénique avec les Germano-Bulgares venant du nord. Les brochures germaniques furent distribuées gratuitement à profusion dans les casernes où, par contre, la lecture des journaux
libéraux fut interdite sous les peines les plus sévères. Des volontaires recrutés dans le 1^^ régiment du corps d'armée d'Athènes, dont le diadoque était colonel, formèrent une sorte de garde du corps du roi et d'agence de propagande. L'armée fut soustraite à ses devoirs militaires pour être employée à des besognes politiques. En 1909, M. Venizélos avait adopté la méthode précisément contraire. Quoique appelé en Grèce par la Ligue militaire, il avait procédé peu de temps après à sa dissolution et rendu l'armée à son travail professionnel. Il avait mis fin à l'anarchie et prévenu la guerre civile en remettant chacun à sa place, et en substituant la démocratie ordonnée à l'oligarchie démagogique. Constantin l^^ rétablit le désordre, prépara la guerre civile, coupa le pays en deux à l'intérieur et livra ses frontières à l'ennemi extérieur. Le révolutionnaire crétois s'était conduit en homme d'Etat ; le roi se comporta en révolutionnaire (^).
(*) Le Kiryx après la crise, au mois de juin, décrivit ainsi la situation d'alors :
'< On essayait d'étranjrlor l'âme nationale et de terroriser par la plus abjecte des terreurs, afin que ce peuple pliât devant les résultats funestes de la politique qu'on appliquait. Dès armées entières d'espions et d'intrigants
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étaient constituées avec tous les éléments empressés à vendre toute conscience. Des citoyens, qui ne jouaient pas même un rôle dans la politique, étaient filés par des agents à la fois apparents et se<^rets, sans même pouvoir s'imaginer quelle calomnie politique était ourdie contre eux. Ceux qui se rencontraient dans les centres publics des deux villes n'osaient même pas s'interroger sur les nouvelles du jour, dans la certitude que les inconnus qui se tenaient auprès d'eux étaient d'ignobles nxouchards chargés d'ourdir des calomnies. Ceux qui s'attablaient aux cafés et aux pâtisseries tournaient avec effroi leurs regards autour d'eux pour voir quel honnête individu se hâtait de s'asseoira côté d'eux pour suivre leur conversation et en saisir un aiot afin de leur adresser la parole avec une ingénuité insolente dans l'intention de provoquer une discussion et de crier à ces innocents qu'ils insultaient le roi !
a De" citoyens très honorables étaient traînés devant l'autorité judiciaire sur des plaintes calonmieuses : ceux qui osaient blâmer la conduite du gouvernement recevaient des lettres menaçantes où on leur déclarait de prendre garde à leur tête. t)es automobiles et des voitures étaient arrêtées en chemin et l'on demandait aux passagers qui ils étaient, d'où ils venaient et où ils allaient. Devant maintes maisons se tenaient des surveillants secrets, tenant une liste de ceux qui entraient et qui sortaient, suivant, comme des chiens » fidèles », tout mouvement des habitants. Des hommes de toute condition et du caractère le plus pacifique étaient fouillés pour port d'armes, tandis que près d'eux passaient ostensiblement les séides du gouvernement. Tout gibier de potence était armé, tout individu à vendre était acheté, et tout homme sans conscience était recruté pour le service de l'espionnage, de la calomnie et de la perfidie. Les temps du despotisme turc ne connurent pas d'organisations plus dangereuses. Le jannissarisme revivait sous une autre forme. »
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L'ultimatum du 21 juin et le second ministère Zaïmis.
LE caractère de « la plus sincère bienveillance )) de la neutralité promise par le Cabinet Scouloudis se manifesta tout d'abord par de mauvais procédés à l'égard des Serbes vaincus, s'etïorçant d'échapper à l'étreinte germano-bulgare. Afin de prévenir les effets de cette mauvaise volonté, des navires de guerre de la flotte alliée débarquèrent, le 10 janvier 1916, quelques détachements à Corfou et y préparèrent l'arrivée des débris de l'armée serbe réfugiés sur les côtes d'Albanie. Par une note du même jour, les représentants des puis-
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sances alliées à Athènes informèrent M. Scouloudis de cette mesure dictée par un « devoir de stricte humanité «. A contre-cœur, M. Scouloudis s'inclina devant le fait accompli. Mais il prit sa revanche en concluant avec la Bulgarie un arrangement dont le journal hongrois Az Est révéla plus tard l'existence en publiant la note bulgare suivante :
Depuis la prise de Bitolia (Monastir) et de Resna, Varmée bulgare est arrivée tout près de la frontière grecque. Par suite de ce moui^ement, V état- major général de Bulgarie redoute qu'à la frontière, entre les avant-postes de Varmée bulgare et les postes de garde grecs, il se produise facilement des collisions.
Désireux d'éviter la possibilité de pareils incidents, le gouvernement bulgare invite le gouvernement grec à donner son acquiescement à la création d'une zone neutre sur la frontière serbogrecque, comme on l'a fait précédemment sur la frontière gréco-bulgare, et à accepter que le long de la frontière grecque les troupes soient retirées des deux côtés à la distance d'une portée de fusil.
lO'i l'affaire grecque
Quelques semaines plus tard, en avril, le gouvernement d'Athènes refusa nettement de laisser les troupes serbes recueillies à Corfou, remises de leurs épreuves et équipées à neuf, rejoindre par le territoire grec ou le canal de Corinthe le corps expéditionnaire franco-britannique de Macédoine. Il allégua que le passage des soldats serbes mettrait en danger la santé publique, arrêterait la circulation des trains de voyageurs et de marchandises, violerait la neutralité de la Grèce et menacerait son indépendance. Les deux premières objections étaient mal fondées en fait. La troisième n'avait qu'une valeur apparente. En effet, si la Grèce était neutre dans le conflit européen, elle était l'alliée de la Serbie en vertu du traité de 1913. L'alliance n'était pas détruite par le refus de porter le secours prévu. Le Cabinet de Belgrade avait soigneusement évité de considérer ce refus comme une rupture. Il ne désespérait point de ramener la Grèce au sentiment de la défense des intérêts communs aux deux pays. Or, outre le secours des 150.000 hommes, le traité de juin 1913 prévoyait les facilités de passage des troupes de chacun des deux Etats signataires par le territoire de l'autre. Si les
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ministres de Constantin I®^ avaient été réellement animés à l'égard des Alliés des sentiments exprimés dans la note du 9 novembre, ils se seraient empressés de leur donner, à eux et à ja Serbie, une autorisation qui ne coûtait rien à la Grèce et constituait une faible compensation pour l'inexécution de la clause de secours. Quant à la menace de l'indépendance nationale, elle était chimérique. Il était évident que les troupes serbes se hâteraient d'aller en Macédoine sans s'attarder dans la vieille Grèce. D'ailleurs, le passage par le canal de Corinthe excluait ce prétendu danger.
La mauvaise volonté de M. Scouloudis se doublait de mauvaise foi. Celle-ci devint éclatante au mois de mai. Le 23 de ce mois, une colonne germano-bulgare se présenta devant le fort de Rupel à l'entrée du défilé de Démir-Hissar, et somma la garnison grecque de se rendre en l'avertissant qu'elle avait ordre de pénétrer en territoire hellénique « afin d'occuper des positions avantageuses ». Les occupants du- fort commencèrent par refuser. Ils tirèrent même vingt-quatre coups de canon contre les envahisseurs. Mais ils reçurent dans la 'nuit Tordre de se retirer. A la Chambre, le 5 juin,
M. Scouloudis expliqua ainsi cet ordre : « Constatant d'une part la décision des envahisseurs d'occuper le fort, voyant, d'autre part, que la continuation d'une résistance armée pourrait d'un moment à l'autre se transformer en conflit général, ce qui mènerait à une sortie de la neutralité qu'il n'entend pas abandonner, le gouvernement donna l'ordre suivant par l'intermédiaire du ministère de la guerre : « Pre- « mièrement cesser toute résistance, et ensuite « déclarer au commandenxent allemand que, « devant l'invasion générale de l'armée alle- « mande dans le défdé de Démir-Hissar, où se « trouve le fort, la garnison du fort est obligée « de se retirer en emportant tout le matériel « du fort. »
L'explication était plaisante. Pour ne pas sortir de la neutralité — toujours la même excuse — le gouvernement grec laissait les Bulgares, ses ennemis irréconciliables, envahir son territoire et occuper un groupe d'ouvrages fortifiés tout neufs dont la construction avait coûté des sommes relativement énormes.
M. Scouloudis déclara devant la Chambre qu'il avait protesté « de la façon la plus énergique » auprès de l'Allemagne et de ses alliés. Il se
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répandit encore en dénégations pompeuses contre le soupçon d'une entente avec les. Germano-Bulgares. Pourtant cette entente existait. Elle fut prouvée par des documents trouvés plus tard dans les bureaux militaires du IV® corps d'armée et publiés en fac-similé. Quoique ce ne fut alors qu'un soupçon, plusieurs députés de cette Chambre introuvable murmurèrent. Pour procurer un dérivatif à leur irritation, M. Scouloudis annonça que, le samedi précédent, 3 juin, jour de la fête du roi, le général Sarrail avait proclamé la loi martiale à Salonique, et que le gouvernement grec avait aussitôt protesté. Là-dessus M. Stratos opina que le bruit mené autour de l'occupation du défilé de Rupel était injustifié et que la proclamation de la loi martiale à Salonique était autrement grave. Il conclut que M. Venizélos n'avait eu en vue que d'agrandir la Bulgarie. Un M. Mitropoulos s'écria : « Celui qui commet tant de crimes ne peut-il être poursuivi ? » M. Stratos demanda qu'on mît un procureur en action. Voilà comment la Chambre-croupion rendit M. Venizélos responsable de l'occupation du fort de Rupel.
L'opinion publique ne prit pas la chose avec
autant de désinvolture. Les Macédoniens s'inquiétèrent. Les patriotes non aveuglés par la haine de M. Venizélos et le culte du roi sursautèrent au spectacle des ennemis de- 1912-1913 installés dans les conquêtes de ces deux glorieuses années. Ils rappelèrent à Constantin I®' qu'il avait alors mérité le nom de Bulgaroctone, et reproduisirent sa dépêche du 25 juin 1913 à son ministre des affaires étrangères :
Dépêche urgente de S. M. le Roi au Ministère des Affaires étrangères.
Le 25 juin.
La 6® division rapporte que des soldats bulgares, sur V ordre d'un officier de gendarmerie, ont amené dans le préau de l'école bulgare le métropolite de Démir-Hissar, deux prêtres et plus de cent notables qu'ils ont massacrés. Le commandement de la division a ordonné Vexhu motion des cadavres et constaté le crime. Les Bulgares ont en outre violé des vierges et tué une jeune fille qui résistait.
Protestez, sur mon ordre, auprès des représentants des puissances civilisées contre ces monstres
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à face humaine. Protestez devant tout le monde civilisé et déclarez que je me trouverai, à regret, contraint de procéder à des représailles pour inspirer quelque crainte ou quelque réflexion avant la perpétration de pareils crimes.
Les actes des Bulgares font pâlir toutes les atrocités des invasions barbares dans le passé. Ils prouvent que les Bulgares n'ont plus le droit d'être compris parmi les peuples civilisés.
Constantin R.
Si Constantin I®^ se montrait entièrement rassuré du côté des gens qu'il avait bannis trois ans auparavant du monde civilisé, les Alliés n'éprouvaient pas les mêmes sentiments. L'aile droite de leur corps expéditionnaire se trouvait menacée ; le gros de l'armée pouvait être attaqué de flanc à un moment où il serait engagé dans une opération sérieuse dans le nordouest. De plus, les Bulgares n'étaient pas seuls à inspirer des appréhensions. La connivence du Cabinet Scouloudis avec eux donnait à réfléchir. Vers la fin de mai, le général Yannakitsas prévenait ses troupes qu'elles pourraient être appelées prochainement à combattre. Contre