‹ L'affaire grecqueChapitre 9 sur 16 · A !■• F A I U E GRECQUE · texte numérisé non relu

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qui, puisque la Grèce s'enfermait dans une stricte neutralité ? Quelques jours plus tard, à" l'issue de la revue des troupes ayant pris part aux grandes manœuvres, le roi prononçait une allocution où il disait : « Les soldats doivent obéir aux ordres, non aux sentiments ». Le ton des discours, la nature des gestes et les actes eux-mêmes nous invitaient à nous mettre en garde. Le 12 juin, des manifestations « populaires » contre la France et l'Angleterre se déroulaient dans la capitale. Après avoir négligé l'occasion d'agir au moment où un résulte t décisif pouvait être obtenu, la nécessité s'imposait de prendre des précautions efficaces contre un danger imminent. La France et l'Angleterre organisèrent un corps de débarquement qui devait être transporté, sous les ordres de l'amiral Moreau, dans les eaux de Salamine afin d'appuyer les demandes des puissances. L'ultimatum décisif formulant ces demandes devrait être remis au moment où apparaîtraient les navires de guerre et les transports chargés de troupes.

Quoiqu'on n'ait pas encore divulgué les instructions adressées à l'amiral et aux représentants de l'Entente à Athènes, il y a lieu de

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croire que l'intention des puissances protectrices était de liquider d'un coup l'affaire grecque et de rétablir dans son intégralité le régime constitutionnel avec des garanties matérielles appropriées. ^lalheureusement, au dernier moment, ces intentions se modifièrent. L'amiral Dartige du Fournet vint prendre le commandement de la flotte, y compris l'escadre de l'amiral Moreau, et les ordres furent changés. Les bateaux chargés de troupes ne parurent point devant Salamine. Soit à la suite d'une intervention diplomatique, soit parce que Constantin I^^, averti du coup qui le menaçait, alla au-devant de la soumission, les ministres des trois puissances protectrices durent se borner à remettre, le 21 juin, dans les formes ordinaires, un ultimatum à M. Scouloudis. A la vérité, ce document était d'une raideur inusitée. Après avoir signalé « les motifs nombreux et légitimes de suspicion contre le gouvernement grec », les « agissements des étrangers » travaillant à créer sur le territoire hellénique des organisations hostiles contraires à la neutralité du pays et tendant à compromettre la sécurité des forces militaires et navales des Alliés », la connivence du Cabinet hellénique

avec les Germano-Bulgares dans l'affaire de Rupel, la violation de la constitution grecque et « la collusion évidente du Cabinet actuel avec leurs ennemis », les puissances protectrices exigeaient l'application immédiate, sans discussion ni délai, des mesures suivantes :

1^ Démobilisation réelle et totale de V armée grecque, qui devra être mise, dans le plus bref délai, sur le pied de paix.

2" Remplacement immédiat du ministère actuel par un Cabinet d^affaires, sans nuance politique, et offrant toutes les garanties nécessaires pour l'application loyale de la neutralité bienveillante que la Grèce s'est engagée à observer à regard des puissances alliées, ainsi que pour la sincérité d'une nouvelle consultation nationale.

3^ Dissolution immédiate de la Chambre des députés suivie de nouvelles élections, dès Vexpiration des délais prévus par la Constitution et après que la démobilisation générale aura replacé le corps électoral dans des conditions normales.

4*' Remplacement, d'accord avec les puissances, de certains fonctionnaires de la police, dont l'attitude, inspirée par des directions étrangères, a facilité les attentats commis contre de paisibles

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citoyens ainsi que les insultes faites aux Légations alliées et à leurs ressortissants.

Le roi se soumit. Plusieurs personnes initiées à ces négociations supposaient, espéraient, qu'il préférerait l'abdication à l'acceptation de conditions aussi mortifiantes. S'il n'eût suivi que les inspirations de son amour-propre, il eût en effet probablement quitté la partie dès ce moment. Mais, sans nul doute, il reçut de Guillaume II le conseil de courber la tête et de conserver son trône en attendant des temps meilleurs. En conséquence il renvoya le docile M. Scouloudis et chargea M. Zaïmis de constituer un nouveau ministère. Ce fut M. Zaïmis qui signa, le 23 juin, l'engagement d'exécuter intégralement les demandes formulées dans l'ultimatum du 21. Le 29 juin, la démobilisation générale fut décrétée. Le 31 juillet, l'armée fut remise sur le pied.de paix. De nombreux fonctionnaires furent remplacés ou déplacés. Mais la Chambre ne fut pas dissoute sous prétexte qu'il était impossible, en raison des circonstances, de fixer en même temps, comme la Constitution l'exigeait, la date des élections elle fut simplement ajournée. Le général Dous-

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manis et M. Streit (^), les deux conseillers occultes du roi, restèrent en fonctions. Les journaux ententophiles devinrent l'objet de poursuites judiciaires pour avoir « diffamé et insulté le gouvernement et l'armée » alors qu'ils s'étaient livrés à d'anodines critiques. La personne même de ^L Venizélos fut menacée ; il fut obligé de se faire garder par de fidèles Cretois. Mais cela ne l'empêcha point de conduire avec énergie sa campagne électorale en vue de la prochaine grande consultation nationale. La belle résistance de Verdun, les succès francoanglais sur la Somme, l'offensive victorieuse du général Broussilof en Galicie et en Bukovine donnèrent à sa propagande une allure inquiétante pour les royalistes.

(^) Sans exercer aucune fonction officielle, M. Streit jouait le rôle d'intermédiaire du voi avec les honimes politiques grecs et les chancelleries germano-tourauicnnes.

La trahison de Constantin et Pinvasion bulgare.

CONSTANTIN I®'" sc résolut alors à un acte qui pèsera éternellement sur sa mémoire. Craignant, malgré une propagande antivenizéliste effrénée et la formation de ligues de réservistes qui mettaient la force au service des agents électoraux du gouverneinent, que les venizélistes revinssent en majorité à la nouvelle Chambre, il voulut à tout prix ajourner les élections à une date indéterminée. A cet effet il combina l'envahissement par les Germano-Bulgares de la Macédoine orientale et occidentale. Descendant le cours de la Strouma,

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les Bulgares occupèrent tous les ports de la vallée et les villes de Drama, Sérès et Cavalla. Ils enlevèrent les garnisons qu'ils firent transporter en Allemagne et s'emparèrent d'un matériel de guerre comprenant 200 canons des derniers modèles, 50.000 fusils, de grands approvisionnements de projectiles, des équipements variés, etc. Les troupes grecques avaient reçu l'ordre formel de ne pas résister aux Bulgares et de n'engager aucune action commune avec les Français. Celles qui ne voulurent point subir l'humiliation de l'internement durent se réfugier par des moyens de fortune dans le rayon d'action du corps expéditionnaire des Alliés. Le divisionnaire Christodoulou, qui était à Sérès, s'opposa tant qu'il put à la descente des Bulgares et se replia devant des forces supérieures vers Cavalla, et de là vers Salonique. Sur les 4.500 hommes et les 200 officiers de la garnison de Cavalla, 2.200 soldats et 120 officiers environ, avec les colonels Christodoulou et Lélakis, passèrent dans l'île de Thasos ; 700 hommes avec 40 officiers s'embarquèrent pour le Pirée ; le reste, avec le colonel Hadjopoulos commandant le IV^ corps d'armée, fut dirigé par les Bulgares sur Drama. Dans les

TRAHISON DE CONSTANTI]<f 117

localités qu'ils occupèrent, les Bulgares se livrèrent à des violences sauvages sur les habitants qui, depuis leur départ précipité de 1913, leur avaient été signalés comme hostiles (^).

Cette fois la mesure était comble. Il s'agissait non plus d'un différend sur la Constitution, mais d'une trahison caractérisée. Constantin 1er s'était contenté, comme garantie des envahisseurs, de l'assurance des ministres d'Allemagne et de Bulgarie à Athènes que la souveraineté grecque serait respectée, que les troupes allemandes et bulgares évacueraient le territoire hellène dès que les raisons militaires le permettraient, et que les habitants seraient indemnisés pour tous les dommages causés. Un vigoureux mouvement de protestation se produisit aussitôt. Le dimanche 27 août, une foule immense se rendit devant la maison de M. Venizélos pour acclamer le chef du parti libéral. M. Venizélos harangua ces soixante mille citoyens et leur proposa d'éhre une délégation qui remettrait au roi une adresse pathétique dont il lut le texte. Il ne rompait pas

(^) Ces événements se déroulèrent depuis le 20 août jusqu'aux premiers jours de septembre.

avec le monarque ; il le suppliait seulement de revenir au sentiment de ses devoirs. A cet égard, la péroraison de cette adresse était significative : « Tu verras, Basileu, par le nxeeting d'aujourd'hui que le parti des libéraux n'est pas l'ennemi de la Couronne, pas plus que de la Maison régnante, ni de Ta personne. 11 n'est que le gardien respectueux du régime libre, et n'entend tolérer aucune déviation sur ce point. Mais c'est là aussi le véritable intérêt de la Couronne. Seuls ceux qui exploitent cette dernière peuvent chercher à Te persuader de contraire, alors qu'ils sont réellement Tes pires ennemis. »

Mais Constantin P^ ne se souciait guère de recevoir une délégation de libéraux ni de répondre à leur appel. Il fit annoncer qu'il était malade et que la publication du décret portant dissolution de la Chambre et convocation des électeurs devait être ajournée quelque temps encore. Pendant cette maladie vraie ou simulée, les incidents se multiplièrent. Les intrigues des agents germaniques prirent de telles proportions et les procédés des fonctionnaires gouvernementaux furent si hostiles à l'Entente que, le 1^^ septembre, une forte escadre franco-

britannique (^), sous les ordres de l'amiral Dartige du Fournet, commandant en chef les forces alliées en Méditerranée, vint mouiller dans les eaux de Salamine. Le 2, les ministres de France et d'Angleterre réclamèrent le contrôle des postes et télégraphes (avec et sans fil), l'expulsion des agents ennemis de corruption et d'espionnage, et des sanctions contre les sujets hellènes complices des faits de corruption et d'espionnage signalés. M. Zaïmis accepta purement et simplement. Les désordres n'en allèrent pas moins en augmentant. Les ligues de réservistes organisèrent des protestations contre les exigences de l'Entente. Le 10 septembre une bande de vingt-cinq individus environ pénétra dans le jardin de la légation de France et tira des coups de pistolet en l'air en criant : « Vive le roi I A bas la France 1 » M. Zaïmis dut présenter des regrets à M. Guillemin, en faire présenter au quai d'Orsay par M. Romanos, promettre des sanctions contre les coupables et s'engager à fermer immédiatement les différentes sections de la Ligue des réservistes tant à Athènes qu'en province.

([) Non accompagnée d'un corps de débarquement.

Cependant l'invasion bulgare coupaH en deux, matériellement et moralement, l'armée grecque. Les soldats échappés de la Macédoine orientale et presque toute la garnison de Salonique se constituaient en armée de la défense nationale et se mettaient à la disposition du général Sarrail pour combattre les Bulgares. Un comité de défense nationale, à la tête duquel se mettait le colonel Zymbracakis, adressait une proclamation au peuple pour l'inciter « à cesser d'obéir aux autorités qui avaient trahi l'honneur national », et une autre à l'armée pour l'inciter à se ranger sous les ordres du comité en vue de la libération de la patrie. Ces appels trouvaient de nombreux échos. Furieux de ce qu'il appelait une défection, le roi reçut en audience solennelle les officiers de la 5® division (Salonique) qui avaient refusé de se solidariser avec leurs camarades de la défense nationale et leur adressa des félicitations emphatiques : « Vous avez inscrit d'une plume de fer votre nom dans les annales de l'histoire... Vous avez fait montre d'une discipline de fer, d'une foi et d'un dévouement à toute épreuve à l'égard de votre roi et de votre chef. Par votre attitude vous avez stigmatisé ceux qui ont

trahi leur serment et parmi lesquels, malheureusement, on compte le commandant de votre division... Avec une telle armée et à la tête d'hommes tels que vous, possédant votre moral, vos sentiments et votre foi, je suis prêt à faire face à n'importe quel ennemi. » Comme les officiers félicités n'avaient pas voulu combattre les Germano-Bulgares, ce « n'importe quel ennemi » visé par le roi ne pouvait être que le corps expéditionnaire des Alliés.

Malgré tant de fâcheux indices, M. Venizélos ne désespérait toujours pas de regagner le roi à la cause nationale. La Roumanie avait déclaré la guerre à l'Autriche- Hongrie le 28 août. C'était un gros événement en Europe. Mais c'en était un particulièrement important pour la Grèce. Depuis plus d'un an, le général Dousmanis lui-même disait que, lorsque la Roumanie entrerait en guerre, le moment serait venu pour la Grèce d'en faire autant. Sans doute il ne croyait pas que le roi Ferdinand, un Hohenzollern, se tournerait contre la Germanie. Néanmoins l'opinion qu'il exprimait correspondait à une nécessité politique si évidente que M. Venizélos crut devoir tenter un suprême effort.

Il a raconté ses démarches dans les termes suivants (^) :

:< Je fis savoir à M. Zaïmis que si le roi, contrairement à ce qu'avait déclaré son entourage, se refusait encore à marcher avec l'Entente, il prouverait par cela même, aux yeux du monde entier, qu'il suivait une politique allemande et non une politique grecque, et j'ajoutais que je considérerais alors comme mon devoir de me révolter.

« M. Zaïmis, se basant sur cette déclaration et en invoquant le mouvement d'impatience et même d'effervescence qui commençait à se manifester dans l'armée, obtint du roi d'engager des pourparlers avec les nations de l'Entente, en vue de la sortie de la neutralité de la Grèce. Le roi l'autorisa même à se mettre en contact avec moi, pour me tenir au courant de toutes les négociations en cours.

« Mais, sur ces entrefaites, le kaiser télégraphia au roi pour lui affirmer qu'avant un mois il aurait sûrement envahi toute la Roumanie et

(^) Interview du 13 mars 1917 avec l'envoyé spécial de l'agence Havas à Salonique.

jeté l'armée de Sarrail à la mer. 11 lui demanda, en conséquence, de résister pendant quatre semaines encore à la politique venizéliste. Docilement le roi obéit, s'inclinant devant les injonctions de son beau-frère et, dix jours après avoir semblé prendre le parti de marcher avec les puissances de l'Entente, il jetait bas le masque et revenait à sa politique personnelle.

« M. Zaïmis, comprenant qu'on le bernait, refusa de faire le jeu du roi et démissionna. Le moment d'agir avait alors sonné. Le pays avait vu clair. Le roi ne marcherait jamais.

« L'amiral Coundouriotis, écœuré d'une telle félonie, se joignit à moi avec le général Danglis et nous décidâmes aussitôt de lever l'étendard de la révolte, »

Le ministère Calogéropoulos et le départ de M. Venizélos.

MZaïmis donna sa démission le 11 sep- • tembre. Malgré les instances de MM.

Gounaris et Rhallys, il la maintint, et le roi setrouva fort embarrassé pour lui trouver un successeur. Il n'osait pas rappeler M. Gounaris, son homme de confiance, dont la nomination eût constitué une violation de l'article 2 de l'ultimatum du 21 juin. Pourtant il lui fallait quelqu'un qui, sous le voile de la neutralité, ruinât la politique venizéliste au dedans et au dehors. Par l'intermédiaire de M. Streit, son ministre occulte des affaires étrangères, il pro-

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posa tout d'abord le pouvoir ainsi compris à M. Dimitracopoulos. Après avoir constaté qu'il se trouverait dans l'impossibilité de vivre par suite du refus des ministres de l'Entente de renoncer à l'exécution des conditions de l'ultimatum du 21 juin, M. Dimitracopoulos résigna son mandat. Plusieurs jours se passèrent en nouvelles démarches. Enfin, le 16 septembre, M. Nicolas Calogéropoulos, ancien collaborateur de M. Georges Théotokis, et membre en vue de la coterie aristocratique germanophile, forma un ministère composé d'hommes de second plan, antivenizélistes notoires. Ses sentiments personnels étaient bien connus. En juin 1915, on lui avait entendu dire publiquement, en parlant du chef du parti libéral : « Il faut saigner ce traître. »

Ce Cabinet constituait une provocation à l'Entente. Les ministres des puissances protectrices s'abstinrent d'entrer en relations avec lui. Interrogé à ce sujet, M. Calogéropoulos répondit : « Suivant les usages protocolaires, aussitôt après la constitution du Cabinet, les représentants étrangers rendent visite au prési- .dent du Conseil. Si cela se fait, en gens bien élevés, nous rendrons immédiatement cette

visite. » La visite attendue ne vint pas. Alors le président du Conseil publia le communiqué suivant : « Les déclarations faites par le président du Conseil et suivant lesquelles le gouvernement actuel n'est pas un Cabinet de service, mais a un caractère politique, doivent être entendues dans le sens suivant : le ministère, constitué par des personnes appartenant au Parlement, assume vis-à-vis du pays toute la responsabilité de ses actes, en acceptant bien entendu la note des puissances du 8-21 juin dans le même esprit que le Cabinet Zaïmis. » Malgré cette confirmation expresse de l'ultimatum du 21 juin, les ministres de l'Entente persistèrent dans leur abstention. La tension des esprits parvint au comble. De toutes les grandes îles de l'Archipel arrivèrent des manifestes, votés par de grandes assemblées, invitant Constantin I®^ à rappeler sans retard M. Venizélos et le menaçant, en cas de refus, d'instituer 4tn gouvernement révolutionnaire. Ces démonstrations n'ébranlèrent pas le monarque. Elles le rendirent seulement plus insolent.

Le 20 septembre, devant les casernes d'infanterie d'Athènes, en présence de 5.000 soldats réunis pour la cérémonie de la prestation

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du serment des recrues, il prononça une allocution inspirée du plus pur absolutisme. Il déclara aux jeunes soldats qu'ils étaient désormais « soldats du roi », qu'ils devaient un dévouement aveugle « à la volonté du roi », et il leur défendit de répondre aux suggestions destinées à les égarer : « N'écoutez pas, s'écria-t-il, les conseils des marchands de patriotisme, car, pour eux, le patriotisme n'est plus qu'un écran derrière lequel ils s'abritent pour commettre des crimes. » C'était le langage même de Guillaume II : Voluntas régis suprema lex esto. Le lendemain, la Patris, organe de M. Venizélos, qualifia cette allocution de contraire aux principes fondamentaux de la Constitution, dépassant les pires conceptions absolutistes. M. Venizélos lui-même déclara publiquement que la nation devait prendre immédiatement en mains la défense de ses propres intérêts. Le 22, le colonel Zymbracakis passa en revue, sur le Champ de Mars de Salonique, les contingents de volontaires macédoniens prêts à rejoindre l'armée Sarrail. Le même jour, M. Calogéropoulos décida d'intenter des poursuites judiciaires contre tous les officiers, sous-officiers et soldats « ayant adhéré au mouvement

révolutionnaire ». Le 24, le congrès des colonies helléniques réuni à Paris prononça la déchéance du roi Constantin. Le 25, à quatre heures et demie du matin, M. Venizélos, accompagné de l'amiral Coundouriotis, commandant en chef de la marine grecque, et d'un groupe d'amis, s'embarqua secrètement à Phalère pour la Crète sous la protection de la légation de France. Reçu avec enthousiasme à la Canée par la population et les troupes, il lança, le 27, une proclamation au peuple grec. Après avoir décrit les désordres résultant de la funeste politique du roi depuis un an et demi, il concluait :

Ce n'est pas le moment maintenant de chercher les responsables pour les malheurs accumulés. Ce qui s'impose, c'est de tâcher, tandis qu'il en est encore temps, de sauver ce qui peut être sauvé. Le moyen le plus sûr de chercher le salut serait certes de rétablir l'unité nationale rompue, afin que cette œuvre soit entreprise avec la coopération de toutes les forces nationales.

Mais il n'y a qu'un seul moyen susceptible de refaire cette unité nationale brisée. C'est de revenir sans retard à la politique que dicte la

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conscience nationale ; c'est de chercher, aux côtés de nos alliés serbes et des grandes puissances qui luttent avec eux, dont trois sont les puissances garantes de notre indépendance, à débarrasser notre territoire de Vinvasiorh de Vennemi abhorré ; c'est de coopérer avec ces puissances afin que, non seulement V Europe soit définitivement délivrée du danger de l'hégémonie allemande, mais aussi les Balkans des prétentions à la suprématie bulgare.

Nous nous estimerons heureux si le roi se décide, fût-ce en ce moment suprême, à se mettre à la tête des forces nationales afin que, dans une union nationale inébranlable, nous poursuivions l'application de cette politique nationale. Mais si cela ne peut être obtenu, il ne reste plus qu'une seule voie de salut : l'action isolée de cette partie de la nation qui croit que, si nous ne coopérons pas avec nos alliés naturels à l'œuvre de la recréation de l'Orient, qui résultera de la grande guerre européenne, l'Etat et la nation hellénique s'achemineront vers la ruine.

Pour cette raison, assumant par devoir mais aussi avec enthousiasme le mandat que le peuple nous a confié, nous adressons un appel à l'hellénisme entier et lui demandons son concours dans

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Vœuvre que nous entreprenons. Puisque VEtat a trahi ses devoirs, cest à la nation qu^ incombe de tenter la réalisation de Vœuçre qui s'impose à un Etat. Nous invoquons le concours de toute force nationale qui sent qu'une tolérance plus longue des désastres et des humiliations qu'a suscités ta politique appliquée équivaudrait à la mort nationale.

Nous entreprenons cette lutte dans la pleine conviction que la nation^ appelée en Vabsence de VEtat à une levée en masse, réalisera de nouveau le miracle qui est nécessaire pour ramener la nation dans la voie dont elle s'est écartée depuis un an et demi.

Immédiatement les adhésions affluètent. Dans toutes les grandes îleâ de l'Archipel, les autorités royalistes furent déposées et remplacées par des venizélistes. D'Athènes même, quantité d'officiers, sui-vis de. souS'Officiers et de soldats, s'embarquèrent pour Salonique. Le comité de défense nationale se mit à l'entière disposition du gouvernement provisoire en voie de formation. Le bureau permanent (de Paris) du congrès des colonies helléniques adressa un télégramme d'adhésion à ]\I. Veni-

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zélos en promettant de le suivre « dans la voie de l'honneur et de la gloire » où il engageait la race hellène. De la Canée, MM. Venizélos et Coundouriotis envoyèrent à M. Briand, président du Conseil et ministre des affaires étrangères de France, une dépêche le féhcitant des récents succès des troupes françaises sur la Somme et contenant des souhaits chaleureux pour le succès final des Alliés. C'était le premier contact du gouvernement provisoire avec un gouvernement étranger. M. Briand fit remercier les deux signataires par le consul de France à la Canée.

Le miracle dont la vision guidait M. Venizélos sur les eaux de l'Archipel allait s'accomplir.

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Le ministère Lambros la mission Bénazet et la zone neutre.

LE départ de M. Venizélos pour la Canée provoqua des commentaires divers et curieux. Alors qu'il était généralement interprété en France, en Angleterre et surtout dans la Nouvelle Grèce et dans les îles comme le commencement d'une campagne patriotique destinée à produire de grands résultats, on affecta dans les milieux constantiniens de le considérer comme un signe d'impuissance, sinon comme une fuite. On put se demander si le gouvernement d* Athènes ne l'avait pas vu d'un œil favorable, dans l'espoir que le prestige du chef du

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parti libéral allait disparaître avec sa présence dans la capitale. En Grèce et hors de Grèce, les amis de la famille royale comparaient volontiers ce départ à celui du général Boulanger pour Bruxelles en 1889. M. Calogéropoulos pensait-il être le Constans hellène ? Toujours est-il qu'il laissa courir le bt-uit que la coopération de la Grèce avec l'Entente redevenait possible. Il demandait seulement, disait-on, un délai déterminé pour pouvoir réorganiser les forces militaires du pays avant de le jeter dans l'action.

L'attitude des puissances protectrices n'était pas non plus très nette. Il parut bientôt qu'elles avaient subordonné leur appui à M. Venizélos, qui en avait absolument besoin pour mener à bien son entreprise, à la condition que celle-ci ne serait pas antidynastique (^). Or, pour produire tous ses effets, ce mouvement aurait dû commencer, aussitôt après l'arrivée des chefs libéraux à la Canée, par la proclamation de la déchéance du roi, ou, tout au moins, par la convocation, dans une ville soustraite au con-

(^) M. Venizélos déclara plus tard, en 1917, qu'on lui avait en effet imposé cette condition.

trôle royaliste, soit de la Chambre illégîilement dissoute, soit de délégués de la Grèce Jibre. Entravé par l'engagement qu'il avait dû prendre, M. Venizélos fut obligé de contenir les démonstrations de ses partisans au Heu de les stimuler. Les amis de la fandlle royale profitèrent de cette fausse situation pour insinuer que le grand mouvement national était un fiasco. En même temps toute allusion dans la presse française à l'éventualité d'un changement de règne fut supprimée par la censure. Il fut interdit aux publicistes français de réclamer la formation d'un gouvernement grec résolu à briser les résistances de Constantin 1er.

M. Calogéropoulos jugea le moment venu de se retirer. Il fit connaître sa résignation, le 4 octobre, par le singulier communiqué suivant : « Le gouvernement n'ayant pu, jusqu'à présent, entrer en contact avec les représentants à Athènes des puissances de l'Entente, et jugeant que sa situation constitue un obstacle à la bonne marche des affaires nationales, a prié le roi d'accepter la démission du Cabinet. » Le roi accepta cette démission d'autant plus facilement qu'il croyait pouvoir, au

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moyen du sacrifice de son ministre, renouer les relations officielles avec l'Entente. En effet, le 10 octobre, M. Spiridon Lambros, professeur et archéologue, devenu président du Conseil, avec M. Zalocostas aux affaires étrangères, réussit à rétablir des rapports normaux entre le gouvernement et l'Entente. Ce succès était d'autant moins explicable que la majorité des membres du Cabinet Calogéropoulos était ententophile, quoiqu'antivenizéliste, tandis que le Cabinet Lambros se composait seulement de créatures de la Cour.

A ce moment même, M. Venizélos et l'amiral Coundouriotis, après une tournée triomphale dans les îles, débarquèrent à Salonique, Ils y constituèrent aussitôt, avec le général Danglis venu les rejoindre, un gouvernement provisoire BOUS la forme d'un triumvirat assisté d'un ministère où M. Politis, jusque-là secrétaire général du ministère des affaires étrangères à Athènes, reçut le portefeuille des affaires étrangères. Le 10 octobre encore, l'amiral Dartige du Fournet remit à M. Lambros une note exigeant, comme suite à la note du 2 septembre, un certain nombre de satisfactions, telles que le désarmement, le séquestre ou la remise des

bâtiments de la flotte hellénique, le désarmement de certaines batteries de terre, ainsi que le contrôle de la police et des chemins de fer. Le 11, le Cabinet Lambros accepta. Le 12, le transfert des bateaux légers grecs à Kératsini fut effectué, et leurs équipages débarqués furent casernes dans divers édifices publics d'Athènes. Mais les menées germanophiles s'étaient alors tellement développées, il circulait tellement d'individus en armes, et M. Lambros semblait si enclin aux échappatoires que, le 13, l'amiral dut accentuer et préciser sa note du 10. Il réclama notamment l'interdiction pour tous les citoyens de porter des armes quelconques et la levée de l'embargo sur l'exportation des blés de Thessalie.

Les semaines suivantes furent troubles. Encouragés par les succès des Germano-Bulgares en Roumanie, les royalistes devinrent de plus en plus insolents. Le directeur de la Patris fut poursuivi devant les tribunaux pour avoir publié dans ce journsl des documents officiels sur la livraison des forts de Rupel. L'exécution des conditions du 10 et du 13 octobre fut tournée par des subterfuges. Le roi fit concentrer subrepticement des troupes et du matériel

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de guerre en Epire et en Thessalie ; on lui prêta même un instant l'intention de s'y réfugier. Le 18, il passa en revue, au Champ de Mars, les marins débarqués des bateaux séquestrés par l'amiral Dartige et leur adressa une allocution enflammée, pleine d'allusions comminatoires. Durant ce temps, le triumvirat s'organisait à Salonique, préoccupé surtout de réunir des contingents destinés à la fois à combattre les Bulgares aux côtés des troupes du corps expéditionnaire et à seconder le mouvement libérateur en Grèce. M. Venizélos continuait de se tenir dans une réserve forcée sur la question du régime. Dans un grand banquet donné en l'honneur du gouvernement provisoire, il faisait seulement prévoir la convocation d'une assemblée nationale chargée « de dresser un rempart insurmontable aux entreprises de la monarchie contre la souveraineté populaire ». Le 20 octobre, dans une conférence tenue à Boulogne, les chefs des gouvernements français et anglais décidaient de ne pas reconnaître officiellement le gouvernement provisoire, tout en lui prêtant matériellement leur concours. La France et l'Angleterre, à part égale, assurèrent les frais de l'armée venizé-

liste et consentirent en outre une avance pe dix millions.

A ce moment les négociations prirent à Athènes une tournure nouvelle à la suite de l'arrivée de M. Bénazet, député à la Chambre française, chargé d'une mission en Orient par la Commission de l'armée. Par l'intermédi'iire d'un Italien de ses amis, M. Serpieri, directeur de la Compagnie française des mines du Laurium et familier de la Cour, M. Bénazet obtint une audience du roi. Il s'ensuivit un revirement dont les détails échappent encore à la critique historique. On peut seulement relever avec certitude que le roi sut persuader eon interlocuteur de la sincérité de ses intentions amicales à l'égard des Alliés et de son désir de se prêter à une combinaison de nature à les rassurer complètement. 11 suggéra l'idée de la remise de batteries et demunitions à l'amiral Partige ainsi que d'un transfert de troupes. M- Bénazet sortit du palais avec l'idée qu'un arrangement amiable était facile et que le comble de l'habileté serait de réconcilier M. Venizélos avec le roi. Il fut confirmé dans cette idée par les amabilités dont il fut comblé par la reine. Quelques jours plus tard, l'amiral

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Dartige lui-même était présenté au roi et semblait rapporter de cet entretien une impression analogue. Le roi et ses frères allaient dîner chez le prince Demidof, ministre de Russie. Puis l'amiral Dartige faisait rentrer à bord une des deux compagnies de débarquement qui étaient installées au Zappeion depuis l'incident de la légation de France.

Averti de divers côtés de l'inopportunité de cette mesure, il la maintenait. Dans un récit de la mission Bénazet, paru dans le Petit Parisien du 10 janvier 1917, la conclusion de cette mission est ainsi présentée : « Le roi espérait concilier le désir où il était de rester neutre et ramener le calme et l'union dans son ^ays. Il ne demandait nulle compensation (?), mais seulement qu'on ménageât sa susceptibilité en ne triomphant point — et notamment dans la presse — de ses concessions à l'Entente. Nos agents diplomatiques et militaires furent chargés de faire exécuter cet accord approuvé par le gouvernement. » De la part de l'Entente, cet accord fut ponctuellement exécuté. La presse fut rigoureusement surveillée et ne put communiquer ses appréhensions au public. A la Chambre des Communes, le 31 octobre. Lord Robert Cecil

déclara que tout ce qui tendait à la réunion de tous les Grecs serait chose très désirable.

Un autre arrangement intervint peu après. A la suite d'une légère collision à Ecaterini entre les troupes du roi et celles du triumvirat (4-5 novembre), les puissances protectrices consentirent à établir une zone neutre entre les territoires du gouvernement provisoire et ceux de la vieille Grèce, de sorte que l'extension du mouvement venizéliste se trouva enrayée. La Thessalie et l'Epire, dévouées à M. Venizélos, et qui n'attendaient que l'apparition de quelques contingents saloniciens pour chasser les autorités royalistes, furent ainsi mises dans l'impossibilité de se soulever, La délimitation de la zone neutre fut établie par un accord direct entre le général Roques, ministre de la guerre de France, de passage à Athènes après un voyage d'inspection en Macédoine, et le président du Conseil Lambros.

On est frappé de la confusion des pouvoirs pendant cette période. Les représentants officiels des puissances sont tenus à l'écart, et les négociations sont conduites tantôt par l'amiral Dartige, tantôt par un personnage politique français se trouvant par hasard à Athènes.

Le marchandage du matériel de guerre.

Au point où en étaient les négociations, les Cabinets de l'Entente crurent qu'un accommodement acceptable était sur le point d'intervenir avec le gouvernement d'Athènes. Ils laissèrent, sans protester, convoquer et se réunir, le 13 novembre, la Chambre-croupion dont ils avaient exigé et fait accepter la dissolution le 21 juin. Le Cabinet d'Athènes prétendait qu'en vertu de la Constitution la Chambre devait se réunir d'office ce jour-là. On aurait pu lui répliquer que la seule Chambre légalement existante et qualifiée pour se réunir

était celle élue le 13 juin 1915. On préféra se taire. Du reste la Chambre-croupion se sépara presque tout de suite sans avoir rien discuté. Mais elle avait interrompu la prescription qui courait contre elle.

L'amiral Dartige crut-il alors pouvoir réclamer le prix de notre complaisance ? Le 17 novembre il remit à M. Lambros une nouvelle note demandant la livraison de 18 batteries de campagne, de 16 batteries de montagne, avec 1.000 projectiles par batterie, ainsi que de 4.000 fusils Mannlicher avec 200 cartouches par fusil, de 140 mitrailleuses et de 50 camions automobiles. Le 20, sans attendre la réponse, il notifia aux légations des États ennemis à Athènes la décision de l'Entente d'expulseP leur personnel du territoire grec dans un délai de quarante-huit heures. Le 22, il fit procéder à cette expulsion qui s'effectua sans incident notable. Le 23, M. Lambros répondit à la note du 17 en offrant de livrer un nombre de canons supérieur à celui dont les Germano-Bulgares s'étaient emparés en Macédoine, 191 contre 124. II refusait le reste. Le 24, l'amiral somma le gouvernement d'Athènes de remettre aux Alliés dix batteries de montagne pour le 1^^ dé-

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