‹ L'affaire J.J. RousseauChapitre 116 sur 200 · Du 31 août. — Heprésentationa et Ecrits, p · texte numérisé non relu

Du 31 août. — Heprésentationa et Ecrits, p

terrain de leur choix. Les objets des Représentations, c'est-à-dire la saisie des livres chez le libraire Bardin, les irrégularités du jugement du colonel Pictet et de quelques autres procès, Tillégalité delà condamnation portée contre la personne et les ouvrages de Rousseau, tous ces objets particuliers disparaissent devant une question d'ordre général, qui se trouve posée avec netteté : que sont au juste ces Représentations que le Règlement de 1738 a concédées aux citoyens et bourgeois comme une arme contre le Magnifique Conseil et ses tentatives répétées d'élargir ses attributions? L'Exécutif peut-il les écarter de son chef, se faisant ainsi juge d'un litige où il est partie, ou est-il tenu de réunir le Conseil général pour les lui soumettre? Le Petit Conseil ne veut admettre que la deuxième de ces solutions, et entend détenir seul le droit de repousser purement et simplement les Représentations qu'il estime sans fondement: de là le nom de Négatifs que vont prendre ses partisans. Et cette fois, c'est bien la question même du partage de la souveraineté qui se trouve posée : car, s'il appartient en dernier ressort au Conseil général de prononcer sur toute modification des lois que réclament quelques citoyens, ou s'il faut le rassembler pour en fixer l'interprétation sitôt que le sens en est discuté, c'est alors que le peuple se gouverne luimême; si, au contraire, le Conseil peut écarter sans plus les réclamations qui lui sont présentées conformément au règlement, ce droit de Représentation si chèrement acheté par la Rourgeoisie n'est plus qu'un droit illusoire, dépourvu de toute espèce de

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saiiclion, un véritalile- |{uirre(|iii ne vjiulni les ellorLs nile sangqiril a coûtés, l^oussés à Texlrème, d'ailleurs, les deux points do vue sembleraient éj^alement absurdes : à quoi se ramènent les droits du |)eu|)le, si les j2fOu vernants ont le pouvoir d'en rendre Texercice complètement inefficace? et s'ils n'ont pas ce pouvoir, s'ils sont obligés de recourir au peuple môme pour trancber tous les différends que peut soulever leur administration, est-ce qu'on no tonib(;ra pas l)i(»nlùt dans une continuelle « fluctuation » de Tappareil légal, perpétuellement remis en discusssion et remanié, qui enlèvera toute stabilité aux institutions de la république, transformée en « un tbéâtre afTreux d'anarcbie^ »? Genève avait pu jusqu'alors s'accommoder tant bien que mal de son gouvernement mixte : voici que l'irréductible contradiction du régime en apparaît tout à coup. Longtemps dissimulée sous les voiles d'une constitution savamment compliquée, voici que l'incompatibilité des deux éléments opposés du corps social éclate enfin. Ils s'étaient heurtés déjà à plusieurs reprises : des compromis, des interventions, des médiations les avaient réconciliés- et remis à leurs places respectives. Cette fois, après de longs préliminaires, la bataille s'engage à fond, — et sur le terrain le plus défavorable aux défenseurs de l'ordre établi. Une erreur initiak , en effet, la première illégalité qu'ils avaient commise, compromet gravement leur cause : elle les oblige à défendre, non plus seulement un certain partage du

{. Représentalions et Ecrits, p. ol-62. (

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pouvoir qui n'était pas après tout particulier à Genève et des privilèges qui commençaient à paraître surannés, mais l'usage parfois abusif qu'ils faisaient de leur part de souveraineté, leur tendance à l'augmenter sans cesse, leur penchant à s'en servir pour le bien particulier de leur caste autant que pour celui de l'Etat. — Le régime épuisé montrait tout h coup ses faiblesses. Comme il arrive en de telles crises, il ne trouvait plus que des défenseurs hésitants, affaiblis, prêts à multiplier dans leur résistance les erreurs de tactique et les fausses manœuvres qui conduisent à l'inévitable capitulation. Leur parti groupait encore les hommes les plus ôminents de la république, très supérieurs individuellement àleurs adversaires. Pourtant, ceux-ci voyaient leurs forces augmenter à chaque escarmouche, et allaient déployer dans la lutte beaucoup plus d'adresse. A chaque instant, quelque citoyen se détachait des rangs des Négatifs pour grossii* ceux des Représentants : en sorte que les plus forts s'affaiblissaient constamment, tandis que les plus faibles augmentaient leur courage avec leurs effectifs. Une fois d( plus, on allait avoir ce spectacle si fréquent dans l'histoire, de la défaite des mieux armés, des plus nombreux, des plus intelligents, dont la possession trop prolongée du pouvoir et de la richesse a miné les forces vives, par la phalange vite accrue de ceux qui puisent leur vigueur dans un mécontentement trop souvent justitié, dans des appétits trop rarement satisfaits, et que soutient et pousse un souffle plus puissant que l'habileté, l'intelligence ou le talent.

J.-J. HOUSSEAU ET .l.-li. THONCHIN

I. Les Lettres écrites de La camptu/ne. Triomphe des Néf/atifs. La Quatrième Représentation et la Héponse du Petit Conseil. Rousseau et De Luc : préparation des Lettres écrites de la niontaqne. — II. L'esprit de parti. L'atfaire Covelle. L'O/frande aux autels et à la patrie. — UI. Les Lettres écrites de la, ynontagne. Précautions et craintes de Rousseau. Intervenlion du résident de France. Colère des Négatifs. Bonnet et ses correspondants. Intrigues à Motiers. Enthousiasme des Représentants.

Les progrès des revendications démocratiqnes qui s'étaient manifestées après la condamnation do Rousseau et les événements qui en résultèrent, n'échappaient point à l'optimisme invétéré do la classe dirigeante : il parnt nécessaire d'en arrêter la marche et de rallier l'opinion, en défendant par de bons arguments la conduite du Petit-Conseil. Le procureur général Jean-Robert Tronchin assuma celte entreprise. Il se Irouva de ce chef dans une position assez singulière : puisqu'on IN'coutant on eût évité les troubles actuels ; puisque ses conclusions avaient signalé d'avance l'illégalité de la sentence portée contre la personne de Rousseau, et tâché de l'éviter; puisque donc sur ce point do fait il se

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trouvait d'accord avec ses adversaires. Malgré celte apparence de contradiction, il n'iiésita point à entrer en lice : Tallaire s'était transformée, depuis Terreur initiale qui l'avait déchaînée; il ne s'agissait plus maintenant de discuter un problème de droit administratif, mais de terminer une agitation qui mettait en cause le fondement même de la constitution genevoise. Jean-Robert Tronchin le vit très bien : c'est pour cela, sans doute, qu'il accepta de se contredire; c'est aussi pour cela que ses Lettres de la campagne furent moins une apologie des actes incrimines du Petit Conseil, qu'une défense générale des institutions de la république.

Les quatre premières parurent le mardi 27 septembre 1763^; la cinquième, le dimanche 23 octobre-. Elles furent alors réunies en un petit volume, dont l'effet fut tel que, pendant quelque temps, la victoire des Négatifs en parut assurée.

Ce petit ouvrage, dont la forme est d'une précision parfaite, est un traité de politique générale composé à propos d'un incident ou d'une série d'incidents de la vie publique. Il renferme donc, d'une part, un commentaire explicatif de ces incidents, d'autre part, un exposé des principes de gouvernement dont il entreprend l'apologie. Tronchin n'est pas convaincu que le Petit Conseil ne se soit pas trompé; mais il est convaincu de l'excellence des institutions de son pays. Comme elles ont fait leurs preuves, donné à l'Etat une longue période de

1. Bibliog. I{ ivoire, 745 : ces quatre lettres n'en font que trois dans cette édition.

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