‹ L'affaire J.J. RousseauChapitre 135 sur 200 · Seconfle lettre, passim · texte numérisé non relu

Seconfle lettre, passim

autorité les arnies dont il l'investit de l'autre, et après avoir admis que la règle de croyance de chacun se trouve dans la Bible, il enlève encore à Fautorité le droit de l'interpréter, en déclarant que chacun ne peut « admettre d'autre interprète du sens de la Bible que soi ». Ce qui revient, quand on pense à l'étendue, au caractère et aux contradictions du Livre Sacré, à ouvrir à toutes les discussions les champs infinis de l'exégèse et de la critique. Quel sera donc le rôle du « Souverain »? Gomment le concilier avec ce droit au libre examen? Voilà ce que Bousseau ne dit pas, ce que peut-être il n'ose pas dire. Mais il est évident qu'entre ces deux termes, Topposition est irréductible ; que les Lettres écrites de la montagne enlèvent au « Souverain », dans les affaires religieuses, le plus clair des prérogatives que lui laissait le chapitre de \\x Religion civile ; que les derniers retranchements de l'autorité et du dogme seront bientôt emportés au vent lâché delà Baison. Qu'est-ce donc qui l'arrêterait dans son cours ? Quand elle s'apercevra que le premier terme de la proposition, à savoir que la Bible est la règle de sa croyance, loin d'être fourni par le libre examen, est un simple postulat de Taulorité, ne serat-elle pas amenée à l'abandonner ? Sous peine de se renier elle-même, n'appliquera-t-elle pas à ce postulat comme à tout autre cette conclusion de Bousseau, dans un des fragmenls que j'ai transcrits plus haut : » Qu'on me prouve aujourd'hui qu'en matière de foi je suis obligé de me soumettre aux décisions de quelqu'un, dès demain je me fais catholique )>? Ne sentira-t-elle pas qu'en

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rcalit(^, SCS limites ont (U6 siin[)lomont reculées, mais qifellos subsistent dans tout leur arbitraire, et ne voucJra-t-ello pas les reculer encore ' ? Que Rousseau se soitarrcMé là, c'est la marque de son origine. Genevois comme les membres du P(;tit (Conseil, il se trouvait exposé aux mêmes inconséquences qu'eux. 11 leur reprochait de sacrifier h' principe fondamental de la Hélormation ; que fait-il donc, s'il ne le sacrifie à son tour? La seule dilférence porte sur l'endroit où il faut placer l'autel, sur le point où l'autorité interviendra pour dire à la Raison : « Ici. et pas plus loin ! » Mais, si l'espace ouvert est plus grand, on demeure dans la môme impasse. Rousseau ne s'en aperçut pas, non plus qu'aucun de ses contemporains. Si nous le voyons à présent, c'est que les idées ont marché, et que leur marche s'accélère : ce qui parut prodigieusement hardi aux admirateurs de la Profession, de foi^ ou môme des Lettres écrites de la montagne^ doit sembler singulièrement timide à ceux mômes qui, sans avoir rompu avec toute croyance religieuse, abritent leurs suprêmes affirmations chancelantes dans les plis inconsistants de la théologie évolutionniste.

Faut-il insister encore sur Texlrême habileté de la démonstration? Rousseau ne se contente pas de déployer toutes les ressources de la dialectique la plus serrée : il possède l'art insinuant de déconsidérer ses adversaires, et n'hésite point à s'en servir. 11 est de ceux, par exemple, qui ne reculent

1. Cf. pour ("cUe discussion, Urunetiére. La fncheuac r</ ni roque. (Reçue de.s Deux Mondes.^ \'ô novcnibru r.)0;).,

pas devant l'emploi d'un argument misérable et toujours eflicace : l'argument qui consiste à revendiquer pour soi seul et les siens le monopole de la vertu, et à soutenir, en voilant son intolérance sous un faux semblant de modération, qu'on marche d'accord avec les meilleurs contre les pires :

(( Quels sont ceux qui me poursuivent, quels sont ceux qui me défendent? Voyez parmi les représentants l'élite de vos citoyens, Genève en a-t-elle de plus estimables? Je ne veux point parler de mes persécuteurs ; à Dieu ne plaise que je ne souille jamais ma plume et ma cause des traits de la satyre; je laisse sans regret cette arme à mes ennemis : mais comparez et jugez vous-même. De quel côté sont les mœurs, les vertus, la solide piété, le plus vrai patriotisme? Quoi! j'offense les lois, et leurs plus zélés défenseurs sont les miens ! J'attaque le Gouvernement, et les meilleurs citoyens m'approuvent! J'attaque la religion, et j'ai pour moi ceux qui ont le plus de religion ! Cette seule observation dit tout ; elle seule montre mon vrai crime et le vrai sujet de mes disgrâces. Ceux qui me haïssent et m'outragent font mon éloge en dépit d'eux. Leur haine s'explique d'elle-même. Un Genevois peut-il s'y tromper ^ ? »

Nous savons à quoi nous en tenir sur cette apologie des soldats par leur chef. Nous savons que la piété d'un Charles Bonnet — puisque Rousseau invoque la piété — n'était pas moins « solide » que celle d'an De Luc, et l'était beaucoup plus que celle de ce Moultou, dont nous avons ici signalé les petites roublardises. Nous savons que le patriotisme des membres du Petit Conseil n'était pas moins « vrai » que celui de leurs adversaires : leurs correspondances, leurs journaux, leurs actes eu

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