Arch. du château de Monnaz
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C'est surtout dans la correspondance de Charles Bonnet qu'on peut observer le développeinont des passions suscitées par le terrible pamphlet dans le parti du gouvernement : horreur, indignation, crainte, inquiétude. Deux de ses amis de Tétrangcir, J.-N.-S. Allamand, ([ui venait d'être nomnn^ recteur de l'Université de Leyde (1759), et Ch. de Uentinck sont enclins h soutenir Rousseau ^ . Ces deux hommes sont de ceux que nous appellerions aujourd'hui des i( intellectuels » : cultivés et savants, ils ont une grande loyauté d'esprit, le goût des idées généreuses, du sens critique, du courage moral; mais accoutumés à se mouvoir dans le domaine de la pensée, ils ignorent que les procédés abstraits et l'intransigeance de la logique ne conviennent guère à l'action; ils se perdent volontiers dans la contingence des faits, parce qu'ils veulent leur donner une portée générale que les faits n'ont pas toujours, ou parce qu'ils en poursuivent les conséquences comme s'il s'agissait de théorèmes, sans tenir compte des mille circonstances qui, dans la réalité, en détournent la ligne. Bonnet n'était certainement pas moins intelligent qu'eux, ni moins savant, ni moins loyal, et sa méthode n'était pas moins bonne. Mais il était sur place; il mesurait de ses yeux les conséquences des principes invoqués théoriquement par ses amis; il calculait les eiïets pratiques du conflit dont Alla-
1. Un (les neveux de Ch. de Bentinck, Jean de Bentinck, correspondit pendant quelques temps avec Rousseau : plusieurs lettres de lui, et de sa famille, se trouvent dans les manuscrits de Neuchâtel.
i:\ù L AFFAIRE .I.-J. ROUSSEAU
iiuiiid cl Bentiiick raisonaaient à distance et dans l'abstrait; il ne voyait pas seulement, comme eux, les éléments idéaux de TafTaire : il en pressentait les résultats matériels. De là, sans doute, leurs «liiïerences. Bonnet se débat contre les attaques de ses amis, en homme qui a la certitude d'avoir raison, s'étonne qu'on conteste ses arguments, ne saurait être ébranlé par ceux qu'on lui oppose : ses contradicteurs ne sont à ses yeux que de dangereux idéologues, qui se passionnent à tort pour une cause dont ils ignorent les véritables données. Ainsi, AUamand lui ayant écrit que tout le monde en Hollande, et lui-même comme tout le monde, incline à prendre parti pour les Lettres de la inontarjnc^ il s'empresse de répondre que pour son compte il en est simplement (( indigné » ; que le livre n'est qu'une « vengeance » ; que l'auteur s'est « démasqué » ; que si AUamand le trouve d'accord avec les édits, c'est qu'il ne les a pas lus avec assez d'attention ou n'a pas compris ces instruments'. AUamand est un peu piqué, parce qu'il a coniiance en ses propres lumières ; il répond :
« Si un homme qui a le sens commun en partage, en lisant attentivement vos édits, n'en peut comprendre ni la lettre, ni l'esprit, vous devez convenir avec moi que jamais lois n'ont été plus mal conçues, surtout pour une législation aussi peu compliquée que la vôtre. Depuis votre lettre reçue, j'ai confronté pour la troisième fois ces mêmes édits avec ce qu'en dit Rousseau; et malgré la confiance que j'ai en vos lumières, je n'ai pu voir qu'une contradiction manifeste entre la lettre et l'esprit de vos règlements, et la conduite
1. 19 février 1765. Publié par Eug. Ritter, Etrennes chrétiennes de 1893, p. 217-218.
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qu'on a tenu»' dans la coiulaiiinalion dr (ioassoau al do sos livres.
« Quant à ce que vous dites (jue cet liomiTU! est bien vindicatif, permetlez-moi de vous dire si la vengeance est audossus de radVont (|u'il a lecui? Enlever rhoniienr à uj) lionnne, en dilT'aniant d(^s livies qui |)oilent son noin, par la main du bourreau, et tenter de lui enlever la liberté par un d(''cret de juMse de corps, est-ce là peu de chosi; à votre avis? Dans un tel cas, n'est-il pas permis à un bomme de témoigner de la sensibilité? J'en appelle à votre équité'. -.
Allamand prend donc position, très nettemoni, pour Joan-.lacqnes. Bonnet s'inquiète alors de voir s'accentuer de telles dispositions chez un homme important, dont le jugement a du poids, qu'on écoute au loin, qui a de l'influence sur la jeunesse. Il réplique longuement, en l'adjurant de se mieux renseigner :
« ... Je vous en conjure, mon cher confrère, suspendes si vous le pouvés votre jugement sur la procédure tenue ici contre Rousseau, jusqu'à ce que vous ayez lu les Lettres de la campagne. Mon estimable ami M. Diodati les porte au digne M. Tavel, qui vous les communiquera. Il vient de paroilrc d'autres lettres qui mettent tout cela dans un jour plus lumineux encore. Nos lois ne sont pas un grimoire, j'en conviens; mais elles ne sont pas rangées dans le meilleur ordre, et les analogies ne se trouvent pas toujours ensemble. Il faut les chercher, les rapprocher, les comparer, et découvrir ainsi les diverses modifications que les loix particulières ont apporté successivement aux loix générales. \ous me connoissés et vous rendes justice à la droiture de mon cœur, à mon équité naturelle et à mon impartialité. Personne ici n'a été peut-être plus sincèrement disposé à juger les raisons de Rousseau que moi, et je vous assure que ce n'a été qu'après les avoir longuement pesées que je me suis vu dansla nécessité de les condamner. Vôtre jugement peut beaucoup sur les
1. Du 8 mars. Publié par Eug. Ritter, Eircnneschréfiennes de 1893 p. 219.
jeunes citoyens qui sont auprès de vous, et en particulier sur mon neveu: Je ne vous demande pas de trahir auprès d'eux votre sentiment; mais, je vous prie de les livrer làdessus à leurs propres idées. Je n'ai pu voir sans douleur que Ton abuzait ici de vôtre nom et de celui de M. de Bentinck, pour étayer des sophismes monstrueux, contre lesquels vous vous eléveriés, je m'assure, si vous les entendiés. Encore une fois, mon bon ami, ne prononcés qu'après que vous aurés examiné toutes les pièces dujDrocès^ »
Ces objurgations ne produisent aucun effet : les correspondants étrangers de Bonnet persistent dans leur point de vue. Le maintien ou le renversement de la Constitution genevoise, et de Genève ellemême, les intéressent assez peu. « Mais la liberté, la justice! » dont Rousseau a eu l'art d'identifier la cause à la sienne. Pereat mundtis ! De tout temps, les idéalistes généreux ont répété cette formule, en oubliant peut-être qu'il ne resterait pas grand'chose des principes auxquels ils sacrifient ainsi le monde, le jour où il n'y aurait plus de cerveaux humains pour les concevoir. Bonnet, lui, qui est Genevois, trouve essentiel que Genève vive, avec sa Constitution qui, croit-il, lui assurait seule une existence souvent menacée, toujours un peu précaire. Eux, ne se préoccupent pas de ce côté de la question, et se prononcent avec une vigueur croissante pour Rousseau contre le Conseil, pour les Représentants contre les Négatifs. Ce dissentiment entre des hommes de même classe, de même éducation, qui jusqu'alors avaient eu beaucoup d'idées communes, n'est point exceptionnel : il commence à se manifes-
■1. Bibliothèque de Genève, mss. Ch. Bonnet. Copie de lettres.
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lor (lîHis j)Insioiirs groupes sfx^ijinx, el va (lev(»nir (\i\ plus on plus j^éiUM'al, de plus en |)lus violent. L(; uuuiuMil appro(*lio ofi ceux (jui ne [)ens(înt pas do même snr ralVaire (|ui les divise, perdront tout sang-froid dès qu'ils y louclieronl, et, ne pouvant croire à leur bonne foi respective, ne se parleront [)his que par injures.
On avait souvent reproché aux pasteurs, depuis Touverture du conllil, leur tiédeur pour la cause du Gouvernement; on les accusait mémo de conserver h Pousseau leurs secrètes sympathies, pour celte raison qu'il était Tennemi des spectacles et de Voltaire, et ])arce que sa Lettre à (TAlemhcrf compensait à leurs yeux toutes ses hérésies en matière de dogmes '. Les attaques directes contre le clergé protestant, qui font pendant dans \es Lettres de la montaf/ne k celles A Emile contre le clergé catholique, modifièrent cette situation. Au moment déjà où Rousseau s'était présenté à la communion, à Motiers, un des pasteurs de sa ville natale s'était inquiété de le voir si facilement accueilli dans l'Eglise, par un collègue un peu pressé — et un peu vain — de le convertir. C'était Jean Sarasin, celui qu'on appelait encore le Jeune, quoiqu'il fût alors plus que cinquantenaire, en opposition avec rAiné dont il devait bientôt hériter la qualilication : en sorte qu'il devint dit le Jeune, dit rAiné. Il avait échangé avec Montmollin plusieurs lettres à ce sujet" : lettres
1. Ce reproche se trouve exprimé en plus diiii endroit, dans les lettres de J.-L. Oupan aux Kreudeureich (Arch. du château de Monnaz).
2. Cette correspondance se trouve dans louvrage de Fritz Berthoud. .I.-J. Roiisseat' pf le pasteur de MontinolUn, in-18. Kleu-
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onctueuses et tenaces, insinuantes et mesurées, auxquelles on pourrait appliquer exactement le terme de «jésuitique» qui n'était pas encore d'usage tout à fait courant, car elles dissimulent avec une merveilleuse habileté, sous le velours d'expressions très douces, une intolérance capable d'aller jusqu'à la férocité. C'est sous son influence que le pasteur de Motiers avait tâché d'obtenir de son terrible catéchumène la rétractation des opinions du Vicaire Savoyard. N'ayant pas réussi, il s'était contenté de raconter ou d'imaginer une conversation authentique ou prétendue (je ne choisis pas entre ses affirmations et celles de Jean-Jacques), dont Rousseau avait en tous cas retouché le résumé destiné à Jean Sarasin. Les Lettres écrites de la montagne montrant à Jean Sarasin que sa méfiance avait été fondée, il rouvre avec son collègue de Motiers des négociations dont l'objet paraît plus difiicile ' : il avait espéré que si jamais Rousseau reprenait la plume, ce serait pour rectifier les doctrines de son Emile: voici qu'au contraire, le terrible homme les confirme avec plus de violence, en les aggravant par « des invectives fréquentes et fortes » contre les ministres et les magistrats de Genève! — Ce sont des plaintes, presque des reproches. Montmollin répond avec embarras- : son « cœur est affligé et ulcéré, tant pour ce qui regarde le fond des choses que pour la manière indécente, hardie et téméraire avec laquelle
rier, 1884. C'est ce livre et le précédent [J.-J. Rousseau au Val- (le-Tvaver) que nous suivons dans le récit de cet épisode.