Livre XIL
LK SENTrMRNT DKS CITOYENS 277
parlant .liiisi, dans le livre où il s'accuso et se (1(3lond, il n'osl ni coniplot ni sincère : sans aucun doute, ce ne lut pas la. partie cîdomni(^usc du pani- |)hlet qui le frappa 1(^ plus cruellem(mt, puisqu'il y pouvait répondre; ce lut l.i partie vraie, (jui Tatteignait au tréfonds de son être, et ravivait une terrible blessure ouverte. Sa conscience, cette conscience délicate et tardive qui le tourmentait plus qu'elle ne le guidait, lui reprochait depuis longtemps un crime qu'il croyait du moins ignoré: en le voyant révélé si brutalement, dans un écrit qui revêtit aussitôt à ses yeux le caractère éternel de la parole imprimée, il en dut sentir avec plus de désespoir l'irréparable horreur, l'inexcusable lâcheté ; car les actions coupables ne pèsent peut- ('^tre de tout leur poids sur les âmes des hommes que lorsqu'elles sont comme alourdies par la réprobation encourue. 11 dut craindre pour sa sûreté : de quel œil le regarderaient désormais les braves gens qui le traitaient en ami, qui luttaient pour sa cause? Il dut craindre aussi pour sa renommée, dont il avait le noble souci, — peut-être même pour la « réputation » de Thérèse, qu'il s'obstinait à ménager avec une délicatesse dont n'eût été susceptible aucun de ses c(mtemporains, qui riaient d'un soin si superflu. Il dut se représenter l'étonnement, l'indignation, la colère des lecteurs (ÏEmile^ quand ils sauraient comment leur beau prêcheur avait rempli ses devoirs de père. Il connaissait trop bien les hommes pour ignoier que ce qu'ils pardonnent le moins, c'est le désaccord des actes et des principes, que le honteux reproche d'hypo-
orisie ne lui serait point épargné et suivrait sa gloire à travers les âges. Injustement, d'ailleurs : le sentiment des communes faiblesses explique assez les contradictions de ceux qui, ne pouvant élever leur conduite à la hauteur de leur idéal, gardent cependant cet idéal intact, sans le ravaler au niveau de leurs actions; et il n'est point nécessaire d'attribuer à de misérables calculs la cause de leurs inconséquences. Sans doute, on est coupable de manquer dans la pratique aux idées dont on proclame la vertu. Ne Test-on pas plus encore, une fois la faute ou l'erreur commises, de les exalter, en frelatant les notions mêmes qui doivent régler la vie, et parce qu'on a fait le mal, de détruire la norme du bien? Cette hypocrisie-là, que tant de gens prennent pour du courage, ne serait-elle pas la pire de toutes? S'être arrêté sur cette pente, oii son génie aurait pu le conduire si loin, n'est pas un des moindres mérites de Jean-Jacques. H avait une conscience, qui ne l'empêcha guère de faire le mal, mais ne lui permit jamais d'oublier qu'il l'nvait fait. Il parvint parfois à l'endormir longuement : jamais à lui donner le change. Quand elle fut réveillée, au lieu de l'assassiner comme tant d'autres, il sut l'écouter dans la douleur. Mis par elle en face de ses actes inetfaçables, il aurait pu recourir à son talent pour l'étouifer sous de spécieux paradox:es, et ses prestiges eussent facilement trompi' la crédulité d'autrui, peut-être ses propres angoisses : il ne commit pas cette faute suprême, ce derniercrime contre la vérité. Toute sa vie, au surplus, il a gémi de Tespèce de dualisme
(jii'il V avait on lui, comme d'ailleurs eu tous, ((lie lanl (riiutres ont connu cl exprimé, qui chez lui se terminait si souvent |).'ir le iriom|)lie du plie éiéuKMit. Dès 174i), il écrivait h M. I)uj)in : (( Uempli de travers et de dél'auts, je sais du moins les haïr. Il est des retours sur nos fautes, qui valent mieux (jue de n'en avoir point commis'. » Plus tard, dans les notes qu'il réunit pour son portrait, il dit encore : « J'ai les intentions bonnes, mais il n'est pas toujours si facile de bien faire qu'on pensée » Il écrit dans les Ij'Ifres de la luonlacjne : « J'ai fait le mal sur la terre, mais j'ai publié cet écrit » ; et dans Emile : « Je vois le bien, je l'aime et je fais le mal. » De tels cris prouvent que, quels qu'aient été ses actes, il n'a du moins jamais perdu ni adultéré le sens droit qui les juge'^ Remis parla délation la plus imprévue en face du plus indéfendable, il garda le secret de ses tortures d'Ame : les Confessions n'en portent pas la trace à ce momentlà, la Correspondance ne les révèle pas. 11 raidit son orgueil, il fit face à l'orage. Le 31 décembre, il envoie, avec un court billet^, le libelle à Du Peyrou,
1. 10 ;ivril. I.e Portefeuille de M'"' Dupin, piiblir par le comte (1. (|p Villeneuvo-Gnibcii. Paris, iii-i6, 1S.S4. p. 33*).
2. Œuvrea el Correspondance iuédiles^ j)iihli('^ ])ar SlrerkcistMi- Mrmllou, in-S", Paris, 1861, p. 289.
3. Voir mon articio. l'Enigme do Rousseau, dans le Figaro du 8 juillet 1904.
4. « ... Lisez l'imprimé ci-joint. Voilà, Monsieur, à f[nels ennemis j'ai atfaire; voilà les armes dont ils m"atta(|nent. Renvoyezmoi cette iiièce quand vous l'aurez lue ; elle entrera dans les uionuments de l'histoire de ma vie. Oh 1 quand un jour le voile sera déchiré, que la postérité m'aimera! qu'elle bénira ma nu-moire! Vous, aimez-moi maintenant, et croyez que je n'en suis pas indigne... >> [Correspondance. DCA.)
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qui était alors son ami le plus proche, son confident le plus fidèle; le môme jour, il en touche à d'Yvernois quelques mots, qui indiquent son intention de répondre par Toffensive : « 11 est très à souhaiter que cette pièce se répande en Europe ; elle achèvera ce que le décret a commencé'. » Les amis gémissent ou se cahrent, selon leur tempéraments. Moultou, dont le «. cœur se soulève », et qui ne trouve « pas d'expressions pour peindre sa douleur et son désespoir », estime pourtant qu'il faut « plier et se taire- ». Du Peyrou, plus vigoureux, hondit sous l'outrage, envoie à l'oiïensé l'expression de son attachement et de son respect 3. Aucun