Neuchàtel, ce 1'"'' janvier
« Je viens, Monsieur, de lire Tinfàme libelle que je vous renvoyé. Mon premier mouvement a été celui de l'horreur et de l'indignation contre l'auteur anonyme qui se cache avec tant de raison. Mais celui de la pitié en a bientôt pris la place. Je l'envisage comme un homme dans un accès de fureur qui ne sait ni ce qu'il dit ni ce qu'il fait, et qui finit par s'assommer lui-même. De quoi pourront s'étonner le plus les hommes qui liront ce libelle, sera-ce de l'impudence, de la bêtise, ou de la noirceur d'âme de récrivailleur? (lomment a-t-il osé demander n l'endroit où il le demande, où est celle âme infernale? N'a-t-il donc pas entendu la voix de sa conscience prévenir celle de tous ses lecteurs, et lui répondre? C'e.s/ la tienne. Gomment les théologiens, les magistrats, les citoyens de Genève, pourront-ils avouer un pareil écrit qui les couvre d'inl'auiie et d'opprobre, s'ils ne le désavouent publiquement et en corps? Ah! pour vous, iMonsidur, il devient la meilleure apologie, et de vos écrits et de votre conduite, et c'est ainsi que la Sagesse éternelle a voulu que les traicts de la méchanceté ne retombassent que sur les méchants. Ah ! Monsieur, je sens combien il m'est nécessaire de penser à vous et à ceux qui vous ressemblent, pour ne pas haïr le genre humain. Adieu. .Monsieur, laissez-iuoi anticiper sur les hommages de la postérité, et recevez les miens. G'est l'attachement et le respect d'un cœur vrai et sincère. » (Mss. de Neuchàtel.)
(TcMix, (railleurs, ne scmhle croire îi, cette liistoiie '. Cependant Rousseau se hâtait d'af^ir, prenant ses décisions par lui-môme, sans demander, à ce qu'il seml)le, l'avisdeses amis, ni tenir compte des cons(îils reçus : le 6 janvier, il envoie au libraire Duchesne, pour en l'aire une autre édition, le Scnûincut des cilof/ms^ en y joignant nne courte lettre-préface qui l'attribue au pasteur Jacob Vernes, et de brèves notes dont une seule a de Timportancc, parce qu'elle est toute sa réfutation de l'odieuse « calomnie ». Il en faut peser les termes :
1. On pst surpris du pou d'rtret pi'oduit par une tello révélation. Il senil)le même que, pHrmi ceux qui suivaient avec le plus d'intérêt le développement du l'allaire, quehiues-uns s'en aperçurent à peine, ou Toublièrent. Je trouve, en etfet, dans les lettres de M"* de Bondeli à Léonard Usteri, sous la date du 6 octobre 1761, un fragment auquel cette date même donne quelque intérêt : il montre qu'à ce moment-là, on ne savait plus au juste (pii avait dénoncé l'abandon des enfants, dont la connaissance ne cbangeait rien ni aux positions prises, ni aux jugements arrêtés ;
« ... J'ai reçu hier ime lettre de M""' Necker qui ne me mande aucune nouvelle littéraire : Rousseau, dit-elle, est prés de Paris, entièrement occupé de la botanique, et son Diclionnaiie de musique s'imprimera dans peu. M'"" Necker m'a fâchée en lui faisant perdre d'un seul trait le peu d'amis qu'il avait en Suisse. Vous savez sans doute qu'il est question de cinq enfans qu'il doit avoir eu de la Vasseur, de l'éducation desquels un ami voulait se charger, et qu'il a préféré d(^ mettre aux enfans trouvés, autant pour ne pas contracter des obligations que pour ne pas donner un choc à son orgueil, si on était venu à savoir qu'il eût eu des enfans. Ce fait doit être très vrai et attesté par l'home même qui voulait se charger des enfans, cet home est un très honête home, et c'est parce que sa véracité est hors de tout doute que ce trait a enlevé à Rousseau des amis distingués à Paris, que l'histoire avec Hume n'avait pu ébranler entièrement. Que dites-vous d'un honête home, qui garde un secret pendant que Rousseau est accrédité et qui le divulgue dès (|ue la réputation de son caractère comence à se ressentir un peu d'une dispute mal comprise avec Hume? Faut-il en croire cet honête home-là, ou son procédé jette-t-il quelque doute sur les faits qu'il raconte?... » (.Manuscrits de M. Paul Usteri-Rlumer.)
« Je veux faire, avec simplicité, la déclaration que semble exiger de moi cet article. Jamais aucune maladie de celles dont parle ici l'auteur, ni petite, ni grande, n'a souillé mon corps. Celle dont je suis affligé n'y a pas le moindre rapport : elle est née avec moi, comme le savent les personnes encore vivantes qui ont pris soin de mon enfance. Cette maladie est connue de MM. Malonier, Morand, Thyerré, Daran, le Frère Côme. S'il s'y trouve la moindre marque de débauche, je les prie de me confondre, et de me faire honte de ma devise. La personne sage, et généralement estimée, qui me soigne dans mes maux et me console dans mes afflictions, n'est malheureuse que parce qu'elle partage le sort d'un homme fort malheureux; sa mère est actuellement pleine de vie, et en bonne santé malgré sa vieillesse. Je n'ai jamais exposé ni fait exposer aucun enfant à la porte d'aucun hôpital, ni ailleurs. Une personne qui auroit eu la chalité dont on parle, auroit eu celle d'en garder le secret; et chacun sait que ce n'est pas de Genève, où je n'ai point vécu, et d'où tant d'animosité se répand contre moi, qu'on doit attendre des informations fidelles sur ma conduite. Je n'ajouterai rien sur ce passage, sinon qu'au meurtre près, j'aimerois mieux avoir fait ce dont l'auteur m'accuse, que d'en avoir écrit un pareil '. »
Il est à peine nécessaire de souligner la faiblesse de cette réponse. Rousseau triomphe facilement de co qu'il y a d'erroné ou de mensonger dans les accusations du libelle. Mais il se tait sur ses relations avec Thérèse, n'osant renouveler les déclarations trompeuses faites jadis à De Luc. Sur la question la plus grave, celle de l'abandon des enfants, il se tire d'affaires par un subterfuge, qui n'est pas un
1. Réponse (uu- lettres écrites de la montagne, publiée à Genève .^iiiis ce litre : Sentiment des citoyens, à Genève, et se trouve à l'aris, chez Dnchesne, libraire, rue Saint-Jacques, au-dessous do la Fontaine Saint-Benoît, au Temple riii Goût, HOo (p. lo et 16\ — Les notes sont reproduites à la suite do la battre à Diichesno. Correspondance, DCVIl.
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mensonge, iii.iis (}iii csl pire : jamais, on eftet, il n(* les iivail fxposrs à la porte d'mi h()ph(Ll^ ni (til/cur^^ jniisqu'il los avait portés aux Knl'ants- Trouvés; ot à coup sfir, si on y tient, il y a là une nuance. — (]e subtil démenti suffit d'ailleurs à ses amis, (jui ne crurent point à raecusation, ou se refusèrent à l'approfondir. 11 est difficile d'admettre ([u'ils ne la discutèrent pas entre eux, qu'ils n'en recherchèrent pas les sources, que personne n'invoqua le témoignage de ceux qui pouvaient être renseignés, et l'étaient, comme M™" d'Epi nay ou le D' Tronchin, qu'au terme des commérages qui foisonnenl à l'habitude autour de telles révélations, le fait ne parut pas à peu près établi ou digne de quelque créance. Pourtant, pas un des défenseurs de Rousseau ne l'abandonna; pas un d'entre eux n'eutun mouvement d'horreur, ni même de blâme; pas un d'entre eux ne songea à l'embarras tragique de cet éducateur, de ce défenseur de la vérité, de ce redresseur de torts, de ce juge sévère de la « vertu » du prochain, rappelé de la sorte à la réalité de sa vie^ L'odieux de la délation, dont l'origine ne pouvait être qu'une trahison d'amitié, atténuait l'horreur de son objet. J'imagine que
1. Dupeyrou lui écrit, le 3 février, en le remerciant de l'envoi de la pièce imprimée :
«... Vous ne pouvez en effet mieux confondre l'auteur de cet infâme libelle, qu'en rendant cette pièce publique. Mais me tromperois-je, Monsieur, en soiihaittant que vous n'eussiez accompagné cet écrit d'aucune notte, et que vous vous fussiez borné à la lettre adressée à M. du Ghesne? iN'avez-vous pas, en répondant, fait trop d'honneur à ce Vernes, et trop peu à vos lecteurs? Il me paroît du moins que la vengeance eût été plus raffinée... * (Mss. de Neuchàtel.")
tous ces honnêtes gens, prêts à accepter de leur grand homme n'importe quelle explication, répétèrent à Tenvi la seule phrase habile de son plaidoyer, — la dernière : « J'aimerais mieux avoir fait ce dont l'auteur (de ce pamphet) m'accuse que d'en avoir écrit un pareil. » Eussent-ils d'ailleurs ajouté foi à la délation, qu'ils ne pouvaient abandonner leur chef dans cette phase de la bataille, sans perdre du coup les avantages qu'ils lui devaient : quels que soient les principes dont un parti se réclame dans la lutte politique, l'expérience montre qu'il est toujours prêt à les sacrifier aux nécessités de sa tactique ou de son succès.
Rousseau n'avait point hésité à attribuer à Vernes^ le ^sentiment des citoyens^ où il crut — et d'autres avec lui — reconnaître l'âme et le style d'un théologien. 11 se trompait, puisque l'auteur en était Voltaire. Vernes, qu'il invitait à désavouer le libelle, n'y manqua pas ~. Rousseau écrivit aussitôt à Du-
1. Sur un des exemplaires du pamphlet qui se trouve à la Bibliothèque de Genève, à laquelle il fut donné, en 1872, par la famille P.-E. I>ullin (Gf. 560), on peut lire ces lignes, de la main de Rousseau :
« Le 2 février 17(i5.
« Vous savez. Monsieur, combien je cherche à complaire à M. Vernes, en contribuant pour ma part à la célébrité qu'il désire avec tant d'ardeur, et dont il me parait si digne. J'ai reçu votre dernière lettre. Je n'ai pas le tems de vous écrire. Je vous embrasse de tout mon cœur. Saluez mes amis. »
Le destinataire inconnu de cet envoi a écrit au bas :
« N. B. Les lignes ci-dessus sont écrites par M. Rousseau luimême.
« H a eu tort du reste de persister à croire que le libelle publié sous le titre de Sentiment des citoyens est de ^L le pasteur Vernes : il n'est pas de lui bien sûrement. On peut, je crois, sans risquer de porter un jugement téméraire, l'attribuer à >L de Voltaire. ^>
2. Lettres de M. le pasteur Vernes à M. J.-J. Hùusseau arec les reponse.% IKiS, 23 pages.
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clicsiic (le u supijrinicr osoii (Ulilioii aiiiioir'C ', o,l, en avisa Vcrnos, on ajoutant : « Si je puis contribuer (le quel(iue autre manière à constater votre dc^saveu, vous n'avez cju'à ordonner- » : il semblait donc, à ce moment-l{\, reconnaître son erreur et la regretter. Vernes ne trouva [)as cette satisfaction suffisante et répli(jua par une deuxième lettre qui paraît demander une rétractation ou déclaration formelle ^ Rousseau s'y refusa, en termes ambigus S et comme l'autre insistait', lui expli([ua (|ue, malgré son désaveu, il persistait à lui attribuer la brochure". Vernes alors de prolester de plus belle, avec l'indignation de l'innocent qu'on ne veut pas écouter^, sans plus obtenir aucune réponse. Qu'était-il survenu pour inspirer à Rousseau ces doutes injurieux, qu'il n'avait pas eus d'abord^? Des commérages, sans doute, des rapports sur des propos que le pasteur aurait tenus, sur l'abus qu'il aurait fait d'anciennes confidences ou de secrets surpris ".